Dans Reporters, la «Chronique des 2Rives» de la semaine passée était consacrée à des nouvelles et récits dédiés à la mère. Parmi les auteurs évoqués, il était question de Nourredine Saadi. Le jour même, un jeudi 14 décembre, où la mort l’emportait…

Et dans son récit, il évoquait la mort de sa mère… Il l’a rejointe au-delà de ce monde balayé par «les grands vents»… La disparition de Nourredine Saadi est une lourde perte pour son pays, pour une certaine idée de l’Algérie, ouverte à la justice, la dignité, la créativité et la fraternité. Ils sont nombreux ceux qui restent inconsolables de sa perte. 

Nourredine Saadi, l’universitaire et l’écrivain, titre après titre, a construit avec méticulosité – et paisiblement – une œuvre. Avec, par exemple, le recueil de nouvelles «Il n’y a pas d’os dans la langue», il a administré la preuve, pour ainsi dire, qu’il était à un haut degré de son art d’écrire. L’opus en question n’est pas volumineux, mais il est d’une densité et d’une teneur décapantes. Au travers de treize textes, il explorait les facettes tantôt mouvantes, tantôt éclatées de destinées humaines, dont la sienne au premier chef est concernée, dans le travestissement de l’énonciation littéraire. Car, cet «homme sans âge, les yeux délavés par les soleils et les pluies» a plus d’une ressemblance avec l’auteur qui se déclinera à la faveur de différents épisodes qui se donnent à lire de façon autonome, tout en s’articulant par fragments dans un récit global.
Il avait placé son premier roman, «Dieu-Le-Fit» (Albin Michel1966- Prix Kateb Yacine) sous les auspices de la fable politique, ainsi définie par Italo Calvino : «Durant les périodes d’oppression, l’écrivain qui veut donner une forme claire à sa pensée l’exprime au moyen de fables.» Il y décrivit ainsi la descente aux enfers d’hommes et de femmes livrés à un système arbitraire dans une contrée surréelle, la «Wallachye». Maîtrise du temps, possession du pouvoir, il donnait une nouvelle version de l’Exode revisité par Ubu. Tout en restant dans son registre, il changeait de tonalité et de mesure avec «La Maison de Lumières», (Albin Michel, 2000), un récit fortement nourri par le mythe et les symboles. C’est l’histoire d’une maison qui se décline comme la métaphore de la tragédie d’un pays. Métaphore articulée par un impressionnant travail de recherche historique. Avec «La Nuit des origines», l’embrayeur du récit est représenté par un lit à baldaquin qui nous vaut une description minutieuse, haute en couleur et pleine de vérité du marché aux puces de Saint-Ouen.
En quête des origines «La Nuit des origines» (Ed. L’Aube, 2005) donne à lire, cette fois encore, une quête identitaire, personnifiée par une femme, Abla. Alba, Blanche en français. C’est Bayda dans «Dieu-Le-Fit» : «Sans même achever le mot, elle le biffa d’un trait, agacée, et le remplaça par mémoire, oubliant même d’accorder au féminin» (Réminiscence de «Blanche ou l’oubli» d’Aragon ?) Mais en fait, le personnage central n’est autre que cette Algérie à visage de femme et de drame. Hier, Ombre gardienne, indomptable, aujourd’hui, éclaireuse d’un futur plus juste… Sophonisba en perpétuel avatar. A l’évidence, femme et mémoire sont une vieille histoire algérienne, une inépuisable légende algérienne que Nourredine Saadi a remis sur le métier dans «Il n’y a pas d’os dans la langue» par de brefs récits : La demeure du père, L’inconnue de la neige, Pèlerinage du désir. L’exil fait le plus souvent figure de désenchantement, N. Saadi avouait vivre un «exil heureux». Le secret de ce bonheur paradoxal serait-il à mettre du côté de cette traversée permanente, lourde d’histoire violente entre le pays natal et celui de l’exil rendu «habitable» par la rencontre imposée avec une langue contenant des «outils nuptiaux» (R. Char) pour dénoncer l’oppression d’hier (coloniale : Cf. Un homme nu) ou celle du présent ensanglanté par le terrorisme (Tala et Guilef, comme si). Collision de langue, collision de mémoires. Cette «aventure ambiguë» (Cheikh Hamidou Kane) inaugurée avec la langue «intruse» est à plusieurs détentes. Marâtre ou maîtresse (d’école) ? C’est toujours de l’ordre de la passion. Ecrire permet de mettre un peu les choses en ordre. C’est une autre forme de Slam (Tu Frances bien) que l’enfant de Constantine pratique avec la langue française. Dans son monde, les langues co-existaient mais se tenaient à distance respectueuse. A chacune sa fonction. Celle de l’espace intime (Chez nous, la France ne pénétrait pas. On parlait arabe. On mangeait arabe. On s’asseyait à l’arabe autour de la meïda. On était arabe par tous les sens –les yeux, la bouche et surtout le nez, le nif, car si je m’aventurais à violer cette règle, le rappel à l’ordre était aussi ferme que tonitruant : Matahchemech ! La honte…». D’ailleurs, le livre puise son titre d’un adage du patrimoine populaire transmis par le père.

La langue et les actes
Lapidaire et intriguant : il y a la langue, la parole, et par-dessus, l’attitude morale dans la vie et dans les engagements.
Une maxime éloquente (qui n’est pas sans apparenté avec le parcours intègre, à la fois, du citoyen et de l’intellectuel pour ceux qui connaissent un peu l’homme).
Mais la vie ne se limite pas à l’espace familial, elle est partout, surtout dehors dans un enchevêtrement vertigineux dans la ville grouillante construite sur le Rocher survolé par le Vautour noir, bruissant de parlers divers comme le Rummel. Terrible dilemme pour l’homme mûr («d’habiter un pays alors que c’est un autre qui vous habite») alors que pour l’enfant : «cela semblait naturel : c’était ainsi- aussi simple que ça». On comprend mieux l’origine, cette passion pour les mots, une sorte de jubilation lexicographique (L’E dans l’O,) que dévide l’auteur au long de ses livres (Cf. le portrait de Robert Laffont , brillant lexicographe et viticulteur colonial né en Algérie dans «Dieu-le-Fit») L’étymologie d’un mot fonctionne chez N. Saadi comme un embrayeur de mémoire et de récit autant en français qu’en arabe . Et, Constantine, sa ville natale, simultanément farouche et maternelle, est ancrée dans toute l’œuvre (ici, Le retour à Constantine) comme une balise mémorielle qui éclaire l’exil et irrigue l’écriture. Mais entre Constantine de Kateb Yacine des fulgurances contre l’oppression coloniale et la «sienne», le temps des promesses non tenues et des dérives mortifères ont fait leur œuvre. La condamnation des intégrismes meurtriers est sans appel. Mais on peut noter dans les textes de N. Saadi un regard et une sensibilité sous-jacents, ouverts avec bienveillance sur tout ce qui touche au sacré populaire. Et, en filigrane, une sorte de fil spirituel, loin d’un quelconque mysticisme, parcourt son œuvre, et procède en conséquence, de la complexité de la quête mémorielle et identitaire.
Souvent, chez des écrivains maghrébins, le roman dérive vers le discours incantatoire et l’imprécation Dans «Il n’y a pas d’os dans la langue» (éditions Barzakh et L’Aube, 2008) rien de cela. Le récit et l’écriture coulent de source. Incontestablement, Nourredine Saadi a bien su retenir et transfigurer de façon romanesque la sage et belle leçon de son père. Et celle des écrivains qu’ils révéraient et dont il avait une fine connaissance. Ainsi de Gabriel Garcia Marquez, dont il mettait en exergue l’éloquent aphorisme : «La vie n’est pas ce que l’on a vécu, mais ce dont on se souvient et comment on s’en souvient.»
Ce «grand témoin de la culture algérienne», (ayant consacré des essais à de grandes figures des arts plastiques, de la poésie et du chant profond) venait de publier ce qui restera son dernier roman : «Boulevard de l’abîme» (Barzakh, 2017) quand la mort l’a emporté. Et comme un dernier retour, le titre de son roman renvoie à sa ville natale, Constantine. S’il évoquait avec humilité la sagesse du père- qui résume celle de la culture du terroir-, il nous a laissé des pages pathétiques à propos de sa mère. Nourredine Saadi qui n’était «vieux que de trois ans «quand sa mère est morte. Je n’ai rien , aucun souvenir intime , personnel, de ma mère, ni sa voix, ni son visage, ni son odeur, ni la douceur de son sein, ni le goût de son lait, ni la trace de sa caresse sur ma peau, ni, ni… Je ne me souviens de rien…». Et pourtant, c’est encore une manière de souvenir. Grâce à une photo, portait en buste de ma mère, prise quelques jours avant sa mort. C’est cette photo tant reproduite que l’auteur portera sur lui au gré de ses errances…

Avatars et paradoxes de l’histoire
Et c’est dans un autre ouvrage collectif («Les années Boum», Chihab éditions) qu’on peut retrouver les traces d’un engagement au départ passionné et par la suite tempéré par la confrontation du réel. Nourredine Saadi restait discret sur les épreuves personnelles rencontrées dans son parcours militant et syndical qui va de l’utopie lyrique des années soixante à une véritable traversée du désert, qu’en lecteur impénitent et exigeant il ne manquera pas de comparer avec «Le désert des Tartares» de I «Italien Dino Buzzati. Aussi, au lendemain de sa disparition, on lira donc avec gravité son texte intitulé «Mamelles de chienne», lieu-dit, «Bzazel El-Kelba» du côté de Béchar où il fut incorporé d’autorité au Service national après une incarcération pour son activité syndicale étudiante… Un regard distancié et lucide : «…il ne sait plus quoi penser après tant d’années, partagé entre cette grande naïveté qui l’habitait à l’époque et tous les ressentiments, les doutes et les avatars qu’il allait vivre ensuite…» Et de conclure sur les ruses et les paradoxes de l’histoire (comme crier Yahia Boumediene dans un meeting syndical alors qu’il faisait partie de ceux, réprimés, qui s’étaient levés contre son coup de force). Sans ressentiment ni haine, avec une bienveillance dialectique sur les séquences historiques et leurs protagonistes : «Nous avions pensé changer le monde, mais c’est ce monde qui nous a changés…». En écho à une réplique d’un film italien, «Nous nous sommes tant aimés», qui fit fureur à une certaine époque, dans les salles obscures d’Alger… L’affection endeuillée qui entoure la mémoire de Nourredine Saadi, au lendemain de sa disparition, atteste, si besoin est, qu’écrire et vivre ses convictions font partie du même métier d’homme.