Mohammed Arkoun (1928-2010), l’éminent penseur d’un islam humaniste, l’enfant de Taourirt Mimoun, recevait, cette semaine à Tizi Ouzou dans le cadre d’un colloque international, l’hommage de ses confrères. Immense fut son apport à une lecture dialectique de l’Islam au regard de l’histoire, des enjeux et des défis qui interpellent le musulman dans un univers planétaire post-industriel mais où ce dernier reste confronté à de larges pans du féodalisme. Mohammed Arkoun qualifiait sa démarche comme une «islamologie appliquée» située entre l’anthropologie appliquée et le rationalisme appliqué. Doit-on rester dans la béatification du passé, dans la remémoration litanique d’un âge d’or du passé ? Ou en faire une analyse historique et rationnelle pour affronter son destin ? Quelques rappels et des ouvertures sur l’avenir.

Il suffit de voir le sort des populations musulmanes de par le monde ; il suffit de faire un rapide inventaire des rigidités intellectuelles et idéologiques, des pratiques désuètes et intolérables qui sévissent dans des pays qui croulent sous la consommation octroyée par la manne pétrolière, mais régis culturellement par un rigorisme étouffant, où la femme peut être répudiée arbitrairement, n’héritant qu’à moitié, voire même lapidée… On sait, singulièrement, en Algérie à quel prix se paient de telles régressions qui n’ont fécondé que l’horreur…

ENTRE LA BéATIFICATION DU PASSé…
Mohammed Arkoun a ouvert la voie à une parole et à une pensée riche en ouvertures épistémologiques, éclairante sur les enjeux de société dans le monde arabo-musulman. Monumental travail que l’ouvrage «Histoire de l’islam et des musulmans en France, du Moyen-âge à nos jours», sous la direction scientifique de Mohammed Arkoun. Plus de soixante-dix spécialistes, historiens et grands témoins ont retracé sous sa direction scientifique treize siècles d’histoire, aux plans politique, social et culturel. Une histoire tumultueuse et captivante portée par des éclairages actualisés et décapants, notamment de la bataille de Poitiers aux Croisades, en passant par les penseurs du Moyen Age, l’orientalisme, la colonisation, la guerre d’Algérie jusqu’aux débats et enjeux actuels sur l’immigration. A sa parution, Henry Laurens, professeur au Collège de France et historien du monde arabe moderne, a qualifié l’ouvrage de «divine surprise ».

…ET L’EFFRITEMENT DE
LA CONSCIENCE CIVIQUE
Sur «l’effervescente polarisation idéologique », Mohammed Arkoun, que l’on qualifiait de «second Ibn Khaldoun», écrivait : «Des prétextes insignifiants en eux-mêmes sont instrumentalisés pour enflammer les passions, multiplier les anathèmes, accroître le bruit médiatique, consacrer le triomphe de la pensée jetable ; le tout alimentant un dangereux désordre sémantique et l’effritement de la conscience civique. Entre les deux protagonistes -Islam/Occident-, on oppose avec une égale arrogance, sur la base d’ignorances et de préjugés, des croyances-vérités garanties par la parole de Dieu aux certitudes scientistes, laïcistes et culturalistes se réclamant de la modernité de bazar. Les uns brandissent le respect de la liberté religieuse, sans reconnaître que la foi et les croyances par eux invoquées sont soustraites à toute investigation critique depuis le XIIe siècle, pour des raisons internes à la gestion du fait islamique dans l’histoire ; les autres continuent de proclamer les «valeurs émancipatrices» d’une modernité dont les démissions intellectuelles, les dérives mytho-idéologiques notamment depuis les débuts de la colonisation, sont tout autant maintenues dans l’impensé, rendant impossibles les nécessaires débats clarificateurs sur les problèmes noués depuis le Moyen-Age»…

UN SECOND SOUFFLE 
DE LA CONNAISSANCE
A la fin du XIXe siècle, Ernest Renan s’interrogeait : «Y a-t-il eu réellement une science musulmane, ou du moins une science admise par l’islam, tolérée par l’islam ? Il y a dans les faits qu’on allègue une très réelle part de vérité. Oui, de l’an 775 à peu près, jusque vers le milieu du XIIIe siècle, c’est-à-dire pendant cinq cents ans environ, il y a eu dans les pays musulmans des savants, des penseurs très distingués. On peut même dire que, pendant ce temps, le monde musulman a été supérieur, pour la culture intellectuelle, au monde chrétien». Mais Renan concluait : « Il a fait des pays qu’il a conquis un champ fermé à la culture rationnelle de l’esprit. » … D’où la fameuse réplique de Djamal al-Din Al-Afghāni en 1883 : « Personne n’ignore que le peuple arabe, alors qu’il était dans l’état de barbarie, s’est lancé dans la voie des progrès intellectuels et scientifiques avec une vitesse qui n’a été égalée que par la rapidité de ses conquêtes car, dans l’espace d’un siècle, il a acquis et s’est assimilé presque toutes les sciences grecques et persanes qui s’étaient développées lentement pendant des siècles sur le sol natal, comme il étendit sa domination de la presqu’île arabique jusqu’aux montagnes de l’Himalaya et au sommet des Pyrénées. On peut dire que dans toute cette période les sciences firent des progrès … ».

RECUEILLIR ET PROLONGER LE LEGS

L’empire musulman a su non seulement recueillir les legs de l’Inde, de la Mésopotamie et surtout l’héritage hellénistique, les prolonger et leur donner un second souffle tout en devenant un espace de recherches et d’investigations favorisant l’essor des sciences exactes. A la fin du VIIIe siècle, de grandes figures du monde arabo-musulman s’imposeront en sciences ou en philosophie, tant sur le plan de l’ampleur que de l’originalité. Parmi les découvertes les plus fascinantes, on peut compter l’algèbre arabe. Discipline née à la cour du calife al-Ma’mun à Bagdad, l’algèbre reste emblématique de l’innovation arabe à son âge d’or. «Réalisées au nom de la nouvelle religion, ces conquêtes ont permis, en un peu plus d’un siècle, de contrôler, directement, un riche réseau de routes commerciales (terrestres et maritimes) et, indirectement, des sources de matières premières, de produits de luxe ou de grande consommation. La première conséquence de ce phénomène a été un enrichissement global de la nouvelle société qui a commencé à émerger et à s’organiser sous la dynastie omeyyade (661-754) puis, qui s’est consolidée en se diversifiant sous la dynastie abbasside (754-1258)». Selon le Pr. Ahmed Djebbar : « L’algèbre arabe est une belle illustration du double aspect des sciences des pays d’islam : appropriation de savoirs et de savoir-faire anciens puis élaboration de savoirs ne se limitant pas à la résolution de problèmes, mais ouvrant la voie à l’élaboration de chapitres et parfois même de disciplines nouvelles… ».

CONCILIER FOI ET RAISON

La liste est longue des philosophes, médecins, géographes, astronomes, mathématiciens, aux origines diverses réunis dans une même dynamique de civilisation : Al-Khawarizmi qui inventa le système décimal à Damas, Al-Shatir qui ouvrit le champ de l’astronomie, tandis que l’Egyptien Al-Hazen étudiait la lumière. Sous le règne du calife al-Ma’mûn, de 813 à 833, des institutions scientifiques voient le jour, telle la «Maison de la Sagesse» (Bayt al-Hikma), des hôpitaux, des observatoires nécessaires à la recherche scientifique. Bayt al-Hikma, c’était à la fois une bibliothèque, une sorte d’académie et un centre de recherche. Elle devint rapidement le centre international des traductions en arabe. Les théories antiques furent révisées, plusieurs erreurs de Ptolémée furent relevées et les tables grecques corrigées. L’Ecole de Bagdad procéda à l’estimation très précise de la durée de l’année.
En un mot, les savants de Bagdad furent les précurseurs lointains de Copernic et de Kepler. En Andalousie, favorisées par l’intérêt particulier de l’émir de Cordoue, Abd ar-Rahman, attestées par les observatoires de Cordoue et de Tolède qui jouissaient à l’époque d’une grande renommée, les études astronomiques ne furent pas en reste. Les noms de plusieurs savants de l’Andalousie sont passés à la postérité : Ibn Khaldoun que l’on considère comme le père de la sociologie, et le savant et philosophe Abû al-Walìd ibn Rûchd, plus connu en Occident sous le nom d’Averroès (1126-1198), qui s’employa à concilier foi et raison – et dont l’influence posthume fut rendue possible par les lettrés juifs et chrétiens qui conservèrent et traduisirent son œuvre.
Il faut souligner que c’est la traduction de l’arabe au latin des commentaires d’Ibn Rushd qui ont été à l’origine de la diffusion de l’œuvre d’Aristote (m. 322 av. J.-C.). C’est la médiation d’Ibn Rushd et de ses commentaires qui ont rendu plus accessible le contenu du corpus aristotélicien. Il faut souligner que ces connaissances culturelles développées au cœur de la tradition musulmane véhiculaient des valeurs et des principes esthétiques, moraux, collectifs, transcendaient la spécificité religieuse pour proposer un humanisme de portée universelle. La perception de l’islam par l’Occident comme étant exclusivement un fait religieux a souvent conduit à la minimisation de sa précieuse contribution scientifique.

APPRÉHENDER LES LOIS 
DE LA NATURE
Quels sont les facteurs décisifs qui ont contribué à un tel essor scientifique et culturel alors que l’on peut observer que l’avènement de l’islam est intervenu dans une aire géographique vouée surtout au nomadisme et au commerce ? A l’heure du déclin des empires romains, perses et byzantins, on a assisté à un déplacement prodigieux de la vie intellectuelle vers Bagdad. Dans notre entretien, le Professeur Ahmed Djebbar, historien émérite et en même temps fabuleux conteur de l’histoire des «sciences arabes», nous précisait que «le saut qualitatif en science et en philosophie que l’on observe dans l’Europe du XVIIe siècle n’est pas uniquement le résultat de l’assimilation du contenu des innovations, des découvertes et des résultats, produits ou réactivés en pays d’islam, et qui ont pu parvenir à l’Europe. Il est aussi et surtout le résultat de l’assimilation progressive, tout au long des XIIe-XVIe siècles, d’une manière d’appréhender les lois de la nature et de pratiquer la science qui a toujours accompagné la pratique scientifique en pays d’islam. Il s’agit, et cela peut aussi surprendre, d’une attitude profane qui répond aux normes, aujourd’hui universelles, de l’activité scientifique». On peut affirmer, aujourd’hui, en l’état des connaissances historiques, que les Arabes, avec l’invention du zéro, ont non seulement débloqué l’arithmétique mais également frayé la voie à la renaissance européenne et à la modernité. Mais, pour autant, doit-on rester dans la béatification du passé, dans la remémoration litanique d’un âge d’or du passé ? Or, il a connu de telles altérations négatives qu’en plein XXIe siècle on assiste à la résurgence d’un obscurantisme dévastateur. Au point où les fondements d’une société moderne sont ébranlés et s’accompagnent des pires violences au nom même d’une pratique dévoyée de l’islam. La réplique viendrait-elle d’une nouvelle Nadha ?