Le 18 mars 1962, étaient signés les «Accords d’Evian» entre les représentants de la France et du Gouvernement provisoire algérien (GPRA) Avant d’arriver au tapis vert d’Evian, le chemin fut long et le combat implacable. Les négociations officielles ont duré plus d’un an. Deux grands vecteurs non négociables : l’unité du peuple algérien et l’unité du territoire. Le document qui contenait le résultat des négociations porte le nom de la ville qui les avaient accueillies, Evian, en Haute-Savoie. Un terme officiel était mis à la guerre d’Algérie ouvrant la voie à la naissance de l’Algérie indépendante. Retour sur les jalons de cette épopée.

Les négociations commenceront le 20 mai 1961 avec l’arrivée des délégations sur le sol d’Evian pour se terminer le 18 mars 1962. Des travaux couronnés par la signature des accords contenus dans une cinquantaine de pages et dont l’application immédiate devait débuter par la proclamation le 19 mars d’un cessez-le-feu entre les deux protagonistes sur tout le territoire algérien. Ce jour-là, Evian rentrait dans l’histoire.

ACTION MILITAIRE ET DIPLOMATIE ENGAGEE
Ainsi était mis fin à une guerre des plus terribles engagée héroïquement huit ans plus tôt entre le peuple algérien et son avant-garde le FLN/ALN contre la France colonialiste. Un long combat pour la libération nationale complétant l’action militaire sur le terrain par une diplomatie engagée à l’échelle internationale acculant une sorte de fuite en avant qui a fini par la mener dans une impasse, pour reconnaître finalement une réalité, celle de l’indépendance d’un pays, une personnalité et une dignité retrouvées. Les négociations officielles ont duré plus d’un an. La doctrine sur laquelle s’appuyaient les négociateurs algériens reposait sur deux grands vecteurs non négociables : l’unité du peuple algérien et l’unité du territoire. Ces fondements ont été le fruit historique d’un long combat face à la négation à la puissance colonisatrice française qui niait l’existence de peuple algérien. Pour les idéologues du colonialisme, l’Algérie se composait seulement de minorités éthiques ayant chacune sa spécificité.
C’est dire qu’avant d’arriver au tapis vert d’Evian, le chemin fut long et le combat implacable.
Depuis 1955, la France coloniale envoyait des signaux qui étaient des tentatives pour sonder les intentions des dirigeants de la Révolution algérienne. Mais loin de toute idée de négociations. Le gouvernement français a même utilisé des intermédiaires, comme André Mandouze, (un grand ami de l’Algérie combattante,), selon M. Rédha Malek, qui fit partie de l’équipe des négociateurs algériens d’Evian et auteur d’un ouvrage de référence sur la question.
En fait, il ne s’agissait que de contacts. D’autres contacts ont été établis par d’autres émissaires français. A un moment donné, ce sont les dirigeants de la Révolution, face à l’inertie du gouvernement colonial français, qui ont décidé de ne plus se prêter à ces avances sauf si la partie française acceptait le préalable de l’indépendance.

LA FORMULE DE ABANE RAMDANE
A ce propos, feu Rédha Malek rappelait la formule édictée par Abane Ramdane : Ne pas descendre une marche au risque de dégringoler. En clair, il s’agissait de ne pas prêter le flanc et de montrer de la fermeté face aux manœuvres de l’ennemi. Or, les données politiques et stratégiques commencent à changer avec la dissidence et la fronde du 13-mai 1958 contre le gouvernement de Paris accusé de faiblesse et d’’impuissance. Cet épisode contribuera à achever la IVe république française déjà mise à genoux par l’insurrection algérienne, déclenchée le 1er Novembre algérien que la presse coloniale de l’époque, friande de clichés, nommera «La Toussaint rouge». Dans un ciel apparemment serein dans un pays où les «indigènes» étaient sortis exsangues de la boucherie du 8-Mai 1945, les autorités coloniales pensaient avoir durablement «réglé» la «question algérienne». On pouvait faire suer le burnous à merci. C’était sans compter sur le coup de tonnerre des «Fils de la Toussaint».
Dans la même période eut lieu l’agression contre Sakiet Sidi Youcef, en Tunisie. 
Complot ou révolte spontanée, le «13-Mai 1958», sortira en tous les cas de Gaulle de sa traversée du désert qui viendra à Alger, après son intronisation, lancer du haut du «G.G» sa phrase équivoque et révoquera définitivement la IVe République dont le personnel politique lui survivra en se recyclant au service du gaullisme triomphant. Sous ce dernier, la répression contre les patriotes algériens ne fléchira pas. Bien au contraire, elle augmentera d’intensité et d’ampleur.

FACE AU ROULEAU COMPRESSEUR
Vers 1960-1961, l’armée française d’occupation comprenait 800 000 soldats dont 100 000 étaient déployés en Algérie, en plus d’un million d’Européens installés dans le pays.
Cette communauté avait ses propres organisations para-militaires et milices qui participaient à la répression. L’avènement de de Gaulle devait essentiellement garantir le maintien de «l’Algérie française». Ce qu’il ne manqua pas de poursuivre en recourant aux grands moyens militaires et logistiques avec l’appui de l’OTAN. De Gaulle comme ses prédécesseurs n’y parviendront pas malgré «le rouleau compresseur» déclenché contre l’Armée de libération nationale. C’est l’époque des nombreuses opérations de guerre à travers tout le territoire algérien et aux noms de code : plan Challe, opérations «Jumelles», «Pierres précieuses»… Autant d’appellations de sinistre mémoire et de traumatismes des populations algériennes. Tout en renforçant son potentiel militaire répressif en Algérie, de Gaulle s’oriente vers la proposition des négociations. Notamment, l’appel à la «Paix des braves». Un épisode habile de la part du Général de Gaulle et qui eut des répercussions dramatiques dans les rangs des maquisards. Ces derniers, à l’intérieur du pays, étaient soumis aux ratissages et aux pilonnages intensifs et au manque de fournitures en armements. Les dirigeants de la Révolution en tout cas ne se faisaient pas d’illusion sur le contenu de cette paix des braves… Cependant, en vue de renforcer la représentativité et l’audience de la Révolution, à l’échelle internationale, il est suggéré dans un premier temps au gouvernement français : pour négocier adressez-vous aux dirigeants algériens, «les Cinq», emprisonnés au château d’Aulnoy, en France. Puis vint Melin. La phase des négociations secrètes. La délégation du FLN fut constituée par les diplomates algériens Me Boumendjel et Mohamed Seddik Benyahia. Rédha Malek a raconté dans une conférence consacrée aux Accords d’Evian de quelle façon les deux émissaires algériens se rendirent à la négociation après avoir refusé d’être transportés dans un avion militaire français et firent le choix d’emprunter un avion de ligne de Tunis Air. Deux jours n’aboutiront pas devant la mauvaise volonté des représentants français mais la Révolution algérienne aura gagné entre-temps en notoriété et en crédibilité. Elle aura montré sa disponibilité à la négociation et au dialogue. Quelque temps après, Krim Belkacem, ministre du G.P.R. A., (et qui dirigera plus tard la délégation algérienne aux négociations d’Evian) s’était rendu à l’ONU et devait rencontrer le dirigeant soviétique, Nikita Kroutchev.

IRRUPTIONS POPULAIRES ET AUTODETERMINATION
En fait, le gouvernement français se trouvait isolé sur la scène internationale à propos de «la question algérienne» avec en toile de fond les manifestations populaires du 11 décembre 1961 en Algérie, qui suivirent celles du 17 Octobre 1961, pacifiques et à mains nues, des immigrés algériens au cœur même de la capitale française qui furent atrocement réprimés, jetés à la Seine ou parqués au stade Coubertin par les forces de l’ordre sous l’autorité du préfet Papon de sinistre mémoire. Et plus tard, à Paris, le 8 février 1962 ce sera le tour de manifestants français venus à l’appel du Parti communiste français et d’autres organisations de gauche venus pour dénoncer les agissements de l’OAS ainsi que la guerre d’Algérie qui seront réprimés se soldant par la tragédie du métro de Charonne où mourront 9 victimes syndiquées à la CGT et, à une exception près, membres du Parti communiste… Le fil sera renoué par le représentant du FLN en Suisse et à Rome. M. Boularouf développera des contacts avec des personnalités suisses (dont M. Olivier Long qui manifestait beaucoup d’intérêt pour la lutte du peuple algérien). Le contact était pris également avec des représentants officiels de la Confédération helvétique. M. Olivier Long initia alors des contacts avec M. Louis Joxe, personnalité française. Toutes ces approches discrètes conduiront à un premier contact secret à Lucerne, en février 1961. Les émissaires algériens seront MM. Boularouf et Boumendjel et Georges Pompidou, alors fondé de pouvoirs à la Banque Rothschild, pour la partie française. Georges Pompidou deviendra, après le départ volontaire de Gaulle en 1969, à la suite lors d’un référendum perdu (sur la régionalisation et la suppression du Sénat), Président de la République française… C’était un proche du général de Gaulle. C’est ce proche du Président français qui déclarera alors que la France n’a pas peur de l’indépendance de l’Algérie. Mais sous des conditions : l’Algérie moins le Sahara et moins aussi la base navale de Mers El Kebir !
En conséquence, refus des représentants algériens et émergence du concept d’autodétermination… Puis suivit Neuchâtel : les contacts n’aboutirent pas encore une fois. C’est alors qu’advint le temps où de Gaulle proposa des négociations sans préalable. Ainsi débutèrent les négociations d’Evian. En fait, il y eut Evian 1, en mai 1961. Evian, résultat d’un compromis entre les deux équipes de négociations, algérienne et française, fut choisie parce que ville chevauchant sur la frontière franco-suisse. Les Algériens avaient souhaité que les négociations s’ouvrent sur terrain neutre (à la délégation algérienne fut l’hôte de la résidence à Genève offerte par l’émir du Qatar de l’époque). Pour assurer le transport de la délégation algérienne au lieu de négociation, les Helvétiques ont mis à sa disposition un hélicoptère. Evian 1 dura du 20 mai au 13 juin 1961. 
Tous les problèmes inhérents à la négociation ont été débattus durant cette séquence : les bases françaises au Sahara, Reggane et Colomb-Béchar Reggane était un centre d’essais nucléaires officiellement dénommés : centre d’expériences scientifiques. Colomb-Béchar – appellation de l’époque –, était le centre d’essais des fusées spatiales. Selon Rédha Malek, porte-parole de la délégation du FLN : « Avec Evian 1, nous n’avions pas beaucoup avancé.   Je donnais tous les jours une conférence de presse, face à l’impasse des négociations. De Gaulle avait donné ordre à la délégation française d’interrompre les discussions «Arrêtez-moi, ce disque», avait-il dit…» En juillet 1961, de Gaulle délivre un nouvel appel pour relancer les négociations. L’appel intervenait à un moment de crise diplomatique entre la France et la Tunisie : le président Bourguiba avait demandé au gouvernement français d’évacuer la base de Bizerte. De Gaulle avait donné alors ordre à l’aviation française de bombarder la base : l’expédition se soldera par 900 victimes innocentes tunisiennes. Les dirigeants de la Révolution ont donné leur accord à cette nouvelle proposition de négociation.
Leur stratégie s’est affinée : un seul point à l’ordre du jour était proposé : l’unité territoriale. S’agissant du Sahara, le gouvernement français reconnaît qu’il ne pouvait le garder, mais souhaitait qu’un accord de coopération soit conclu pour cette région.  Rédha Malek et Benyahia se rendirent alors à Bâle, en Suisse, pour s’assurer des déclarations de de Gaulle sur le Sahara.
Des négociations s’ouvrirent aux Rousses, qui durèrent 10 jours.

LE PREALABLE ALGERIEN DE L’UNITE TERRITORIALE
Le préalable de l’unité territoriale était de nouveau avancé par la délégation algérienne. 
L’accord de coopération, selon Rédha Malek (auteur, notamment de : L’Algérie à Évian, Histoire Des négociations secrètes, 1956-1962, Seuil, 1989.) ne posait pas de problèmes insurmontables. 
Pour Mers El Kebir, il a été convenu d’un bail de 15 ans. 80.000 hommes y étaient en garnison.  Au lendemain de l’indépendance, les Français évacuèrent la base au bout de cinq ans. La tentative de la délégation française d’imposer une solution style habit d’arlequin a échoué. Le peuple algérien ne constituait pas, comme la version française voulait l’imposer, plusieurs communautés, mais un seul peuple. Quant à la communauté française installée dans notre pays du fait de l’occupation de celui-ci, elle bénéficiait de garanties. L’Algérie était loin d’être une mosaïque, selon l’idée coloniale qu’on voulait répandre sur elle. Le point de vue de l’unité nationale a fini par s’imposer. L’OAS, groupement fasciste, qui voulait perpétuer l’Algérie française coloniale déchaînera tous azimuts une stratégie de la terre brûlée et une violence terroriste qui s’est soldée par des ravages dans la population civile et les infrastructures algériennes (incendie de la bibliothèque nationale, incendie du port d’Oran, mitraillage des dockers à Alger et attentats aveugles contre les femmes de ménage, les ci-devant «fatmas», même les handicapés, les aveugles et les mourants dans les hôpitaux n’échappèrent pas à leur haine). En désespoir de cause, il s’est trouvé vers la fin des membres de l’OAS pour rechercher un «cessez-le-feu» avec la partie algérienne de la représentation de la délégation provisoire installée au Rocher Noir. Cette démarche au lendemain du cessez-le-feu stipulé par les Accords d’Evian, eut pour résultat, le rappel par le représentant algérien des dispositions contenues dans ces dits Accords lesquels prévoyaient des garanties accordées à la communauté française installée en Algérie, selon des conditions très précises.
Les Accords d’Evian aboutirent à la reconnaissance de l’indépendance totale du pays. 
Selon la déclaration générale liée aux Accords d’Evian, l’Algérie était libre de définir son régime social, sa diplomatie, sa défense, son économie.
Le 19 mars1962, consacrera pour les Algériens, le triomphe de leur combat séculaire pour la liberté, Hourrya, et l’indépendance, Istiqlal.
Le triomphe des Fils de la Toussaint avait démontré qu’il n’y avait pas de fatalité historique à la servitude humaine. C’était la voie ouverte à l’édification d’une nouvelle Algérie. Mais ceci, peut-on dire, est une autre histoire.

  • L’Algérie à Évian, Histoire Des Négociations Secrètes, 1956-1962, Seuil, 1989.