Hyzia, la petite reine des Zibans doit grandement son immortalité à la « Tsf » transmission sans fil, comme on désignait autrefois la radio. Et surtout, à partir des années quarante, grâce à la voix de ces ténors qui marquèrent la chanson algérienne, Abdelhamid Ababsa, Khélifi Ahmed, Deriassa, Réda Doumaz… Et plus récemment, grâce au roman, Hyzia vit de fertiles résurrections.

C’est le plus souvent à la mère, cette «ombre gardienne», que l’on doit une bonne part du sauvetage des mémoires ancestrales. Quand le «progrès», au milieu du siècle dernier, atteindra la famille, dans cette cité des Hauts-Plateaux, non loin du tombeau de Takfarinas, ce sera aussi grâce à une petite radio dans une Algérie, encore colonisée, mais bravement tournée vers une inexorable indépendance.

OMBRE GARDIENNE
Et dans cette écrasante – et fascinante – il faut l’avouer, prédominance culturelle coloniale, on était à la recherche de nos propres repères. A l’écoute du terroir pour donner vie à un équilibre intérieur et tenter un dialogue qui ne soit pas à sens unique. Hyzia, la petite reine des Zibans, doit aussi grandement son immortalité au «Tsf» transmission sans fil, comme on désignait autrefois la radio. Et surtout, à partir des années quarante, grâce à la voix de ces ténors que furent Abdelhamid Ababsa et Khélifi Ahmed… Et plus récemment au roman de Lazhari Labter, «Hyzia princesse d’amour des Zibans», éditions El Ibriz, Alger, 2017. Et sans oublier «Hizya», de Maïssa Bey, éditions Barzakh, Alger – L’Aube -2015. Signalons également l’ouvrage collectif «Hyzia mon amour», coordonné par Lazhari Labter, où plusieurs écrivains et poètes célèbrent, chacun à sa manière, la mémoire de Hyzia (éditions Hibr). La légende nous informe qu’aux portes du Sahara, une belle jeune fille, Hyzia, était éperdument amoureuse de son cousin Sayyad, un orphelin recueilli par son oncle, un certain Ahmed Ben Bey, père de la belle Hyzia. Sayyad vouait aussi un amour platonique à sa cousine. Or, Hyzia meurt précocement. Accablé par le chagrin, Sayyad sollicite de son ami poète, Ben Guittoun, une élégie sur son drame. Une longue élégie écrite en 1878 qui sera sauvée de l’oubli en devenant une chanson du patrimoine algérien. On en saisira alors la teneur esthétique et la profondeur historique. Ce sera au prix d’un long cheminement. Il se confirmera alors que depuis les temps reculés au Maghreb, et singulièrement en Algérie, la poésie a occupé une place primordiale dans la société -ce qui, hélas, n’est plus, le cas. Il me souvient de ces précieuses conversations à Sour El Ghozlane avec le poète Messaour Boulanouar, dont la mère était elle-même poétesse, et qui avait une fine connaissance de la poésie populaire. Son œuvre en français est parsemée de dires et de proverbes du terroir.

LES SOUKS, LES RAHBAS
ET LA VIELE
En fait, en régions berbérophones et arabophones, les conteurs «Guwwalin» (diseurs) et les meddahs (aèdes) ont perpétué les antiques traditions et les hauts faits des tribus. Jusqu’au début des années soixante, on pouvait les écouter dans les souks et les rahbas, accompagnés d’une vièle, dire de longs poèmes qui remontent à des temps lointains, voire à la geste des Bâni Hilâl… Leurs chants alliaient la louange et la satire. Ils procédaient d’un panorama riche en traditions orales, en contes et légendes, en dictons et proverbes qui concentraient l’âme d’un peuple confronté à une succession historique d’invasions et de conquêtes et qui développèrent en lui, selon Jacques Berque, «la faculté de quant à soi» qui se traduit par l’intériorité. La conquête coloniale française de 1830 a ébranlé la société algérienne et polarisé dans un premier temps l’inspiration poétique. Il s’agira d’élégies nostalgiques sur le paradis perdu, pour ensuite tendre vers le relèvement moral. Elle fut essentiellement le fait des poètes populaires. La parade est donc venue des poètes populaires qui, en arabe et en berbère, se firent les porte-parole du petit peuple. Leurs sources d’inspiration provenaient du fonds ancestral. Le but était de raviver la fierté et l’honneur gravement atteints après la conquête. Aux soirées et aux fêtes familiales, durant le Ramadhan, les poètes récitaient des pièces épiques, les ghazawat. Dans ces compositions, la civilisation occidentale était personnifiée par el ghoul, l’ogre. Dans les poésies élégiaques, le poète exhale l’humiliation de la prise d’Alger, comme dans «L’entrée des Français à Alger» par Cheikh Abdelkader. En Kabylie, Si Mohand ou Mohand voudrait avoir «des larmes de granit à cause de ce siècle sans  pudeur».

LE SILLON DE 1830

Ainsi, Bachir Hadj Ali écrivait : «Depuis 1830, on observe une liaison permanente entre les valeurs culturelles et la lutte politique, et cette liaison intime, constante, on la découvre dans ce sillon culturel creusé dans notre histoire depuis 1830 par des poètes, des chanteurs anonymes, les rawis (les conteurs), sillon culturel lié par mille canaux à un autre sillon, celui de la résistance armée ou politique, fécondé par lui et le fécondant à son tour.»
Le sentiment amoureux avait, bien entendu, une place dans cette poésie. Certes, c’est une poésie raffinée mais le plus souvent sur le mode platonique, voire désincarnée, où la passion se trouvait sublimée. De la dame aimée, le poète se tourne vers la fusion divine. Pour ceux de notre génération, nourris déjà de Lamartine («Le lac») et de Shakespeare («Roméo et Juliette»), qui étaient en quête d’équivalents dans la culture d’origine, il restait les réminiscences d’Antar Ibn Chadded et Abla, des temps préislamiques, et autres succédanés. Surtout dans les adaptions cinématographiques égyptiennes à l’affiche dans les villes où existaient des salles dédiées à la projection de «films arabes», -comme à Médéa, le mythique cinéma Gamrazed, qui fit le bonheur de générations de spectateurs. C’était beaucoup et trop peu à la fois. L’amour passion, l’amour fou, nous allions l’entendre par la voix d’un Ababsa, d’un Khélifi Ahmed. Il avait l’intonation de notre langue de tous les jours. Et la démesure des rêves de jeunesse -tus par le poids des convenances sociales. Et ce, bien avant de découvrir Aragon ou Breton.

QUAND LA RAISON CèDE  
AU MYTHE
Avec Hyzya, de Mohamed Ben Guitoun, ces limites étaient franchies, brisant le conformisme ambiant. La raison cédait au rêve. Nous avions notre Abla et notre Béatrice réunies. Et avec Hyzya, il est question «d’amour réciproque… le seul qui conditionne l’aimantation totale, sur quoi rien ne peut avoir prise, qui fait que la chair est soleil et empreinte splendide à la chair, que l’esprit est source à jamais jaillissante, inaltérable et toujours vive…» (André Breton, Arcane 17). De telles expériences dans un monde étriqué étaient rares. Mais par leur
rareté même, elles se hissaient au niveau du mythe. Il en restera de brûlantes traces dans cette jeune poésie algérienne de langue française des années 1970, comme en écho à l’adjuration d’Anna Gréki : «Je ne sais plus aimer qu’avec la rage au cœur.»
Cri contre l’injuste destin et la fatalité de la séparation des amants. Poésie de la transgression, c’est aussi une parole sur un manque douloureux, l’accomplissement du sentiment amoureux dans une société où la mixité était combattue, où le verbe aimer faisait partie des interdits. Il semble, hélas, que cela est encore de mise aujourd’hui.
Aussi ce cri atteint-il des sommets incandescents dans les poèmes, seul lieu d’accueil et d’expression. L’amour, thème obsessionnel se décline jusqu’au vertige.
Dans le Cantique de l’obsédé, Boualem Abdoun clamait : «Tu es mon désir / Je suis le créateur de mon désir» et Rachid Bey, en invoquant «Hayet» (vie) comparait le couple à «deux échos / plantés dans le désert». Mostéfa Lacheraf remarquait qu’une telle poésie n’est pas étrangère au patrimoine algérien dans la mesure où «(…) la colère, la truculence, la révolte, l’ironie, l’inquiétude même, ou le goût du scandale et l’impiété et la sombre magie des mots sont des traits majeurs, combien familiers à nos cultures populaires». C’est peut-être aussi le message d’outre-tombe du roman de Hyzya, «la reine du siècle», à l’heure où encore une femme, même en marbre, peut être interdite de cité et mutilée. Dans l’attente de cet âge prédit par A. Gréki où «le bonheur tombe dans le domaine public».