Le grand romancier égyptien Naguib Mahfoud a consacré un roman au règne de chacun des raïs d’Egypte de son époque. A Nasser, « Karnak café », écrit en 1971 sous Sadate. Naguib Mahfoud, avec son art de raconter une histoire, y solde ses comptes avec l’ère nassérienne. Marquée par une réelle ferveur révolutionnaire au début de son avènement, elle se dénature progressivement et se corrompt moralement de l’intérieur, en laissant s’instaurer la suspicion, l’exclusion et la répression. Au prétexte qu’on ne doit parler que d’une seule voix car l’ennemi fait planer sa menace sur le pays.

Dans l’une de ses chroniques, Alla El Aswany, l’auteur de « l’immeuble Yacoubian », s’interrogeait sans ambages : « La révolution égyptienne s’est-elle trompée ?» Il constatait très tôt : « … La révolution a fait tomber Hosni Moubarak, mais le régime de Moubarak, lui, n’est pas tombé.» Un constat amer au cœur des printemps arabes. Et plus un avertissement pour ceux qui luttent pour des changements profonds.

UNE SEULE VOIX
Il faut le dire, à l’époque, ce n’était pas de simples fantasmes. Mais à grands renforts de discours triomphalistes, le régime devint aveugle idéologiquement et cruel bureaucratiquement en broyant ceux-là mêmes qui croyaient en lui. Quand l’ennemi décidera de frapper, le régime s’écroulera, impuissant, victime de ses illusions et de son arbitraire. Sans phrases ronflantes, Mahfoud retrace le désenchantement d’un groupe de jeunes, sincèrement idéalistes, qui se retrouveront humiliés, trompés et désabusés par un manipulateur de la police politique. Naguib Mahfoud dissèque dans « Karnak Café » les « maladies infantiles » du nassérisme qui ont conduit à sa défaite de Juin-67. Mais le mythe de Nasser a plus ou moins survécu à son naufrage politique. Dans les manifestations populaires qui embrasèrent l’Egypte, il n’est pas étonnant de voir ça et là dans la foule ses portraits brandis. Si ses Moukhabarate n’étaient pas des tendres, Nasser n’avait jamais fait tirer sur son peuple ou l’a affamé. Il avait incarné un rêve de liberté qui n’avait pas tenu toutes ses promesses. Il est mort, cependant, adulé par son peuple. Ismaïl al-Cheikh, Zeinab Diyab et Helmi Hamada, les héros tragiques de « Karnak Café » devaient être à Maydène Ettahrir.

LES AFFRES DU PETIT PEUPLE
« Le jour de l’assassinat du leader », roman court (ou plutôt une longue nouvelle écrite en 1989, sous Hosni Moubarak), raconte l’histoire d’une famille accablée par les conséquences de l’Infitah inauguré par le président Sadate. L’Egypte eut pour ainsi dire son 5-Octobre en 1978 avec « les émeutes du pain ». Naguib Mahfoud excelle à décrire les affres du petit peuple. Il a campé des personnages si vrais qu’ils ont fini par servir de modèles aux vivants. Après une parenthèse faite de récits métaphoriques sur la revendication d’indépendance nationale, au travers d’une plongée historique au temps des pharaons, Naguib Mahfoud donna vie des œuvres moulées dans l’écriture réaliste, voire avec notamment «le Nouveau Caire» (1945), «le Passage des miracles» (1947) et «Vienne la nuit» (1949) – dans lesquels il a peint avec profondeur et couleur la composante sociale du Caire au début du XXe siècle.

FRESQUE HISTORIQUE
Ils furent suivis, en 1956-1957, par la fameuse Trilogie de mille cinq cents pages comprenant « l’Impasse des deux palais », « le Palais des désirs » et « le Jardin du passé ». Dans cette vaste fresque historique, il retrace le parcours de trois générations de la révolution nationale de 1919 à l’agonie de la monarchie. C’était la saga d’une famille, celle-ci bourgeoise cairote, qui assiste à la disparition de l’Egypte traditionnelle et doit se prononcer face à des choix historiques cruciaux pour l’avenir de la nation. En 1959, Naguib Mahfoud publia – en feuilleton dans les colonnes d’Al-Ahram – « les Fils de la Médina ». L’ouvrage fut stigmatisé par Al Azhar. Œuvre pharaonique que celle de Naguib Mafoud, tissée de correspondances entre fait littéraire et effets de l’histoire, l’osmose qu’elle peut atteindre parfois avec son présent et ses résonances dans le futur. Et bien que n’ayant rien d’un radical en politique et comblé d’honneurs, le vieil homme eut des principes et sut dire son fait au Prince restant fidèle aux plus humbles.

ALEXANDRIE UN CERTAIN 26 JUILLET 1956
Dans les années cinquante, le panarabisme anti-impérialiste était dominant. Les forces armées avec à leur tête Gamal Abd El Nasser ont fait chuter la monarchie corrompue de Farouk et les islamistes furent un temps favorable à «la révolution du 23- juillet 1952». Une tentative d’assassinat de Nasser leur vaudra interdiction et répression. Les Frères musulmans bénéficiaient d’une bienveillance intéressée de l’Occident, en particulier en Grande-Bretagne, dont les intérêts furent remis en cause par Nasser. A Alexandrie, le 26 juillet 1956, place Mehmet-Ali, noire de monde, Gamal Abd El Nasser annonça la nationalisation du Canal de Suez. S’en suivit « l’agression tripartite », Israël, Grande-Bretagne et la France –socialiste- coalisés pour agresser et envahir l’Egypte au prétexte, notamment, l’Egypte débonnaire de naguère était entre les mains d’un «nouvel Hitler». Le peuple égyptien, il faut lui rendre justice, a expérimenté, pour ainsi dire, en «leader», souvent à ses dépens, maintes percées et maintes mésaventures historiques : la lutte pour son indépendance nationale la « révolution de juillet», l’économie étatisée, la prépondérance de la classe militaire, les ravages des moukhabarate ; les guerres avec Israël, les défaites militaires, la « pax americana »… l’irruption de l’intégrisme, l’Infitah, (le mot arabe pour libéralisme), les dénationalisations, privatisations, les émeutes de la faim, les catastrophes naturelles et celles qui ne l’étaient guère, l’assassinat d’un Président et la question cruciale succession de la démocratie et de la justice sociale et de l’alternance en république… Mais ne dit-on pas de l’Egypte qu’elle est la mère du monde, Oum Eddounia ? Sur ses vieux jours, Naguib Mahfouz, seul Nobel de littérature dans le monde arabe à ce jour, fut lâchement agressé par un illuminé. A sa mort, Moubarak lui fit des funérailles nationales.

DANS L’ŒIL DU CYCLONE POPULAIRE
Moubarak, vieilli, fut usé par l’exercice du pouvoir, et finit dans l’œil du cyclone. Au temps de la nationalisation du Canal de Suez et de «l’agression tripartite » de l’Egypte, Abdel Fattah al-Sissi, le maître actuel de l’Egypte, n’avait que deux ans. D’après ses nouveaux biographes français (Cf. Le Point 27/03. 2014 « Egypte : l’énigme al-Sissi » par Mireille Duteuil et Fatiha Temmouri), il est l’un des trois garçons d’une fratrie de huit enfants de père commerçant dans le célèbre souk Khan al-Khalili. Abdel Fattah al-Sissi est aujourd’hui un civil, est un jeune maréchal des forces égyptiennes. Artisan de la chute de l’ex-président élu Mohamed Morsi, issu de la confrérie des Frères musulmans. Ironie de l’histoire, c’est le président déchu, Mohamed Morsi qui lui aura ouvert la voie royale – en le nommant chef des forces armées à la place du vieux maréchal Tantaoui, blanchi sous les harnais – pour se poser en nouveau maître de l’Egypte. Dès sa première proclamation, il somma le président Morsi de répondre aux attentes du peuple sous peine d’affronter la foudre militaire. Hassanine Haykal, l’ancienne éminence grise de Nasser, trouva le texte d’une remarquable teneur littéraire au point de donner des inquiétudes aux plumes égyptiennes les plus brillantes. Nasser maniait le verbe et la plume avec brio. Sa réincarnation au bord du Nil ne pouvait être en-deçà. Le personnage est autrement plus complexe que sa légende dorée.

QUAND LE PROCES HISTORIQUE ACCOUCHE D’UNE SOURIS
Lors d’une conférence de presse, récemment, la question sur l’état du Printemps arabe fut posée au Maréchal-Président Abdel el Fateh Al Sissi. Ce dernier, en guise de réponse, partit dans un fou-rire. La suite ne manqua pas de sel. Le président déchu, Hosni Moubarak, était acquitté par la Cour de cassation des accusations de « complicité » dans la mort de 239 manifestants en janvier 2011, durant la révolte qui a provoqué sa chute ! Et sans retard, le Parquet égyptien a accepté la remise en liberté de Hosni Moubarak. Le procès du siècle avait accouché d’une souris. Les enfants de Moubarak avaient déjà été mis en liberté… Derrière ses lunettes noires, en guise de défense aux accusations, le président déchu n’avait prononcé qu’une seule phrase sur sa responsabilité : « Cela n’est pas arrivé ». Le dossier était refermé. Et, fait surprenant, aucun mouvement de foule imposant pour protester contre la décision. Juste une grappe d’inconditionnels pour s’en réjouir. Dans un pitoyable spectacle. Sur le long chemin de sa longévité politique, Moubarak a bénéficié plus d’une fois des faveurs de la Providence. Officier sans trop grande ambition, il deviendra un héros de la guerre d’Octobre (Kippour, 1974), « Battel el oubour » (le héros de la traversée) qui aurait réalisé la première frappe aérienne contre Tsahal – un épisode magnifié médiatiquement durant sa présidence mais, cependant, relativisé par feu l’historien Mohamed Hassanine Heykal, l’ancienne éminence grise de Nasser.

AMER CONSTAT
L’acquittement de Moubarak avait été envisagé dans une prémonition littéraire par Alla El Aswany, l’auteur, entres autres, de « l’immeuble Yacoubian » et « J’aurais voulu être un Egyptien », et brillant chroniqueur politique. Et ce, depuis longtemps, fermement engagé contre un régime rongé par la corruption et l’injustice. Si ses romans ont permis de comprendre la nécessité d’une rupture révolutionnaire avec le régime de Moubarak, ses chroniques, à partir d’un fait divers, d’une anecdote, auscultaient de matière vivante les luttes et les enjeux qui opposaient un monde finissant, mais qui gardait encore des cartes et jouait sa survie face à une opposition massive, résolue, mais qui débouchait le plus souvent sur des dissensions. Très vite, parmi les plus apparentes, est celle qui a opposé les « islamistes », les « libéraux » et les « révolutionnaires ». Dans l’une de ses chroniques, Alla El Aswany s’interrogeait sans ambages : « La révolution égyptienne s’est-elle trompée ?» Il constatait très tôt : « … La révolution a fait tomber Hosni Moubarak, mais le régime de Moubarak, lui, n’est pas tombé ». Un constat amer au cœur des printemps arabes. Et plus, un avertissement pour ceux qui luttent pour des changements profonds.n