Il a suffi d’une phrase pour que le « chouchou » des médias français sente souffler sur lui un vent de désamour.

En question, le propos incisif d’Emmanuel Macron lors d’un voyage à Alger, candidat « libre » à la présidentielle de 2017, qualifiant la colonisation française de l’Algérie de « crime contre l’humanité », voire de « barbarie ». Une phrase qui a fait réagir le ban et l’arrière de «l’Algérie de papa», des nostalgiques de l’Algérie française.

Réprobation qui s’étend même au-delà. Comme la France vit présentement à l’heure d’une rocambolesque campagne pré-électorale, les candidats en lice ont commenté la phrase avec peu d’aménité.
A droite, François Fillon, malgré le bruit des casseroles qui l’accueille lors de ses déplacements, a pu faire entendre sa voix sur la question estimant que «cette détestation de notre histoire, cette repentance permanente est indigne d’un candidat à la présidence de la République». Benoît Hamon, le champion inattendu des couleurs socialistes et d’une certaine frange de la gauche radicale, est moins catégorique : Pour ne pas «rentrer dans une forme de concurrence mémorielle» (laquelle ?), il refuse de qualifier la colonisation française de «crime contre l’humanité». A l’extrême droite, la réaction se passe de commentaire. Le FN de Marine Le Pen par la voix de ses lieutenants a fustigé Emmanuel Macron en le qualifiant de «candidat des élites, des banques, des médias» et de «la repentance permanente».

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La guerre des mémoires n’est guère près de s’achever
Macron a déjà tourné la page, s’excusant, en reprenant cette fois une phrase qui n’était pas de lui, mais de Charles de Gaulle : «Je vous ai compris». On peut relever dans cette citation – qui est rentrée dans l’histoire de la guerre d’Algérie – un brin (involontaire ?) d’ironie. On relèvera en conséquence une permanence : l’Algérie hante encore bel et bien la vie politique française. Et la guerre des mémoires n’est guère près de s’achever. Ni le négationnisme colonial.
Depuis 1962, l’Algérie et la France sont restées dans un complexe face à face. Tantôt, c’est le qui-vive, généralement sonné du côté de l’Hexagone, tantôt le déploiement de la séduction diplomatique mais sans lendemain. On se souvient encore de cette loi sur les «bienfaits» de la colonisation. Elle avait heurté de front les Algériens et donné libre cours aux frustrations de la «nostalgéria»… En France, ledit berceau historique des droits de l’Homme, la «lepénisation des esprits» a fait son œuvre. Au point que l’héritière du FN, Marine Le Pen, est donnée par les sondages de l’Hexagone comme quasiment la gagnante de l’élection présidentielle française de 2017…

«Envers et contre toute vérité historique»
Les enjeux politiques intérieurs ont toujours pesé sur les relations entre les deux pays. Sous Jacques Chirac, un projet de traité d’amitié entre les deux pays était sur la table, il a fini dans un tiroir. A cet égard, l’historien Olivier Le Cour Grandmaison écrivit : «Envers et contre toute vérité historique, ces représentants défendent le mythe d’une colonisation généreuse et civilisatrice conforme aux idéaux que la France est réputée avoir toujours défendus en cette terre algérienne. […] Oubliés donc les centaines de milliers de morts, civils pour la plupart, tués par les colonnes infernales de Bugeaud et de ses successeurs entre 1840 et 1881, entraînant une dépopulation aussi brutale que spectaculaire au terme de laquelle près de 900 000 «indigènes» […] disparurent. Oubliées les razzias meurtrières et systématiques, et les spoliations de masse destinées à offrir aux colons venus de métropole les meilleures terres. Oublié le code de l’indigénat, ce monument du racisme d’Etat, adopté le 28 juin 1881 par la IIIe République pour sanctionner, sur la base de critères raciaux et cultuels, les «Arabes» soumis à une justice d’exception, expéditive et dérogatoire enfin à tous les principes reconnus par les institutions et la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen». C’est dire que pour de nombreux historiens objectifs, la qualification de la colonisation française ne faisait pas de doute. Benjamin Stora, le spécialiste reconnu de la guerre d’Algérie, vient de rappeler que «dans les travaux des chercheurs portant sur la conquête de l’Algérie, où des crimes ont été commis, il est raconté des massacres, des atrocités que n’importe quel historien sérieux connaît. C’est là depuis longtemps mais ça n’a pas conquis la sphère politique» (Libération, 16 02 2017). On peut remonter très loin, au début de la conquête coloniale.

6566«Cortar cabeza !»
C’est au nom du Progrès, voire de la compassion chrétienne qu’on justifie l’innommable, qu’on décime, qu’on enfume, qu’on coupe les têtes, tresse des colliers d’oreilles. Quitte à vivre de fugaces états d’âme. Ainsi, Victor Hugo, dans «Choses vues», rapporte en date du 16 octobre 1852 : «L’armée faite féroce par l’Algérie. Le général Le Flô me disait hier soir : «Dans les prises d’assaut, dans les razzias, il n’était pas rare de voir les soldats jeter par les fenêtres des enfants que d’autres soldats en bas recevaient sur la pointe de leurs baïonnettes. Ils arrachaient les boucles d’oreilles aux femmes et les oreilles avec, ils leur coupaient les doigts des pieds et des mains pour prendre leurs anneaux. Quand un Arabe était pris, tous les soldats devant lesquels il passait pour aller au supplice lui criaient en riant : cortar cabeza ! Le frère du général Marolles, officier de cavalerie, reçut un enfant sur la pointe de son sabre, il en a du moins la réputation dans l’armée, et s’en est mal justifié.» Atrocités du général Négrier. Colonel Pélissier : les Arabes fumés vifs.».
Même la légende de Victor Hugo soumise à l’examen d’historiens africains ressort ternie. Dans sa préface au «Petit précis de remise à niveau sur l’histoire africaine à l’usage du président Sarkozy» (La Découverte, 2008), Elikia M’Bokolo cite ce discours stupéfiant de l’auteur des «Misérables» dans lequel il affirmait que l’Afrique représentait «toute la barbarie» face à une Europe qui était, elle, «toute la civilisation».
Il prétendait que l’Afrique «n’a pas d’histoire». Selon lui, «au XIXe siècle, le Blanc a fait du Noir un homme». Et partant il invitait l’Europe à prendre cette terre qui, à ses yeux, n’était… à personne». Adame Ba Konaré y rappelle dans sa préface à l’ouvrage que Hegel, dans son livre «La Raison dans l’Histoire» (1830), qualifiait l’Afrique de «monde anhistorique non développé, entièrement prisonnier de l’esprit naturel et dont la place se trouve au seuil de l’histoire universelle»… Et faut-il encore rappeler le «discours de Dakar», prononcé par un chef d’Etat français ? Selon l’historien Gilles Mancero, malgré quelques précautions oratoires, il concentrait tous les traits dominants de la vision néo-conservatrice occidentale des peuples africains, dans la droite ligne des préjugés racistes de l’époque coloniale.

Regard réducteur, destructeur, discours paré d’oripeaux
Le chantre malgache de la négritude, Jacques Rabemananjara, au milieu du siècle passé, avait lancé (au Congrès des Ecrivains et Artistes noirs, 1956) : «Le Noir n’est devenu barbare que le jour où le Blanc s’est avisé de l’avantage de la barbarie.» L’anthropologie servit d’instrument à la réduction de l’homme africain. Dépossédé matériellement, réduit à une essence et une condition infra-humaine, le colonisé était atteint au plus profond de son être. Ses origines et son histoire étaient savamment escamotées.
Frantz Fanon conclura dans «Les Damnés de la Terre» (1961) : «Cette Europe qui jamais ne cessa de parler de l’homme, jamais de proclamer qu’elle n’était inquiète que de l’homme, nous savons aujourd’hui de quelles souffrances l’humanité a payé chacune des victoires de son esprit.»
Regard réducteur, destructeur, discours paré d’oripeaux pseudo-scientifiques, l’anthropologie participera de l’entreprise colonisatrice. Au mieux, elle offrira l’alibi culturel à la bonne conscience européo-centriste… C’est une évidence maintenant que la science avait bon dos face à l’idéologie impériale !
«Les colonisés savent désormais qu’ils ont sur les colonialistes un avantage. Ils savent que leurs «maîtres» provisoires mentent. Donc que leurs maîtres sont faibles». Le grand Aimé Césaire avait tout dit dans son «Discours sur le colonialisme «(1950) !