On prête à Dostoïevski cette formule : « Nous sommes tous sortis du manteau de Gogol »*. On peut soutenir qu’il en fut relativement de même pour Kateb Yacine. Sur les rivages lourds de tourments historiques du Maghreb, on ne parlera jamais assez de Kateb Yacine et nombre d’écrivains maghrébins lui sont redevables d’une manière ou d’une autre…

Un lien complexe, sinon ombilical le relie à tant de nouveaux romanciers et poètes maghrébins. L’homme autant que l’écrivain déroute toujours les approches traditionnelles. Pour Kateb Yacine, l’aventure poétique a commencé avec le grand séisme du 8 Mai 1945.

Comment devient-on poète, comment se cristallise la quête poétique ? La vie et le rêve inséparables ? Pour nommer le monde, il faut d’un même mouvement porter sa mémoire et son écart. Rainer Maria Rilke avouait : «Pour écrire un seul vers, il faut avoir vu beaucoup de villes, d’hommes et de choses… Il faut pouvoir repenser à des chemins dans des pays inconnus, à des départs que l’on voyait depuis longtemps approcher, à des jours d’enfance dont le mystère ne s’est pas encore éclairci, à des mers, à des nuits de voyage… Et il ne suffit même pas d’avoir des souvenirs, il faut savoir les oublier quand ils sont nombreux, et il faut avoir la grande patience d’attendre qu’ils reviennent».

CONJURER LE DIVORCE DU SONGE ET DE L’ACTION

Renommer les objets et les êtres en ouvrant les écluses de son propre imaginaire. Dans cette vanité lyrique naît un entre-deux possible, habitable dans un réfléchissement commun. Grâce au poème, il y a une alternative.
Dans l’univers de la parole poétique, «on se trouve face à un problème momentanément insoluble : l’exercice de la poésie mène vers un tel affinement, à une recherche tellement poussée dans l’expression, à une telle concentration dans l’image ou le mot qu’on aboutit à une impasse (…). Nombreux sont les poètes algériens qui ont cheminé de conserve sur les terres de la poésie et de la prose», confiait Mohammed Dib. Selon Julio Cortazar : «Aucun poète ne tue les autres poètes, il les range simplement d’une autre façon dans la bibliothèque vacillante de la sensibilité.» Ainsi, est comme transcendée «l’idée déprimante du divorce de l’action et du rêve».
A cet égard, sur les rivages lourds de tourments historiques du Maghreb, on ne parlera jamais assez de Kateb Yacine. On prête à Dostoïevski cette formule : «Nous sommes tous sortis du Manteau de Gogol». On peut soutenir qu’il en fut relativement de même pour Kateb Yacine. Nombre d’écrivains maghrébins lui sont redevables d’une manière ou d’une autre… Un lien complexe, sinon ombilical, s’établira entre les écrivains fondateurs d’une nouvelle littérature, tel Kateb Yacine.

L’ELAN DIALECTIQUE
Dès lors, ceux qui viendront après eux écriront comme sous leur regard des précurseurs. Passion et ressentiment ne manqueront pas, émaillés ici et là de petites phrases provocantes ou mesquines. La révolte contre le Père peut être une pièce sordide. N’est pas Raskolnikov qui veut. Kateb Yacine, lui aussi, a eu certainement ses admirations et ses détestations. Comme ses malentendus et ses ruptures douloureuses avec de vieux compagnons (tels Jean Sénac et Malek Haddad).
Il n’était, cependant, jamais dans la mesquinerie… La divergence politique primait dans ses désaccords. «Pareil au scorpion Toute colère dehors J’avance avec le feu du jour Et le premier esclave que je rencontre Je le remplis de ma violence Je le pousse en avant ma lance déployée Et que la verve des scorpions le prenne Et que le vent l’enlève. Chaque jour plus léger». Kateb Yacine, on peut l’affirmer, est désormais entré dans la légende algérienne. Au-delà de la littérature, du théâtre, il participe de notre quête identitaire qui embrasse dans un même élan dialectique Jugurtha, l’Emir Abdelkader et les dockers du port d’Alger. Mais l’homme était plus simple que sa légende. Tant de gens du petit peuple ont pu le rencontrer en toute simplicité. Dans les «cafés maures» et les villages les plus reculés du pays où il donnait à voir sur les tréteaux de saltimbanque génial la tragédie millénaire d’un peuple tantôt au sommet des périls, tantôt figé dans une muette résistance à l’imposture. Il prenait le temps de discuter avec les plus humbles des choses les plus complexes. Contradictoire, il l’était, car épris de dialectique et de questionnement, il n’en était pas moins avant tout un poète. Dans le songe et la démesure.

LES FULGURANCES
Il nous revient en mémoire des moments fulgurants, où nous pûmes l’approcher au milieu des années soixante-dix. Souvenir d’une conférence de son ami Messaour Boulanouar de Sour El Ghozlane sur la littérature qu’il lui avait organisée à Alger. Kateb nous exhortant «à tirer sur le quartier général» dans les colonnes de «L’Unité» auquel il donnera plus tard un inédit ou paraîtra l’un de ses rares entretiens à l’époque où il faisait flèche de tout bois contre le pouvoir… Aux présentations de ses pièces, (hasard ?), il y avait toujours un «panier à salade» de la police. On avait sans doute peur que les drapeaux écarlates brandis sur la scène gagnent les rues… Souvenir aussi de cette longue journée de 1er mai passée en sa compagnie à son théâtre de Bab El Oued… Souvenir de rares visites vers la fin de sa vie où nous parlions de tout sauf de la maladie qui l’avait entamé. Il mourra de leucémie à l’hôpital de la Tronche, à Grenoble.
Il faut lire ou relire : «Kateb Yacine le cœur entre les dents» de Benamar Médiene (Robert Laffont, 2006), cette «biographie hétérodoxe». En particulier les premières pages – si émouvantes- consacrées à sa disparition et sa rencontre post-mortem. Et une sorte d’inventaire à la Prévert des maigres objets qui avaient accompagné Kateb dans son dernier voyage. Quelques livres de chevet. Notamment, Faulkner et Hölderlin. «Chaque livre est un sémaphore», écrit Benamar Mediene. Dans «La Ville» de Faulkner, «… soulignée d’un feutre gras rouge : «Ombres insomnieuse qui, bien qu’elles participent de la nuit même, repoussent les ténèbres, parce que les ténèbres participent de cette petite mort que nous appelons le sommeil».

UN LIEU SINGULIER

C’est avec l’histoire que Kateb Yacine avait surtout eu rendez-vous. A lui seul, il symbolise la littérature algérienne et la résonance de son œuvre a dépassé les frontières de son pays. L’homme autant que l’écrivain déroute toujours les approches traditionnelles. Pour Kateb Yacine, l’aventure poétique a commencé avec le grand séisme du 8 Mai 1945 qui vit la répression de milliers d’Algériens à Sétif et Guelma. Arrêté, témoin des massacres, Kateb Yacine trouvera dans les événements du 8 Mai la matière d’une inspiration qui se hissera au rang d’un mythe. «L’œuvre de Kateb Yacine est un lieu singulier où se mêlent, se perdent et s’enchevêtrent thèmes et images empruntés simultanément aux obsessions d’une sensibilité par l’étrange personnage de Nedjma, aux épreuves, précisément évoquées, du combat national et du passé historique ou mythique de l’Algérie : rarement un destin individuel, un moment de l’histoire d’une nation et les traditions les plus lointaines d’un peuple ont été aussi intimement liés». Ces lignes ont été écrites en 1967. Elles ne seront pas démenties jusqu’à sa mort en 1989. Dans ses romans comme dans son théâtre, c’est la vision poétique qui l’emporte. Dès 1946, il avait publié un premier recueil de poésies «Soliloques». Dans «Nedjma ou le poème du couteau», (Mercure de France, 1948), on trouve les éléments constitutifs de l’œuvre à venir. De là naîtront romans et pièces de théâtre. «Nedjma», en 1956, «Le cercle des représailles» en 1959. Pendant longtemps, les œuvres de Kateb Yacine n’ont été connues que sous forme d’extraits poétiques. L’œuvre-phare restera cependant «Nedjma» autour de laquelle s’organisent ses autres productions. Nedjma est à la fois la mère, la «femme sauvage», «la rose de Blida» (sa mère a sombré dans la folie après les événements du 8 Mai 1945), «l’Algérie», patrie frappée par le malheur et hantée par les ancêtres qui «redoublent de férocité».
«Nedjma» est au centre de l’œuvre katébienne. C’est la «métaphore matricielle qui médiatise accès au passé mythique et à l’événement historique, elle ne cesse pas d’être une figure centrale qui suscite les énoncés lyriques, l’amour fragile, les discours flamboyants et les désirs apaisés» («Kateb Yacine», par Saïd Tamba. Poètes d’aujourd’hui. Seghers, 1992). Tous ses récits sont imprégnés d’une poésie qui libère un imaginaire débridé construit de façon touffue et récusant la chronologie. Abdelkader Khatibi, dans Le roman maghrébin parle de «délire poétique». C’est la violence de l’homme et du monde que Kateb Yacine s’est constamment efforcé de dire et de traduire à travers la forme d’un dialogue dramatique.
«C’est toujours la même œuvre que je laisserai, certainement comme je l’ai commencée». Multiforme et polysémique.
«Et même fusillés Les hommes s’arrachent la terre Et même fusillés Ils tirent la terre à eux Comme une couverture Et bientôt les vivants n’auront plus où dormir Et sous la couverture Aux grands trous étoilés Il y a tant de morts Tenant les arbres par la racine Le cœur entre les dents Il y a tant de morts Crachant la terre par la poitrine Pour si peu de poussière Qui nous monte à la gorge Avec ce vent de feu». Kateb Yacine est mort la veille d’un premier Novembre, juste à la conjonction d’un monde en dépérissement et l’éclosion tragique d’un Octobre aux grandes espérances qui restent à tenir.n

* Au passage, souvenons-nous de l’époustouflante adaptation du «Journal d’un Fou» par le regretté Abdelkader Alloula..