A l’heure où la nation algérienne se réconcilie avec sa culture ancestrale – longtemps occultée – il est juste de renouer et d’évoquer les figures de proue qui furent les vigilants hérauts de cette œuvre patiente et passionnée de résurrection.

Parmi ces figures se détachent, notamment, la voix et le cheminement de Jean El Mouhouv Amrouche. L’historien algérien Mohammed Harbi l’a qualifié de « prince du verbe ». Dans son village natal, Ighil Ali, point de départ de sa quête, en guise d’hommage populaire lors du cinquantenaire de sa disparition, une statue à son effigie a été érigée.

Son attachement à sa patrie algérienne, il s’inscrivit très loin dans le passé, en s’interrogeant et en faisant revivre une des figures fondatrices, Jugurtha. En faisant revivre l’épopée d’un résistant à la domination romaine, il s’employa à déchiffrer le message de l’éternel Jugurtha, dont l’un des traits de caractère est la « passion pour l’indépendance qui s’allie à un très vif sentiment de la dignité personnelle ».

UNE DOUBLE QUêTE
L’œuvre de Jean Amrouche s’est s’articulée autour d’une double quête spirituelle et identitaire dont la finalité est le « langage primordial ». Entre deux chemins, l’un vers Dieu, l’autre vers l’histoire, le poète avouait sa perplexité et ses tourments : Ah ! Dites-moi l’origine/Des paroles qui chantent en moi ! » Il pressentait qu’ « au-delà du verbe humain », il existe « un langage primordial ». Dans sa double quête des racines et du divin, Jean Amrouche ne reste pas pourtant à l’écart du monde. Son « Ebauche d’un chant de guerre » en témoigne clairement. Il se définissait comme « un Kabyle de père et de mère, profondément attaché à mon pays natal, à ses mœurs, à la langue, amoureux nostalgique de la sagesse et des vertus humaines que nous a transmises sa littérature orale, il se trouve qu’un hasard de l’Histoire m’a fait élever dans la religion catholique et m’a donné la langue française comme langue maternelle ».Tout en s’assumant comme « un écrivain français ». Jean El Mouhouv Amrouche occupe une place singulière dans la poésie algérienne d’expression française. Premier poète de langue française qu’ait connu l’Algérie, son œuvre contenue dans deux recueils, « Cendres » (1934) et « Etoile secrète » (1937) s’est développée avant la génération de 1945. Jean Amrouche s’engagea sans réserve dans le combat pour l’émancipation et l’indépendance de l’Algérie. Il se savait n’être que l’instrument de cette parole « étrangère » qu’il déchiffrait pour ses frères de destin. Il s’agissait dès lors d’« habiter » un « nom » pour « ne plus errer en exil / dans le présent sans mémoire et sans avenir ». De la méditation individuelle, il s’éleva vers une parole commune en prise sur un drame immédiat sans pour autant renoncer à sa quête de l’universel. Aimé Césaire a dit à son propos que sa grandeur pathétique avait été de « n’avoir sacrifié ni l’amont ni l’aval, ni son pays ni l’homme universel, ni les mânes, ni Prométhée… ». Produit d’une double culture, il fut aussi le lieu d’une « dramatique dualité », selon l’écrivain Armand Guibert. Pour faire face à ce déchirement, il s’est voulu un pont de communication entre les deux communautés en conflit. Pour preuve, son engagement inlassable en faveur de négociations pour la paix en Algérie. « Je me suis toujours senti algérien », avouait-il. « La France est l’esprit de mon âme, l’Algérie est l’âme de mon esprit ».

L’EBRANLEMENT TERRIBLE
Au lendemain des massacres du 8 Mai 1945 en Algérie, Jean Amrouche avait entrepris en six semaines, en 1945, un périple de Tunis à Alger en se rendant à Sétif, Constantine et Tizi-Ouzou. D’après ses proches, ces événements furent pour lui un « ébranlement terrible » et entraînèrent une évolution définitive de sa pensée politique. Il en revint avec un reportage au titre significatif : « Les Algériens veulent-ils ou ne veulent-ils pas rester Français ? » Ce texte de dix pages dactylographiées, dont les trois quarts analysent, nous précisait, Réjane Le Bau, « les raisons profondes et lointaines des émeutes, auxquelles d’ailleurs, aussi bien la population que les autorités s’attendaient. Amrouche remonte loin dans le temps, puisqu’il rappelle le Projet Blum-Violette échoué et datant d’avant-guerre. Mais il insiste surtout sur les promesses récentes encore une fois non tenues : les Ordonnances de mars et d’avril 1944 n’ont pas été appliquées, alors qu’elles allaient dans le sens de la justice et de la dignité, malgré ce qu’il nomme « le discours décisif » de de Gaulle à Constantine. Ces émeutes de la faim de l’hiver passé qu’il décrit avec précision et horreur, ne sont en premier lieu ni révoltes économiques, ni le fait de partis politiques, ni d’agents de l’étranger : elles sont, selon lui, d’abord, d’ordre moral, dues au sentiment d’injustice. Une fois encore, le Gouvernement de Paris avait reculé devant les colons algériens. Il souligne qu’on ne peut garder une conquête contre la volonté d’une population dont il a mesuré l’évolution des mentalités. Il pose alors clairement la question : « Les Algériens veulent-ils ou ne veulent-ils pas rester Français ? ». Or ce reportage lui fut refusé par le journal « Combat » dirigé à l’époque par Albert Camus. Camus avait quitté l’Algérie depuis 1942. Il y passa trois semaines du 18 avril au 7 mai 1945 et rentra à Paris le 8 mai. En apprenant les événements du Constantinois, il écrivit dans « Combat », dont il était rédacteur en chef et éditorialiste, une série d’articles. Il y décrivit longuement la misère et l’injustice qui sont le lot de la population indigène, comme il l’avait fait en 1939 dans « Alger Républicain ». Il y mettait en garde les Français d’Algérie contre la haine qu’ils soulèveraient s’ils ne rétablissent pas la justice en faisant des musulmans leurs égaux. Il signalait aussi le changement de mentalité qu’il avait observé chez les indigènes : « Ils sont majoritairement contre l’assimilation », écrit-il. Après ces constats, la conclusion de Camus est surprenante, selon Réjane Le Beau : « Elle manque de réalisme politique puisqu’il continue de penser que la France peut encore ‘reconquérir’ l’Algérie. Il ne sort pas selon cette dernière du postulat colonialiste. Quant à l’article proposé par Amrouche, qui serait venu après ceux de Camus, plusieurs raisons expliquent son refus : a) la conclusion de Camus est opposée à la sienne, b) il met gravement et sévèrement en cause les Français d’Algérie, et sans doute aussi, c) le peu d’intérêt de l’opinion française sur ce sujet algérien. Ce refus montre bien la difficulté d’un colonisé à s’exprimer dans la grande presse alors même qu’il est parmi les plus compétents sur le sujet ».

CENDRES ET ÉTOILES
Jean Amrouche est un prince du verbe, écrit Mohammed Harbi dans sa préface à « Jean El-Mouhoub Amrouche : déchiré et comblé » de Réjane Le Bau (éd. du Tell, Blida, 2009), l’un de ses travaux consacrés à Jean El Mouhouv Amrouche dont l’œuvre, selon elle et d’autres chercheurs, a connu les rigueurs d’un purgatoire causé par de multiples motifs, essentiellement politiques : ses origines algériennes pour certains, sa foi chrétienne pour d’autres, les blessures et séquelles de lutte de libération nationale qui restent béantes et loin encore d’être circonscrites. Réjane Le Bau a inlassablement décrypté et analysé (d’abord dans une thèse : « Jean Amrouche, itinéraire et problématique d’un colonisé,1988 ) et dans divers essais la production multiforme de Jean Amrouche, pourtant reconnu et honoré par les plus grandes plumes des Lettres françaises, à l’instar de Gide, Claudel, Mauriac, Giono, Jacques Berque, Léopold-Sedar Senghor, Aimé Césaire, Mohamed Dib… Jean Amrouche a suscité l’admiration et l’attention les plus diverses.»
De Gaulle a écrit à sa mort : « Jean Amrouche fut une valeur et un talent… Par-dessus tout, il fut une âme. Il a été mon compagnon. » 
Aujourd’hui, en Algérie, après un purgatoire (qui donne à penser, dans une certaine mesure, à celui que connut Mouloud Feraoun), Jean Amrouche s’affirme dans l’histoire littéraire comme l’un des plus remarquables pères fondateurs de la littérature algérienne de langue française, et plus largement des lettres maghrébines. Dans son village natal, Ighil Ali, au sud de la wilaya de Béjaïa, en guise d’hommage populaire se dresse depuis 2012, à l’occasion du cinquantenaire de sa disparition, une statue à son effigie. Malgré quelques initiatives éditoriales (comme celle de Tell), l’œuvre reste à mieux connaître sinon à redécouvrir. Ses « Chants berbères de Kabylie » ont une large audience et ses poèmes sont souvent cités grâce à quelques anthologies mais ses recueils proprement dit, tels « Cendres » et « Etoile secrète », demeurent introuvables en librairie le plus souvent…
Par contre, dans un entretien qu’elle nous a accordé en 2010, Réjane Le Bau nous précisait que Jean Amrouche « est presque ignoré en France, sauf dans quelques milieux universitaires spécialistes du Maghreb, ou à France-Culture qui a succédé à la Radio Nationale, où il avait travaillé pendant des années (1945-1959) et où il a fondé, notamment, un genre de critique littéraire radiophonique novateur « les grands entretiens ». 

LES VALEURS TIRéES  DE LA NUIT
Jean Amrouche manifesta un « précoce souci intellectuel » quant aux rapports entre l’Occident et le Maghreb. Cela se manifeste clairement, dès 1938, dans ses causeries à Radio-Tunis où il analyse les causes réciproques des relations décevantes entre ces deux blocs, où il prononce pour la première fois le nom de Jugurtha, où il confie ses rêves pour qu’apparaisse « l’aube d’une civilisation planétaire où seraient harmonieusement fondues toutes les valeurs que l’homme a peu à peu tirées de la nuit ». Il ne manqua pas de s’engager contre le fascisme et le nazisme en rejoignant la France libre du général de Gaulle qui avait installé, après le débarquement anglo-américain en Afrique du Nord, son gouvernement provisoire à Alger, alors deuxième ville de l’empire français. Ainsi « dès son arrivée à Alger, en 1943 » Jean Amrouche « rédigea pour les généraux De Gaulle et Catroux une note sur la politique de la France en Afrique du Nord. Le vendredi 10 décembre, il fut reçu à déjeuner et questionné par de Gaulle. Edgar Faure écrit dans ses Mémoires que Jean Amrouche est un de ceux qui a largement inspiré le discours de De Gaulle, place de la Brèche à Constantine, le 12 décembre 1943. Amrouche fera un compte-rendu très positif de ce discours à Radio Alger et tout autant du discours de Brazzaville en janvier 1944. A partir de ce moment, l’allégeance d’Amrouche à De Gaulle, et sa confiance en lui pour faire évoluer la condition coloniale dans le sens de la justice est totale ». A Alger, il est nommé à l’Office de Radio France, où il intervient politiquement sur l’actualité, participe à une émission littéraire, puis dès octobre 1944, à Paris, il est nommé rédacteur en chef adjoint au journal parlé, et collabore à des émissions d’actualité. En 1948, il lance une émission littéraire hebdomadaire « Des idées et des hommes », où il interroge des auteurs, commente des textes, et qui rencontra un grand succès. L’émission fut supprimée en 1959 par le Premier ministre Michel Debré pour des raisons politiques… Né berbère algérien, ayant grandi en Tunisie, de foi chrétienne, vivant en France à Paris, il se reconnaîssait gaulliste et s’érigea plus tard en « auto-émissaire » entre le général De Gaulle et le FLN, tout en étant convaincu que l’Afrique du Nord « ne trouvera son être, si elle le trouve jamais, que contre la France », Jean Amrouche lui-même n’accumulait-il pas, à son corps défendant, les paradoxes ? Tout en mettant l’accent sur ce qui importe de retenir à ses yeux d’historien de Jean Amrouche : sa foi dans les capacités salvatrices de De Gaulle et son témoignage sur les péripéties précédant les négociations entre la France et le GPRA ainsi que sa stature de « prince du verbe », Mohammed Harbi trouve que ce dernier a manqué de sens critique sur certaines problématiques du mouvement national algérien (FLN, MNA… ). Pour Réjane Le Bau, Jean Amrouche « a toujours appelé les Algériens comme les Français à lutter contre « l’anti-France », c’est-à-dire une certaine France réelle, trop souvent raciste et encore colonialiste, la distinguant de la France des valeurs universelles, à laquelle il continue d’adhérer et qu’il appelle la France mythique. Il s’était déjà fait le champion de cette thèse dès 1945 dans un article intitulé « France d’Europe et France d’Afrique » (Lettres françaises 20/10/45) et ce sera le thème de son article du « Monde » (11/01/58), « La France comme mythe et comme réalité, de quelques vérités amères ». Cette double appartenance a été la chance, la grâce et le drame de sa vie ». J. Amrouche succombe à un cancer le 16 avril 1962 à Paris au lendemain du cessez-le-feu… à quelques mois de l’indépendance de l’Algérie.