Raconter sa mère, c’est élucider le passé. La parole comme les silences des mères, ces «ombres gardiennes», sont lourdes de sens. Dire sa mère, c’est aussi avouer une part intime de soi-même. Et raconter sa mère, c’est parfois affronter un cataclysme intime. Mais le plus souvent, dans une société où le mâle semble tout dominer, c’est elle qui marquera durablement les destinées filiales. «Ma Mère», un ouvrage paru il y a quelques années, se présente comme un monument dressé à la mémoire maternelle.

Par-delà les récits intimes, les portraits subjectifs divers, «Ma mère» nous apporte de précieux éclairages historiques sur des moments de la colonisation. En ces temps de retours et de commentaires mémoriels, il est utile de revisiter cet ouvrage.

 

La romancière Leïla Sebbar, qui n’est plus à présenter, a rassemblé dans «Ma mère» (paru en 2008 aux éditions Chèvre-Feuille étoilée), une trentaine de signatures, de générations différentes, ayant toutes un dénominateur commun : les auteurs en question sont tous nés au Maghreb, dans des cultures, des langues et des religions différentes. Une photo de la mère accompagne chaque texte. Scènes, instants et climats d’époque constituent les ressorts de ce monument littéraire dressé à la mémoire maternelle. Et «contrairement à quelques solides stéréotypes, les mères «indigènes» ne sont pas forcément les plus soumises. Celles d’origine corse ou espagnole pourraient parfois les envier. Car il y a aussi les mères hardies, libertaires, souvent fouettardes, celles-là. Elles peuvent être analphabètes, elles ne sont jamais incultes», écrit dans la préface de «Ma mère» l’historienne et essayiste tunisienne Sophie Bessis. Cette dernière est notamment biographe de Bourguiba et auteure de «Les Arabes, les femmes, la liberté», Albin Michel, 2007. Benamar Mediène, dans «Rahma, ma mère», évoque cette «mémoire de l’enfance agitée dans un entre-deux de clair et d’obscur», d’où se détache l’image d’une mère «césure entre l’avant et l’après», telle une «épiphanie prophétique» ayant traversé la mer pour débarquer au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale (accomplie par le père) dans un port-Vendres sous un bombardement de DDT à l’usage de ces visiteurs singuliers. En même temps point de départ, dont la mère s’emparera et «ne négociera plus jamais». L’enfant aura en quelque sorte deux enfances, celle de M’sirda, la brûlante, en Oranie, et celle de Rochefort, en Charente-Maritime, où «l’eau qui coulait à volonté du robinet captivait ma mère», écrit Benamar Mediène.
Un halo sacré
Arezki Metref, de son côté, nous pose derechef la question qui peut tuer, si souvent esquivée parce que dérangeante pour nous – : «Ma mère avait-elle un corps ? J’ai peine à l’imaginer femme. Toujours sobrement vêtu, en hiver, elle superposait les robes. La sédimentation éloignait le corps en lui conférant un halo sacré.» Dans «Les silences de ma mère» – qu’on peut retrouver dans son recueil de nouvelles «Le jour ou Mme Carmel sortit son revolver», éditions Dalimen, 2015- trace un portrait tout en retenue, à l’image de l’objet de son récit. Les silences de la mère témoignent de souffrances dont l’origine est à rechercher dans les tréfonds de l’histoire, dans les fils qui remontent à la tragédie d’Icherriden, en Kabylie, durant la conquête française. Cette mère qui «a passé sa vie à proximité de l’écriture» en portait le signe. Dire sa mère, c’est aussi avouer une part intime de soi-même. Sans dérobade, A. Metref s’explique courageusement. Il lit sa distanciation des choses comme une signature de la mère, subtil équilibre qu’elle lui a enseigné : marcher à la même hauteur que les autres. L’histoire ou plutôt les histoires racontées par Boualem Sansal sont plus pathétiques. Dans son cinéma intérieur, le romancier a fait de la rencontre avec sa mère «un film à la hauteur de l’évènement». Dans ce film, il y a un certain Albert Camus. «Il habitait trois ruelles plus bas» Ceci est dans le film tourné dans la tête. La réalité est plus prosaïque et touchante. C’est l’histoire d’un enfant et de ses frères qui mirent tant d’années pour devenir «enfin les enfants de notre mère». Raconter sa mère, c’est affronter un cataclysme intime : la perte de la mère, dès la petite enfance. C’est le destin commun de Nourredine Saâdi et du Tunisien Tahar Bekri. Et d’une certaine autre manière celui de Mourad Yelles. «Aujourd’hui, ma mère est morte, ou peut-être demain, je ne sais plus.» Ce sont les premières lignes du roman «L’Etranger» d’Albert Camus, qui sont devenues aussi connues que des vers d’Hugo. Pour Nourredine Saâdi, qui n’était «vieux que de trois ans» quand sa mère est morte, ces phrases cristallisent une confusion des temps qui programment une mort refoulée. Et partant un manque effroyable, «un trou de mère, tout à fait comme on dit un trou de mémoire, car je n’ai rien, aucun souvenir intime, personnel, de ma mère. Ni sa voix ni son visage, ni son odeur, ni la douceur de son sein, ni le goût de son lait, ni la trace de sa caresse sur ma peau, ni… ni… Je ne me souviens de rien…». Et pourtant, c’est encore une manière de souvenir. Grâce à une photo, portrait en buste de ma mère, prise quelques jours avant sa mort.

Point aveugle

C’est cette photo, tant reproduite, que l’auteur portera sur lui au gré de ses errances. Comme un talisman. Mais comme Nourredine Saâdi est aussi sociologue, il emploie une expression plus savante : objet transitionnel. Tout simplement, le chiffon, le bout de vêtement, le doudou. Objet quasi-magique qui calme les angoisses et recompose le monde révolu. Dans le cimetière de la capitale de l’Est algérien repose la mère très tôt disparue. Lors d’un retour, le «point aveugle» s’ouvre. Les pas conduisent l’écrivain à la tombe de la mère. Emportant un fragment de marbre de la tombe (un séisme y était passé), il commandite qu’on y appose à la place une forme de livre pour la protéger des grands vents … L’incipit de «L’Etranger» ouvre aussi le texte de Mourad Yelles. Dans «La Passagère», il restitue, par le biais d’une déambulation poétique à travers Venise, «les échos délicats de Ziryâb» mêlés aux «fureurs romantiques de Beethoven». La Passagère est cette «Roumya» qui osera sortir de son monde d’origine pour épouser, par amour, un autre. Double défi pour celle qui tentera d’apprivoiser de «farouches gutturales». D’un chantier à l’autre : enseignante durant la colonisation, chargée plus tard à l’Indépendance de «reconstruire le collège détruit par la haine insensée de ses compatriotes». Mais la bêtise fera bien vite passer à perte l’engagement, tournant une page qui s’écrira sans cette «passagère». En nommant Venise et ses lieux emblématiques, Mourad Yelles nomme l’exil et le royaume élu de sa mère. L’absence rimant avec renaissance. C’est un peu aussi le cas dans le témoignage de Lazhari Labter. Une mère nommée par son prénom qui tient à la fois de la fleur et de la chance : «Zohra comme une rose en son jardin» dans cette oasis, où elle cultivait son jardin comme un bout d’Eden en dépit des guerres, des famines, des épidémies. Le regard d’un fils peut être négligeant. Il faut le recul du temps pour soudain lire sur son visage reproduit par une photo la tristesse des yeux dans la «beauté des femmes sahariennes, alchimie berbéro-hilalienne ayant opéré depuis le XIe siècle». Hélas, la mère n’est plus, trop tard pour obtenir une explication de vive voix sur les profondeurs de cette tristesse.

A chaque fils sa version  de la Mère
Il reste à croire que la joie fut aussi du voyage. Voyage au sens propre d’Ahmed Kalouaz, arrivé en famille en «fond de cale», qui adjure : «Mère chante-moi la chanson», la mère chez laquelle «on ne parle pas de poésie, mais d’appétit, de santé, de la vie comme elle va». A chaque fils, sa version de la Mère, haute en couleur, en marge du tragique, tout simplement resplendissante de séduction («Le maillot noir» de Guy Sitbon, né à Monastir en Tunisie, anticolonialiste et journaliste de renom) ou d’une terrible cocasserie. Telle celle de Magyd Cherfi, la «Toulousaine», dans «Le regret de ma mère», qui tenait son fils par le triptyque : aliment, bises et baffes, tenant le football comme la suprême des diableries, et élevant un culte sans nom aux bienfaits de l’instruction, surtout pour les enfants de ces quartiers «sensibles». Elle peut aussi trôner, comme la «Lelïla «de Djilali Bencheikh. Divinité domestique dont l’autorité était incontestable et incontestée qui a une opinion à propos de tout, obéissant aux pulsions de son cœur. Mais au pays des origines, c’est le foie qui est le siège de l’affection, rappelle Djilali Bencheikh, avec humour. La maman de Mohamed Kacimi, «demandait «les vêtements de ses enfants à Madame la Redoute» et qui fera pas moins de dix-sept pèlerinages à La Mecque et qui n’acceptera pas de désavouer son fils, auteur d’un premier roman sulfureux, issu d’une grande famille des Hauts-Plateaux à l’enracinement religieux séculaire et rigoriste.

Les murs
Raconter sa mère, c’est élucider le passé. Par-delà les récits intimes, les portraits subjectifs divers, «Ma mère» nous apporte de précieux éclairages historiques sur des moments de la colonisation. Moments de rupture, d’engagements où se mêlent également des naufrages de l’histoire. En cela, il y a des pages hautement pathétiques. «La Afrancesada», de Bernard Zimmermann, né et ayant enseigné à Oran jusqu’en 1966, nous relate la douloureuse «intégration» d’une mère d’origine espagnole, restée cependant étrangère aux yeux de certains membres de la famille du mari. La francisée retrouvera sa langue maternelle sur la fin de sa vie, ouvrant «la cage à sa captive espagnole». Ainsi nous dit son fils : «L’Arabe humilié et les fleurs tranquilles peuvent représenter simplement les deux pôles de son être : la révolte et la joie.». C’est encore davantage qu’une simple révolte morale chez «L’aâdjouz», la mère de Georges Morin, cette native des Hautes-Pyrénées, à l’enfance déjà éprouvée, devenue infirmière, s’installera en juillet 1926 en la bonne ville de Constantine. Elle y vivra jusqu’en 1979, approchant les 80 ans, enracinée dans un peuple pour lequel elle s’était dévouée.
Il n’est pas étonnant que le fils anime «Coup de soleil», dont l’ambition est de mieux faire connaître en France le Maghreb, les Maghrébins et leur apport historique et contemporain à la société française. Ardeur et énergie également chez la plupart de ces «francisés», d’origine, espagnole, italienne ou maltaise. Ils se sont construits une vie plus décente dont la réussite reposait souvent sur la force tranquille de la mère, comme ce fut le cas de «Louise, ma mère» de Jean-Claude Xuereb. Les parents connaîtront «l’épreuve de l’exil» qui fut «rude comme elle le fut pour tous ceux dont la terre natale devenait brutalement étrangère». Et pour lesquels un autre drame se nouait dans le silence, celui du déracinement, accompagné par les souffrances de la maladie et de l’âge. «Le silence» de Jean-Pierre Castellani et «Rose», un texte dense de Jean-Jacques Gonzales, philosophe, natif d’Oran. Jean Daniel qui se passe de présentation, natif de Blida, nous livre dans un bref texte, «Je hais les murs», le secret lointain de son engagement.
Le chagrin de sa mère de voir sa terrasse obstruée par une élévation de deux étages de la maison du voisin. La terrasse qui donnait vue sur «la partie magique de l’Atlas tellien qui domine les plaines de la Mitidja également». Concluons, provisoirement, par une formule de la mère d’Alain Vircondelet, enfant d’Alger : «Tant que le jour nous portera, on sera sauvé». Le jour. N’est-ce pas la mère qui nous le donne ?