On sait que du fait du rejet de la représentation anthropomorphique, l’islam a orienté sa quête de sublimation vers l’abstraction géométrique. L’architecture arabo-musulmane a concilié la sobriété des plans et des volumes des monuments (à Alep et Damas) et l’exubérance raffinée de l’Alhambra à Grenade. Le premier exemple d’utilisation de l’écriture dans l’architecture arabo-islamique est l’inscription en mosaïque de l’arcade octogonale du Dôme du Rocher (l’an 72 de l’hégire, 691-692 apr. J.-C.), moment inaugural de cette dernière, à El-Qods/Jérusalem. Peut-on dire que les moussalsalate religieux de notre temps participent eux aussi de cette architecture pour écrire et fixer la saga de l’Islam ? Alors que la frontière reste mince entre la piété populaire et la sublimation mythologique.

L’ornementation tiendra une place centrale dans l’avènement d’un art architectural aux déclinaisons essentiellement religieuses, s’ouvrant relativement au profane par la place concédée à la célébration poétique. L’ornementation alors s’offre au regard comme une parure sophistiquée d’un ordre géométrique rigoureux dont la cohérence et la correspondance entre le tout et la partie.

LE MOMENT INAUGURAL
« …L’image de l’architecte démiurge, telle que l’Occident l’a célébrée depuis la Renaissance est étrangère au monde musulman » (Dominique Clevenot). C’est la réunion synthétique des arts et des techniques architecturales des contrées où la conquête arabe s’imposa. Ainsi l’architecture arabo-musulmane peut concilier la sobriété des plans et des volumes des monuments (à Alep et Damas) et l’exubérance raffinée de l’Alhambra à Grenade.
C’est une architecture qui donne libre cours aux facultés de l’abstraction. Son inspiration se matérialise par les foisonnantes arabesques de l’art de la calligraphie et des techniques de la faïence. L’utilisation de l’écriture calligraphique dans l’art permettra d’atteindre un raffinement iconographique inégalé. Le premier exemple d’utilisation de l’écriture dans l’architecture arabo-islamique est l’inscription en mosaïque de l’arcade octogonale du Dôme du Rocher (l’an 72 de l’hégire, 691-692 apr. J.-C.), moment inaugural de cette dernière, à Jérusalem. Aux Xe et XIe siècles, en Iran, on assiste à la création de nouvelles formes du « Kufï » dites « feuillies », recourant aux formes végétales ou à des motifs géométriques qui s’apparentent davantage à un tapis qu’à un texte. Ce qui permet de brouiller les frontières entre l’écriture et la contemplation, comme c’est le cas à l’Alhambra, couronnement de l’architecture arabo-andalouse.

L’ART DE LA CALLIGRAPHIE
Les inscriptions peuvent être appréhendées comme des créations plastiques dont le sens le sens se suffit à lui-même tout en ayant pour fonction de structurer les surfaces d’un édifice. Les calligraphies sculptées dans les sucs de l’Alhambra reproduisent des vers du poète Ibn Zamark qui sont des louanges au palais et véhiculent des résonances symboliques. (‘’L’Alhambra ! l’Alhambra ! Où l’on entend la nuit de magiques syllabes ».Victor Hugo). Ce qui fait nouveauté ou scandale ne concerne pas le monde arabo-musulman versant chi’ite où l’iconographie religieuse est permise, l’interdit s’appliquant à la représentation du Prophète de l’Islam -encore que l’on que l’on murmure qu’en Iran des producteurs avaient envisagé de lancer un film sur le Prophète Mohammed incarné par un acteur ce qui souleva déjà force rejets et controverses sur les réseaux Internet…
On attend encore les feuilletons religieux « révolutionnaires » sur les écrans du monde arabe. Au contraire, cœur des printemps arabes toutes saisons, dans le monde arabe, on assisté à une sorte de désarroi et de reculs chez les producteurs de feuilletons. Principalement les citadelles d’une telle production, l’Egypte, suivie de la Syrie – ayant réalisé une percée remarquable dans ce domaine Signes des temps, l’évènement-phare en la matière a été concocté par le Qatar et l’Arabie saoudite avant leur grande fâcherie…
Pour l’occasion, on rendit hommage au Calife Omar Ibn Al Khattab sous lequel l’islam connut une expansion territoriale significative. Mais El-Azhar dit niet. Une fatwa a même été émise par les dignitaires religieux. Le Qatar assuma avec MBC, émanation sophistiquée de l’Arabie Saoudite qui voulait donner un autre visage du salafisme…

MOUSSALSALATES ET FETWAS
On l’a suffisamment claironné : 7.500 chevaux, 3.800 chameaux, une centaine d’éléphants, 14.200 mètres de textile pour la confection des habits, fabrication de 755 chaussures, 1.970 sabres, 1.970 boucliers, 4.000 flèches, 1.700 javelots, 137 statues.
Péremptoirement déclarée la plus grande production arabe, avec 30.000 acteurs et techniciens de 10 pays, ses 31 épisodes ayant été tournés en 300 jours.
Il s’agissait t surtout de donner une image à des visages jusqu’à là fantasmés ? Car au-delà de la profusion des moyens, la dimension de ce feuilleton hors-norme tient, le téléspectateur musulman de ce début de troisième millénaire découvrait d’un coup le visage de plusieurs illustres compagnons du Prophète Mohammed. Une révélation dans le concert des moussalssalate religieux.
On se souvient de l’entreprise homérique de la réalisation du premier «blockbuster arabe», El Rissahah, «Le Message», par Mustapha El-Akkad disparu avec sa fille dans un attentat terroriste à Amman en 2005. Peut-être faut-il relativiser quand on pense au film Salah Eddine El Ayoubi réalisé par Youcef Chahine auquel Nasser avait accordé d’importants moyens.

PIETE POPULAIRE ET SUBLIMATION MYTHOLOGIQUE
On doit parfois se pincer. Naguère, la hiérarchie religieuse wahhabite du royaume interdisait à El Akkad la figuration de la Kaâba, considérée comme une hérésie. Le film fut cautionné par Al-Azhar et le Haut Conseil chiite du Liban. Plus c’est Al Azhar qui dit non à «Omar ». Le Maroc où se déroulait le tournage du film dût revenir sur ses engagements. Le film fut achevé dans la Libye de Kadhafi – qui d’ailleurs réitérera l’expérience avec El Akkad par une superproduction sur un apôtre du l’anticoloniste libyen, Omar El-Mokhtar incarné par Anthony Quinn. Dans El Rissala, version internationale, il était le preux Hamza, oncle du Prophète, surnommé « le lion de Dieu ». Mustapha El Akkad avait subtilement résolu l’interdit de la représentation humaine du Prophète. En cela le feuilleton « Omar » demeure dans son sillage.Il me souvient d’un voyage de presse par la route entre Amman et Baghdâd.
J’ai pu découvrir sur un trajet de mille kilomètres des fresques peintes sur les murs des auberges de fortune. Fresques modestes qui évoquaient la passion tragique du Calife Ali Ibn Taleb et ses jumeaux disputés et combattus par Muawiya et ses héritiers avec une prédomination du martyre d’Hussein à Kerbala. Lieu-saint du chiisme ou un haut dignitaire nous fit découvrir sans façon l’arbre généalogique qui faisait remonter l’appartenance de Saddam Hussein à Ahl el Beyt.
Peintures d’amateur mais d’une grande beauté naïve, entre la sublimation et l’agit-prop. Saddam pour ses fidèles est entré aussi pour ses fidèles adeptes dans une sorte de martyre. La frontière reste mince entre la piété populaire et la sublimation mythologique.
Au-delà d’une stricte et nécessaire lecture critique des feuilletons, en particulier, ceux diffusés en période de Ramadhan, ce qui intéresse c’est, au long des dernières décennies, la variété et le déplacement des points de vue, souvent sous forme d’oukases, sur la posture et la représentation ou la non-représentation des figures emblématiques de l’islam sanctifiées et sanctuarisées.
Des glissements et des confrontations qui n’échappent guère aux jeux de pouvoir et de puissance dans le monde arabe.