Propos recueillis par Nordine Azzouz
Reporters : Vos travaux questionnent la séquence coloniale française en Algérie à travers le parcours singulier d’acteurs de cette époque et des moments qui l’ont marquée et ont préparé sa fin. Est-ce donc que ce qu’on appelle la «petite histoire» révèle et nourrit les ressorts de la Grande Histoire ?
Christian Pheline :
La fracture sociale et ethnique était constitutive de toute l’Algérie coloniale. Mais une micro-histoire, qui resserre la focale dans le temps et l’espace et s’attache aussi aux singularités individuelles ou aux dimensions symboliques des événements, aide à mesurer les aspects successifs revêtus par sa crise sur plus d’un siècle. Je dois beaucoup dans cette approche aux travaux pionniers sur les socialités populaires algériennes de l’historien Omar Carlier à qui j’ai tenu à dédier mon dernier livre.

Les dirigeants et militants du PPA le 14 juillet 1937, arborant pour la première fois à Alger le drapeau algérien.


Maurice L’Admiral, Albert Camus, Robert Namia, Germaine Tillion… vous avez consacré à ces figures de remarquables analyses. Qu’est-ce qui vous a intéressé en elles, l’exception humaniste que chacune incarne à sa façon ?
Un avocat «indigénophile», un écrivain célèbre, un journaliste de combat, une ethnologue… Chacun de ces personnages m’a retenu par la manière propre dont il s’est libéré des assignations conservatrices de la société coloniale pour défendre ses principes éthiques et politiques. Mais j’ai toujours veillé à ne céder ni à l’idéalisation – car chacun a connu aussi hésitations ou inconséquences – ni à l’anachronisme : ces limites sont à mesurer au regard de leur époque.

Votre dernier livre «La Terre, l’Etoile, le Couteau», consacré à la seule journée du 2 août 1936 à Alger, confirme une démarche déjà à l’œuvre dans les «Insurgés de l’an 1. Margueritte (Aïn Torki), 26 avril 1901», publié en 2012 chez Casbah : restituer ce qui a pu faire qu’une seule journée ait des conséquences historiques durables…
Si, comme le disait Paul Veyne, «écrire l’histoire», c’est tenter de «raconter et comprendre» l’enchaînement des événements qui transforment le monde, il peut être utile d’étudier de plus près des moments particuliers qui s’avèrent à cet égard décisifs. Dans les deux cas dont nous parlons, l’événement était largement oublié, alors qu’il fallait y reconnaître un jalon important dans l’histoire du pays. Pour la révolte de 1901, en ce qu’elle révèle la continuité d’une résistance paysanne à la colonisation, pour le 2 août 1936, comme coup d’envoi politique de tout le combat indépendantiste. Une enquête minutieuse sur les divers tenants et aboutissants de telles «journées» permet de mieux approcher la complexité des forces sociales et politiques qui s’y affrontent.



On mesure aussi que le regard sur de tels moments peut changer avec le temps aussi bien qu’avec les nouveaux questionnements de l’historien…
Oui, car un retour honnête aux faits peut venir combler des lacunes de la mémoire collective ou aider à dépasser les simplifications rétrospectives de l’histoire officielle ou des réécritures militantes. Mais, bien sûr, ce travail n’est jamais clos, de nouveaux chercheurs pouvant exhumer d’autres documents ou donner aux événements une signification plus ou moins différente.

Le récit du 2 août 1936 réunit en une seule matinée trois événements décisifs : l’assassinat dans la Basse Casbah de Kahoul, muphti pro-colonial d’Alger ; un grand rassemblement au stade municipal où les dirigeants du Congrès musulman réaffirment, après leur rencontre à Paris avec le gouvernement de Léon Blum, leur vœu de «rattachement à la France» ; l’intervention-surprise de Messali Hadj, venu de France au nom de l’Etoile nord-africaine, qui proclame au contraire que la terre algérienne «n’est pas à vendre». Comment avez-vous établi le rapport historique entre ces trois événements ?
Les divers acteurs d’alors ont, eux-mêmes, liés ces événements. Le Gouvernement général, en exploitant le meurtre pour briser la dynamique unitaire du Congrès. Le président de celui-ci, le Dr Bendjelloul, en dénonçant publiquement comme «anti-français» le discours de Messali aussi bien que le crime. Le Congrès en se démarquant avec force de la position politique de l’Etoile, le parti communiste soutenant même la répression contre elle puis contre le Parti du peuple algérien (PPA).
C’est bien la preuve que cette journée avait placé l’avenir de l’Algérie à la croisée de trois chemins : la poursuite d’une domination servie par quelques notables pro-coloniaux, un combat pour l’égalité des droits restant dans le cadre de la souveraineté française, l’alternative d’une affirmation nationale algérienne.



Vous soulignez qu’une part importante des archives coloniales est faite de rapports de police et des renseignements généraux. Comment alors travailler sur ce genre de documents ?
Produits de la surveillance rapprochée et des manipulations dont faisaient alors l’objet les organisations et la presse dites «indigènes», ils peuvent, s’ils sont lus avec précaution, livrer une information irremplaçable sur les positions prises ou sur les trajectoires militantes des individus. D’autres archives se sont avérées précieuses. Celles de Charles-André Julien, alors en poste auprès de Blum, éclairent les hésitations de la politique de réforme du Front populaire et l’obstruction constante que lui opposa l’administration algéroise. Et les interrogatoires relatifs au meurtre montrent toutes les faiblesses du dossier d’accusation qui voulut en imputer l’initiative à cheikh El-Okbi, principale figure algéroise des Oulémas, et au négociant Abbas Turqui.

Qu’apporte à cet égard le compte rendu que le jeune Camus a fait du procès de 1939 dans «Alger républicain» ?
La chronique quotidienne de Camus reflète comment, au fil de ce procès en cour criminelle, l’accusation succomba à ses contradictions et à la mise en cause par la défense des procédés par lesquels la Sûreté avait conduit l’enquête. Car les diverses pratiques de la «question» étaient déjà routinières pour la police coloniale d’alors. Quant au verdict qui combina acquittement des supposés commanditaires et condamnations lourdes des prétendus exécutants, il laissa l’affaire à tout son mystère.



Le surgissement de Messali dans ce meeting du 2 août 1936 et la rupture qu’il marque dans le paysage politique de l’époque sont l’œuvre d’un petit noyau de militants étoilistes qui sont restés quasi inconnus du grand public. Qui était notamment Mohamed Mestoul ?
C’est un jeune serrurier installé en bordure de la Casbah qui, après avoir rencontré Messali à Paris en 1931 et ramené à Alger le premier numéro d’El-Ouma, anime un premier groupe d’artisans ou de traminots lecteurs de ce journal. Ce noyau militant adhère formellement en 1934 à l’Etoile nord-africaine qui, entre-temps, s’était détachée de la tutelle communiste.
Seul militant algérois que Messali connaisse personnellement, il accueille le dirigeant à sa descente de bateau à l’aube du 2 août et négocie avec les organisateurs sa prise de parole au stade municipal. Par la suite, il participe comme trésorier à la construction en Algérie même, sous la direction de Messali et de Moufdi Zacharia, de l’Etoile nord-africaine, puis du PPA qui lui succède en 1937 après sa dissolution par le Front populaire. Après-guerre, il sera l’un des élus du MTLD au conseil municipal d’Alger.
Un bel entretien recueilli par O. Carlier dans les années 1980 éclaire bien le rôle joué par les premiers militants étoilistes dans la préparation du meeting constitutif du Congrès musulman, le 7 juin 1936 au cinéma Majestic, les divergences qui s’y font jour, puis les conditions de l’essor de l’organisation nationaliste après la rupture politique que marque le discours du 2 août.

De cette prise de parole, on retient la fameuse phrase de Messali : «Cette terre n’est pas à vendre !» L’a-t-il réellement prononcée ?
De fait, ni la presse, ni la police, ni même le texte du discours publié dans «El-Ouma» ne citent cette phrase ni ne mentionnent le geste de brandir une poignée de terre algérienne. J’ai au moins pu établir la possibilité matérielle de ce geste, Messali ayant parlé depuis la piste du stade qui était revêtue de tuf… Mais si cet épisode, qu’il soit réel ou non, est entré dans la légende, c’est qu’il associe, avec une exceptionnelle puissance, toute une symbolique millénariste de l’islam maghrébin – la terre, la main, la baraka, l’index pointé vers le ciel…- à celle, moderne et ouvrière, du poing fermé. De même, bien que le mot «indépendance» n’ait pas été prononcé, l’assistance qui a fait un triomphe à l’orateur ainsi que l’opinion coloniale ne s’y sont pas trompés : refuser de brader l’avenir du pays pour quelques strapontins parlementaires à Paris, appeler à un «Parlement algérien», élu au suffrage universel «sans distinction de race et de religion», c’était, ce jour-là, viser une Algérie recouvrant sa souveraineté et non plus un combat encore enfermé dans la limite de la domination française.

On a cru pendant longtemps que le stade où s’est déroulé ce rassemblement était celui d’Hussein-Dey, pas celui de Belcourt, actuel «20-Août-1955», construit lors du centenaire de la colonisation en 1930. Messali serait-il responsable de cette bévue ?
Il est vrai que dans ses «Mémoires» tardifs, il parle par erreur d’Hussein-Dey… Mais journaux, rapports de police, récits militants confirment que l’événement se tint à Belcourt dans ce qui était alors le «Stade municipal» d’Alger. Plusieurs clichés permettent d’ailleurs de bien reconnaître le profil des tribunes ou le paysage du bois des Arcades. Ce lieu, la plus vaste enceinte publique de la ville d’alors, avait déjà accueilli les réunions de masse des grandes grèves de juin-Juillet 1936.

Sur l’origine de l’assassinat de Kahoul, vous semblez renvoyer dos-à-dos les diverses thèses qui s’étaient opposées à l’époque et douter des «révélations» de Mohamed Lebdjaoui qui, en 1970, a soutenu qu’El-Okbi était bien à l’origine du meurtre. Mais qu’en est-il des éléments nouveaux que vous avez recueillis en Algérie ?
En effet, l’idée parfois avancée d’une vengeance purement privée n’a guère été étayée. Quant aux deux grandes théories du «complot» imputant l’initiative du crime, pour l’administration, à de hautes figures des Oulémas, pour les organisations musulmanes, au pouvoir colonial, elles ne résistent guère plus à l’examen. Et Lebjaoui y ajoute l’invraisemblance de prêter à El-Okbi un projet «insurrectionnaliste». Mais il pourrait y avoir une part cachée de vérité dans sa «révélation» ; le recoupement de quelques témoignages algérois, de vérifications d’archives et d’un écrit inédit d’Abbas Turqui m’a conduit, avec toutes les prudences qui s’imposent en pareille matière, à estimer probable l’hypothèse d’un acte politique isolé d’un jeune militant oulémiste, acte qui aurait été ensuite couvert par le silence collectif.

Sur le Congrès musulman et ses initiateurs, vous estimez qu’ils ont, à la suite des «Jeunes Algériens» d’avant 1914, «œuvré à l’émergence du militantisme moderne» et «popularisé des mots nouveaux tels que droits politiques, égalité, justice, patrie (watan), progrès…» Pourtant, cet apport politique-là n’est guère reconnu par l’histoire algérienne officielle…
A ce sujet, il ne faut pas mésestimer la force de mobilisation que portait la charte adoptée par le Congrès, en regroupant la revendication religieuse et culturelle de l’association des Oulémas algériens dirigée par Ben Badis, le combat pour l’extension des droits civiques porté par la Fédération des élus musulmans créée par Bendjelloul et les préoccupations sociales de militants communistes ou socialistes ; les 15 000 participants au meeting du 2 août en font le plus grand rassemblement public d’Algériens d’origine musulmane depuis 1830. L’appel des Oulémas à lever les entraves administratives à la liberté de prêche et à l’enseignement de l’arabe a notamment été un vecteur puissant de résistance à l’aliénation et à la dépersonnalisation coloniales. Messali a d’ailleurs apporté tout son soutien aux demandes réunies dans la charte du 7 juin pour concentrer sa critique sur la perspective politique de ce même document : la participation aux élections au parlement français et l’obtention de l’égalité des droits par le «rattachement à la France».
L’on ne doit donc pas cacher qu’en cela toutes les composantes du Congrès enfermaient encore leur lutte revendicative dans cette visée d’une «assimilation» politique et dans le respect légitimiste affirmé du cadre officiel colonial. C’est donc par une révision de l’histoire que l’on cherche aujourd’hui à créditer les Oulémas d’une origine «badisso-novembriste» de la lutte de libération nationale. Il serait plus juste et plus utile de voir dans le Congrès, comme mode d’union respectant l’identité de ses diverses composantes, le sommet de plusieurs décennies d’apprentissage des formes modernes de l’action revendicative et du pluralisme démocratique, que l’expérience de l’UDMA prolongera par la suite. Mais il est vrai que ces acquis-là ne prospéreront guère après l’Indépendance, comme en témoignent la crise de l’été 1962, l’éviction rapide de Ferhat Abbas et l’instauration d’un Etat de parti unique.

Vous suggérez que, comme mouvement populaire pour un changement démocratique, le Hirak s’inscrit dans une certaine continuité des luttes algériennes anciennes. Cela recèle-t-il selon vous une vision du futur ?
Loin de moi l’idée de tirer un trait d’égalité entre deux mobilisations prenant place, l’une sous la domination coloniale, l’autre dans un pays indépendant depuis six décennies. Mais, ce qui peut faire écho d’une époque à l’autre, c’est la difficulté que manifestent deux systèmes de pouvoir, chacun en place de longue date, à se réformer vraiment en acceptant l’expression du plus grand nombre.

Sur le fond, l’exigence de souveraineté, ouverte en 1936 liait un nouveau vouloir national – une Algérie indépendante ! – et la perspective d’un exercice du pouvoir fondé sur le plein exercice des libertés civiques. Mais l’appel depuis 2019 à une «seconde indépendance» ne vise-t-il pas, après l’émancipation territoriale arrachée en 1962, à mener à bien la tâche, alors laissée en suspens, de l’édification d’un Etat de droit s’ouvrant à la pluralité des opinions, des croyances et des parlers ?
Si telle est bien l’attente du Hirak, elle renoue avec une promesse restée inaccomplie depuis 1936 tout en voulant refonder l’Algérie de demain sur la pleine mise en œuvre de la volonté collective.

La qualité des indications que votre livre fournit sur cette fameuse journée du 2 août 1936 montre à quel point la consultation des archives de l’époque est importante. Il se trouve qu’en France comme en Algérie elles restent d’un accès problématique. Qu’avez-vous à dire à ce sujet ?
Si un Etat, je le rappelle, est tenu de conserver dans leur intégrité les traces de l’action publique ce n’est pas pour satisfaire son besoin d’auto-célébration ou protéger les intérêts de tel ou tel de ses organes. Mais bien pour ouvrir démocratiquement aux générations suivantes le libre examen de tels témoignages. Les pouvoirs publics se doivent donc, le moment venu, de rendre les archives accessibles, sans restriction ni discrimination, non seulement aux historiens quelle que soit leur origine, mais à tout citoyen qui souhaiterait les connaître. S’agissant de la douloureuse histoire franco-algérienne, six décennies après 1962, rien ne justifie aucun des obstacles de droit ou de fait qui restent mis à ce devoir de communicabilité. On devrait plutôt réunir, d’un commun accord, toutes les facilités qui encouragent chacun à l’étude de ce passé.