Par Khaled Remouche
Le Fonds monétaire international (FMI) suggère une dévaluation progressive du dinar à court et moyen termes, la réorientation des crédits vers le financement des investissements privés pour tirer la croissance et soutenir l’emploi. Il estime que l’intégration de l’informel demandera du temps et qu’il convient donc d’imaginer à court terme d’autres sources de financement hors budget de l’Etat pour éviter l’essoufflement de la croissance à moyen terme.
L’économie nationale reste très fragile en dépit du rebond de la croissance en 2021. A ce propos, la mission du FMI, qui a mené des consultations récemment avec les autorités algériennes, a exprimé ses inquiétudes quant à l’évolution de l’économie algérienne : une croissance qui risque de s’essouffler à moyen terme, des marges de manœuvre du gouvernement qui pourraient se rétrécir, une politique budgétaire expansionniste et une création de monnaie, des dépenses publiques peu efficaces, une dévaluation du dinar qui se profile. Autant de facteurs susceptibles d’exercer de fortes pressions sur le pouvoir d’achat des ménages du fait d’une inflation qui s’accélère. Pour éviter ce scénario, l’institution financière internationale a proposé un pack de mesures, une thérapie face aux vulnérabilités de l’économie nationale.
La chef de mission du FMI, Geneviève Verdier, au cours de la conférence de la semaine dernière, a reconnu la hausse du chômage en Algérie en raison de la crise sanitaire. Sur ce point, le Fonds suggère de soutenir le secteur privé, le financement des investissements privés en vue de tirer la croissance et créer un grand nombre d’emplois susceptibles de réduire le chômage. «Les chiffres de l’Anem sur l’emploi ne sont pas encore sortis. Les données préliminaires notent une détérioration de la situation de l’emploi en 2020. C’était pour l’Algérie une période difficile à l’instar des autres pays. De manière globale, l’emploi a souffert dans le monde. Il y a eu, selon les données préliminaires, une détérioration des conditions de l’emploi et sûrement il y a eu un impact sur le chômage. Les mesures qu’a prises le gouvernement depuis 2020 est un ajustement pour protéger l’économie, pour protéger les vies (mesures sanitaires) et protéger les gagne-pains, c’est-à-dire, donner un soutien aux ménages les plus vulnérables, aux entreprises les plus vulnérables, soutenir la stabilité financière et le crédit au secteur privé. Ce qui explique les mesures prises par la Banque centrale. A moyen terme, pour soutenir la croissance, il y a une reprise de la croissance en 2021, un rebond par rapport à 2020. Il convient de saisir l’opportunité de la reprise pour protéger la croissance et les couches plus fragiles de la population. Comment protéger la croissance ? Nous croyons qu’à moyen terme, la croissance va s’essouffler parce que les besoins de financement de l’Etat deviendront très élevés et rendront difficile le financement du secteur privé. Ce qui va avoir un effet néfaste sur la croissance. Ce que nous proposons, c’est un ensemble de mesures qui permettent de réduire les déséquilibres macro-économiques, restaurer le crédit au secteur privé pour qu’il puisse tirer la croissance. Les réformes qu’a entamé le gouvernement et celles envisagées par l’Exécutif permettraient de réduire la sphère de l’informel, pourraient aider à augmenter les investissements et le secteur privé à investir et contribuer à la création d’emplois».
Quant à l’évolution du dinar, la chef de mission rapporte que le FMI a proposé une dévaluation du dinar à court et moyen termes. L’institution financière internationale considère que le dinar est surévalué et qu’il figure parmi les instruments d’ajustements retenus pour redresser l’économie nationale.
«Nous avons discuté avec les autorités d’un ensemble de mesures. Comme vous le savez peut-être, il est dans le mandat du FMI de discuter avec ses pays membres de la stabilité monétaire, des politiques de taux de change et des politiques macro-économiques, budgétaire et monétaire. Nous avons donc discuté du taux de change. Le taux de change peut jouer un rôle de choc absorbeur des chocs économiques et donc jouer son rôle de diminuer les déficits de la balance des paiements. Mais un seul instrument ne peut pas porter tout le fardeau de l’ajustement et bien que nous ayons discuté avec les autorités d’avoir une flexibilité du taux de change. Vous noterez qu’il y a eu une dépréciation depuis plusieurs années. La flexibilité du taux de change doit être accompagnée par des mesures d’ajustement budgétaire. Je dois noter que cela doit être étalé sur plusieurs années, une considération graduelle doit être également accompagnée de mesures d’ajustement monétaire et de réformes structurelles. Ce n’est pas un seul instrument qui va jouer le rôle de l’ajustement pour l’économie algérienne, c’est un ensemble d’instruments, à notre avis, pour augmenter la croissance. Il faut être capable de résister à de nouveaux chocs économiques, rétablir les marges de manœuvres des pouvoirs publics. Le taux de change n’est qu’un instrument parmi tant d’autres.»
Concernant l’informel, le FMI considère que son intégration à l’économie formelle demandera du temps.
Anticiper les risques
«En ce qui concerne l’informel, notre analyse montre qu’il y a un marché informel en Algérie mais, par contre, il est comparable à ceux d’autres pays émergents. L’Algérie n’est pas nécessairement très différente d’autres pays pairs. L’intégration de l’informel demande une stratégie globale pour diminuer les distorsions liées à la formalisation, à diminuer les obstacles pour entrer au marché formel. Ce sont par contre des réformes qui vont demander du temps. Je crois que le gouvernement a déjà montré dans ses déclarations publiques son engagement à formaliser l’économie algérienne et nous encourageons cela. Nous pensons que comme ces réformes vont prendre du temps, il faudra à court et moyen termes penser à d’autres moyens d’augmenter la fiscalité et d’autres moyens de diversification», a soutenu la représentante du FMI. Quant à la résilience de l’économie nationale, elle a montré qu’elle était résiliente en 2014 et 2021 et qu’il faut anticiper, d’ores et déjà, d’autres chocs en envisageant des mesures de contingence budgétaires, c’est-à-dire constituer une épargne publique pour financer le développement en cas de nouveau choc économique.
«Je crois que l’économie algérienne a montré beaucoup de résilience depuis 2014. Elle a connu un choc avec la chute des prix des hydrocarbures desquels elle dépendait beaucoup pour soutenir la croissance. Elle a eu un choc en 2020. Je crois que, par rapport à d’autres pays de la région et d’autres pays du monde, l’économie algérienne a montré de la résilience. Ceci est lié à la réponse des autorités bien que les décideurs économiques, les politiques avaient très peu de marge de manœuvre en 2020. Nous voyons que la croissance va rebondir en 2021. Nous saluons cette croissance. Nous avons quelques inquiétudes au sujet de la croissance à moyen terme. Nous pensons qu’elle pourrait s’essouffler du fait de plusieurs facteurs. D’abord, un essoufflement au niveau de la production des hydrocarbures qui est liée au fait des décisions prises sur les investissements projetés (baisse des investissements dans le secteur des hydrocarbures) et qui pourraient contraindre la capacité du secteur, qu’il y ait des raisons plus globales, c’est-à-dire des perspectives globales de réduction de la demande pour les produits hydrocarbures dans le contexte d’une transition énergétique. Nous voyons également que la croissance pourrait s’essouffler du fait de la politique budgétaire de l’Etat qui, à cause de besoins de financement très élevés, pourrait venir à évincer le crédit au secteur privé. Ce qui aurait un impact sur la croissance. En termes de résilience donc, je crois que l’économie nationale a montré qu’elle pouvait être résiliente, mais je crois, également, qu’il faut rétablir les marges de manœuvre des décideurs économiques algériens pour que l’économie algérienne, si elle fait face à un autre choc, les décideurs puissent y faire face.
Dans ce contexte, il est nécessaire de prévoir dans la politique budgétaire des contingences : qu’est-ce qui pourrait arriver si nous n’avions pas les ressources nécessaires pour mettre en place nos plans de relance, de développement ? Prévoir donc des mesures de contingence pour anticiper les risques, on pourrait ainsi faciliter la réponse à des chocs éventuels», a ajouté Geneviève Verdier.K. R.