Le jeune chef d’Etat est désormais confronté au terrain et à ses promesses de réformes socio-économiques profondes dans un pays certes bouillonnant de dynamisme et de combativité, mais fragile à plusieurs niveaux.

Synthèse Anis Remane
Gabriel Boric, 36 ans, nouveau président du Chili, prendra ses fonctions demain vendredi. Elu en décembre dernier face à l’extrême droite et à la tête d’une coalition de gauche incluant le parti communiste, il prendra les rênes lors d’une cérémonie de passation de pouvoir qui sera la plus scrutée depuis le retour de la démocratie dans ce pays-clé d’Amérique du Sud confronté non seulement à de grands défis politiques, socio-économiques, écologiques, mais surtout à un changement de paradigme. «Le néolibéralisme est né au Chili, c’est au Chili qu’il sera enterré», avait résumé le chef d’Etat peu après son élection.
Depuis 2019, le Chili a connu d’importants mouvements de protestation et de mobilisation qui ont porté au pouvoir Gabriel Boric pourraient ébranler des institutions néolibérales actuelles et dont les racines remontent à la période sinistre du général Pinochet après son coup d’Etat en 1973 et l’assassinat du président Salvador Allende devant le buste duquel le nouveau président s’est incliné au palais de la Moneda. Mais il semble que le jeune chef d’Etat n’entend pas s’orienter vers un bras de fer avec l’establishment chilien, privilégiant une politique de l’équilibre dont on saura la pertinence durant les semaines et les mois prochains dans un contexte économique mondial tendu.
A la tête d’un gouvernement composé majoritairement de femmes, laissant une large place aux personnalités politiques indépendantes, le président Boric doit néanmoins assumer ses promesses de campagne d’un Etat chilien plus protecteur, pour venir en aide moyennes endettées et de sortir son pays du bas du classement des pays les plus inégalitaires de l’OCDE. Le jeune président promet une grande réforme fiscale pour faire participer les plus riches à son programme de meilleur accès à la santé, à l’éducation, et à la création d’un nouveau système de retraite, aujourd’hui entièrement privés. Ses désirs de changements radicaux au modèle économique néolibéral du Chili risquent toutefois de se heurter à une croissance quasi-nulle à l’horizon 2023 et un Parlement qui n’est pas entièrement acquis à sa cause, même s’il s’engage à «plus de droits sociaux tout en restant fiscalement responsables».
Pour mener à bien son dessein forgé sur les bancs de la faculté de droit et à la tête des manifestations étudiantes de 2011 «pour une éducation gratuite et de qualité», le nouveau président chilien s’est entouré de ses fidèles compagnons de lutte : Camila Vallejo, 33 ans, la nouvelle porte-parole du gouvernement, et Giorgio Jackson, 35 ans, futur ministre chargé des Relations avec le Parlement. Son gouvernement de 42 ans de moyenne d’âge majoritairement féminin (14 femmes sur les 24 ministres) comporte un tiers d’indépendants, dont le ministre clef de l’Economie et des Finances, le respecté ancien président de la Banque centrale Mario Marcel, 62 ans. L’annonce de sa nomination, signe de recherche d’équilibre selon les observateurs de la scène politique chilienne, a rassuré les marchés qui avaient dégringolé au lendemain de la présidentielle. Les postes régaliens de la Justice, de l’Intérieur et de la Défense seront tous dirigés par des femmes.
La portée symbolique de la nomination à la Défense de Maya Fernandez, 50 ans, la petite-fille de l’ex-président socialiste Salvador Allende (1970-1973) renversé par le général Pinochet, est immense. Elle entend clore encore un peu plus les années de dictature revigorées par l’accession au second tour de José Antonio Kast, ouvertement admirateur de Pinochet. Une ancienne employée de maison devenue syndicaliste, Luz Vidal, 48 ans, sera la nouvelle vice-ministre des Femmes et de l’Egalité des sexes, une nomination également symbolique dans un pays marqué par l’inégalité sociale où 1% des Chiliens possèdent 25% des richesses.
Ce couronnement d’un changement générationnel dans la politique chilienne, Gabriel Boric dit l’avoir voulu en composant une «équipe de ministres menée par des personnes d’origines et de parcours divers, un gouvernement avec une majorité de femmes (…), intergénérationnel, avec une pluralité politique et des points de vue». La réalisation de son programme pourrait être facilitée par l’arrivée d’une nouvelle Constitution, si elle est validée par référendum. En cours de rédaction par une Assemblée constituante élue, elle doit remplacer celle élaborée sous la dictature d’Augusto Pinochet (1973-1990). C’était une des principales revendications du soulèvement social de 2019 dont M. Boric est aujourd’hui l’héritier politique et dont il doit désormais satisfaire les attentes.
D’autres défis attendent le «gouvernement écologiste» que Gabriel Boric, député de 2013 à 2021, avait annoncé mi-janvier à un parterre de chefs d’entreprise. Les questions de sécurité publique, de migration clandestine et de tensions avec les communautés indigènes traînent depuis plus d’une décennie et, pour la plupart, se sont aggravées. Des thématiques qui peuvent paralyser la dynamique sur laquelle s’inscrit ce début de mandature sous le signe de l’espoir que suscite la jeunesse de Gabriel Boric, tempéré toutefois par son expérience politique limitée. n

De la contestation de 2019 à la prise de fonction de Gabriel Boric

Les temps forts au Chili, de l’éclatement en octobre 2019 d’une crise sociale qui a fait une trentaine de morts, jusqu’à la prise de fonction vendredi du jeune président de gauche Gabriel Boric, 36 ans, qui succède au conservateur Sebastian Piñera.

Violents affrontements
Le 18 octobre 2019, Santiago connaît de violents affrontements entre forces de l’ordre et manifestants contestant une hausse du prix du ticket de métro. Le président Piñera décrète l’état d’urgence dans la capitale. Le 19, des milliers de personnes défilent à Santiago contre les inégalités. Nouveaux heurts malgré une suspension de la hausse du ticket de métro. Pour la première fois depuis la fin de la dictature d’Augusto Pinochet (1973-1990), des milliers de militaires sont déployés dans les rues. Un couvre-feu nocturne est décrété à Santiago.

«Le Chili s’est réveillé»
Des heurts et pillages ont lieu à Santiago. L’état d’urgence est étendu à plusieurs régions. Les manifestants scandent «le Chili s’est réveillé». Une demande de «pardon» du président et des mesures sociales n’empêchent pas un appel à la grève générale Le 25 octobre, 1,2 million de Chiliens manifestent à Santiago. Les jours suivants, le couvre-feu est suspendu, l’état d’urgence levé et le gouvernement largement remanié.

Référendum sur la Constitution
Le 15 novembre, un accord historique entre partis politiques prévoit un référendum pour changer la Constitution, héritée de la dictature, une des principales revendications des manifestants. Début décembre, le gouvernement présente un plan de 5,5 milliards de dollars. Le président annonce une prime exceptionnelle pour 1,3 million de familles. Le parlement approuve une augmentation du minimum vieillesse. Le 13, l’ONU dénonce les «multiples violations des droits humains» par la police. En janvier 2020, le président annonce une réforme du système de santé, puis une contribution des employeurs aux cotisations retraite.

Coronavirus, référendum reporté
Fin janvier, de nouvelles violences font quatre morts après une période d’accalmie, rythmée par des manifestations chaque vendredi à Santiago. Nouveaux affrontements le 23 février à Viña del Mar (centre) puis début mars dans plusieurs villes. Le président annonce une réforme de la police. Le 18 mars, le Chili décrète l’état de catastrophe face au coronavirus, entraînant une parenthèse dans la contestation. Le référendum d’avril est reporté à octobre.
Mi-août, Santiago entame un long déconfinement, jusqu’à fin septembre. Les manifestations reprennent. Le 18, des dizaines de milliers de Chiliens manifestent pour le premier anniversaire de la contestation, terni par des affrontements et l’incendie de deux églises.

Vers une nouvelle Constitution
Le 25 octobre 2020, les Chiliens approuvent par référendum la rédaction d’une nouvelle Constitution (79% des voix). Fin mars 2021, le Chili reconfine 80% de sa population. En avril, en raison de la pandémie, l’élection de l’Assemblée constituante est reportée. Mi-mai, le scrutin aboutit à l’élection de 48 candidats indépendants sur 155 membres, dans une assemblée où aucune coalition n’obtient de majorité. Elisa Loncon, une universitaire mapuche, est élue début juillet pour 6 mois à la tête de la Constituante qui doit plancher sur l’écriture de la nouvelle Loi fondamentale qui sera soumise à référendum en 2022. Elle a été remplacée début janvier par l’épidémiologiste Maria Elisa Quinteros.

Une campagne polarisée
La campagne de second tour de la présidentielle de décembre 2021 est excessivement polarisée, axée sur le discrédit du concurrent, entre le candidat de la gauche progressiste, alliée au Parti communiste, Gabriel Boric, et celui d’extrême-droite, José Antonio Kast. Peur du «communisme» pour les uns, peur d’un retour aux années de dictature Pinochet (1973-1990) pour les autres, les fantasmes ont été alimentés dès la fin du 1er tour le 21 novembre. Le 19 décembre Gabriel Boric, 35 ans, l’emporte finalement largement avec 55,87% des voix, une victoire légitimée par le taux de participation le plus élevé (55,64%) depuis l’abandon du vote obligatoire en 2012.(Source AFP)