C’était d’abord l’inquiétude, vite remplacée par l’angoisse et, enfin, le désarroi et la peur du lendemain. Ce sont les sentiments des travailleurs algériens d’Aigle Azur, la compagnie française qui a défrayé la chronique depuis le 2 septembre dernier, date du dépôt de bilan de la société aérienne. La suite n’a pas été bonne. Le 6 septembre, tous les vols de la compagnie sont annulés, laissant des milliers de passagers errant dans plusieurs aéroports du monde, mais surtout ceux d’Algérie. Le 16 septembre, la liquidation judiciaire fut prononcée par un tribunal parisien, et ce qui ne devait jamais arriver, arriva, puisque le 27 septembre, suite aux propositions de reprise de la société non satisfaisantes, Aigle Azur cesse toute activité et disparaît des écrans radar de toutes les tours de contrôle.
A travers les nombreuses agences de la compagnie 1 150 travailleurs se retrouvent du jour au lendemain sans boulot. Si pour ceux de l’Hexagone, le redéploiement a déjà commencé par l’agence de pôle emplois interposée, ceux de l’Algérie sont encore groggy, se demandant ce qui s’est passé. Riadh est de ceux-là. Il fréquente les aérogares depuis les années 90 où il débutera à la défunte Antinéa Airlines. Puis, il bossera sous les couleurs de Khalifa Airlines quand cette dernière rachètera Antinéa Airlines.
La compagnie de Abdelmoumène Khalifa disparue, Riadh n’aura pas beaucoup de mal à trouver un nouveau boulot, cette fois avec Aigle Azur. Pour des raisons de santé, il fera son transfert de l’aérogare d’Alger à celui de Constantine, humidité et asthme obligent.
« Je crois que je porte la poisse, nous dira-t-il en souriant. C’est la troisième compagnie aérienne pour laquelle je bosse qui baisse le rideau. J’ai commencé à un âge où tous les espoirs sont permis, et aujourd’hui, à 49 ans, tout est devenu soudainement sombre ». Pourtant, dès le début des rumeurs faisant état de problèmes financiers d’Aigle Azur, les travailleurs algériens ne s’en faisaient pas beaucoup, car le tiers des effectifs, 350, travaillait en Algérie. « Nous garantissons plus de la moitié des vols de la compagnie, de et vers l’Algérie. Nos vols sont plus que rentables et les dessertes que nous assurons affichent toujours complet », nous dira encore notre interlocuteur. C’est sans doute pour cela que l’inquiétude d’un avenir chaotique n’a pas effleuré Riadh et ses camarades de Constantine, d’Alger ou d’Oran, pour ne citer que les principales escales algériennes.
Le redéploiement fatal
Le redéploiement de la compagnie vers l’Amérique latine et la Chine a été plus qu’aléatoire dès le début. Mais tout le monde « savait » qu’Aigle Azur qui a vu le jour en 1946, classée seconde compagnie aérienne après une certaine Air France, pouvait redresser la situation. Arezki Idjerouidène, le Franco-Algérien qui a racheté la compagnie en 2001 était là pour y veiller, lui, qui a créé Antinéa Airlines et a fait le sous-traitant pour Air Algérie avec sa compagnie Go Fast. Mais une maladie invalidante l’obligera à céder plusieurs actions de la compagnie à d’autres, chinoises essentiellement, et passera la main en ce qui concerne la gestion.
« L’année dernière, des collègues algériens de France nous avaient alerté sur les dangers de banqueroute qui guettaient Aigle Azur et nous avaient recommandé de créer un syndicat au cas où. Nous n’y avons pas prêté attention», nous confiera Riadh. Mais à partir de la confirmation des rumeurs de faillite, les travailleurs de l’escale constantinoise se sont réunis pour créer leur syndicat, la loi étant de leur côté.
«Nous avons reçu un ordre le 9 septembre dernier, d’abord de la direction en Algérie, ensuite de France nous interdisant de mettre sur pied un quelconque syndicat, nous dira encore notre interlocuteur. Nous n’avons pas compris, à ce jour, pourquoi les directions d’Alger et de Paris voulaient interdire la création d’un syndicat. Pourtant, nos collègues d’Alger ont créé leur le 11 septembre dernier, mais c’était trop tard».
Riadh nous racontera aussi comment des ordres venus de France ont recommandé aux escales algériennes d’assurer le service jusqu’au 5 septembre à 11h59, puis de plier bagages et ne plus revenir, « en attendant ». « Nous nous sommes inquiétés sur le sort des passagers qui avaient des billets jusqu’au 14 septembre, des billets payés et les places réservées. Mais les ordres étaient fermes : quitter les comptoirs d’Aigle Azur et laisser tout en plan », ajoutera Riadh avec une pointe d’amertume. Si pour les pilotes, et les personnels des autres escales d’Aigle Azur, la direction vers une autre compagnie reste une possibilité à ne pas écarter, pour ceux d’Algérie, et surtout de Constantine, il faut penser à une reconversion. « Tout le monde nous «recommande» d’aller vers Air Algérie, s’exprimera Riadh. Mais moi et mes autres collègues n’avons aucune chance d’émarger un jour chez la compagnie algérienne. Nous sommes tous des fils du peuple et Air Algérie ne recrute que «les fils de …». n