La France est en train de céder peu à peu sa place de premier fournisseur de blé en Afrique, et par là même de voir s’éloigner les plus importants marchés qu’étaient jusque-là l’Algérie et l’Egypte.

Ceux qui en profitent, ce sont les Russes, dont la production pour la saison 2017-2018 a été révisée à la hausse par le ministère américain de l’Agriculture (USDA), qui, dans un rapport de conjoncture daté de janvier dernier, tablait sur un nouveau record mondial de volume d’épis, avec 85 millions de tonnes, faisant que la récolte russe, déjà à un niveau record, pèse depuis des mois sur les prix mondiaux. Et l’Algérie, deuxième plus gros importateur de blé au monde après l’Egypte – avec une moyenne de plus de 7 millions de tonnes – tire son épingle du jeu.
Mais si la France voit son marché traditionnel grignoté par les Russes, sans pour autant le perdre, c’est aussi à cause des aléas climatiques que subit le pays, ce qui n’est pas sans conséquence sur la qualité du blé produit. On s’en souvient, il y a quelque temps, l’Office algérien interprofessionnel des céréales (OAIC) avait averti ses fournisseurs, principalement la France, qu’il refusait d’acheter le moindre épi de blé d’origine mixte, parade trouvée alors par les producteurs français afin de compenser la perte en qualité de leur blé. C’est à partir de cette «semonce» que l’Algérie s’est tournée vers d’autres sources d’approvisionnement. La Russie et l’Ukraine en tête, mais aussi le Canada ou encore les Etats-Unis et même l’Argentine. Il n’en demeure pas moins que la France espère reconquérir le terrain perdu même si elle peine à se redresser face aux épis russes, moins chers et dont les caractéristiques plaisent. «Après la mauvaise récolte de blé français en 2016, le blé russe a eu l’opportunité de rentrer dans notre marché. On l’a essayé, on a trouvé qu’il entrait dans notre cahier des charges. Depuis, on travaille à 100% avec du blé russe», a témoigné à l’AFP Imad Talil, du groupe sénégalais Olam, lors d’un récent colloque organisé par France Export céréales, à Paris. Au gré des différentes interventions, les acheteurs de blé du Sénégal, du Maroc et du Cameroun ont expliqué pourquoi le blé russe, venu combler un vide, celui des grains de l’ancienne puissance coloniale, a finalement gagné leurs faveurs, notamment grâce à son taux de protéines. Et lorsqu’on évoque un risque d’entrée des blés russes en Algérie, premier débouché de la France hors de l’Europe, une voix s’élève dans le public pour dire : «La question n’est pas si, mais quand.»
D’autant plus que l’ensemble de l’Afrique du Nord et du Moyen-Orient, qui représente 4% de la population mondiale, pèse pour près de «35% de l’importation mondiale de blé». Encore une fois, en Algérie, «à ce stade, le cahier des charges proposé par les autorités algériennes n’est pas compatible avec l’origine russe, notamment pour ses grains punaisés», rappelle-t-on, sachant que les céréales «font partie des atouts majeurs que la Russie positionne dans sa politique étrangère». Les blés – dur et tendre – ou plus globalement les céréales – orge et aliments pour bétails compris – ont représenté fin 2017 plus de 36% des importations alimentaires, s’établissant à 542,8 millions de dollars, pour une facture globale de 2,7 milliards de dollars, selon l’ONS. Il y a une semaine, l’OAIC a acheté pour 90 millions de dollars de blé – 388 000 tonnes, une commande effectuée auprès des marchés internationaux de divers producteurs. Ces cinq dernières années, des pays fournisseurs de l’Algérie ont connu de très fortes progressions de vente de blé, à l’image de l’Allemagne (en hausse de 2 591%), l’Ukraine (en hausse de 2 233%), du Canada (en hausse de 1 193%) et de l’Estonie (en hausse de 1 123%), selon les statistiques de l’organisation des Nations unies pour le commerce (la Cnuced). En revanche, deux pays ont connu une baisse de la valeur de leurs approvisionnements en blé des importateurs algériens, à savoir la France (-53,6%) et le Royaume-Uni (-32,7%). Cela dit, dans les marchés internationaux, l’Algérie est réputée pour ses critères d’achat draconiens et ce n’est qu’en 2017 que les premières livraisons de blé russe pour l’Algérie ont commencé, avec un montant de plus de 5 millions de dollars, selon la même organisation.
Ce que confirme d’ailleurs le ministère russe de l’Agriculture dans un rapport sur la filière alimentaire daté d’octobre 2017, dans lequel il se réjouit de voir, «dès le 1er juillet 2017, les négociants russes expédier des céréales à 119 pays (110 pays en 2016), y compris les destinations d’exportation récemment acquises comme l’Algérie et la Tunisie». La France reste dans le trio de tête des principaux fournisseurs de l’Algérie en blé, 990.2 millions de dollars en 2016, suivie du Canada (354,5 millions) et de l’Allemagne (254 millions de dollars).