L’année 2020 marque le centenaire de naissance de Mohammed Dib, né le 21 juillet 1920 et décédé en 2003. La crise sanitaire a mis en stand-by de nombreux rendez-vous de célébration de ce centenaire prévus à Tlemcen, à la faculté des lettres de l’université Alger 2 et en France. Abdelaziz Amraoui, professeur-habilité à la faculté des lettres de Marrakech (Maroc), évoque, dans cet entretien, des facettes peu connues dans l’œuvre de Mohammed Dib.

Reporters : Vous venez de signer aux éditions Frantz-Fanon un essai intitulé « Mohammed Dib, le Simorgh ». S’agit-il d’un travail déjà inscrit dans vos projets ou d’un ouvrage pour marquer, en cette année 2020, le centenaire de naissance de Dib ?
Abdelaziz Amraoui : Les deux à la fois. D’un côté Mohammed Dib reste pour moi un écrivain que je redécouvre chaque fois que je le relis, d’un autre, c’est une occasion qu’il fallait célébrer. En ce juillet 2020, Dib aurait pu avoir cent ans. C’est pourquoi j’ai pensé à le faire en Algérie comme pour rendre le Simorgh à sa patrie après une absence – physique – bien longue. Les éditions Frantz-Fanon ont accepté ce challenge.

Pourquoi le titre « Mohammed Dib, le Simorgh » ?
Pour rappeler un texte qu’il a lui-même écrit, d’ailleurs c’était son dernier texte de son vivant. Mais également pour rappeler l’itinéraire d’un écrivain hors pair dans le paysage littéraire maghrébin et francophone. Il est l’un des rares écrivains qui a parcouru cette littérature, que la critique littéraire et la taxinomie éditoriale ont appelé littérature maghrébine d’expression française dans toutes ses phases, que je résumerai en deux mots, de la naissance à la reconnaissance mondiale. Dans ce trajet, Dib a pu marquer cette littérature de son empreinte. Il a su évoluer comme le Simorgh de la mythologie persane. De la trilogie algérienne, passant par la tétralogie scandinave à ces derniers textes, de son vivant ou à titre posthume, Dib a pu se réinventer. Mais son amour à sa terre natale et à sa « ville latine » est resté intact malgré l’éloignement.

Vous évoquez dans l’essai une facette méconnue de Dib, à savoir son rapport intime à la photographie, vous parlez même d’un style photographique chez l’auteur. L’écriture dibienne repose-t-elle sur la photographie comme art ?
Alors qu’il avait 25 ans, Dib emprunte un appareil photographique et prend des clichés intimes (à l’intérieur de sa maison) et des photos de rue où on peut voir quelques monuments de Tlemcen, mais aussi des portraits et des paysages. Ces photos de 1946 vont être dévoilées, montrées et rendues publiques en 1994, quand les éditions Revue Noire, en collaboration avec un photographe de renom, Philippe Bordas, vont les rassembler dans un livre-album intitulé « Tlemcen ou les lieux de l’écriture ». D’ailleurs, les éditions Barzakh viennent de rééditer le livre.
Dib montre les passerelles plus ou moins subtiles reliant l’écriture à la photographie, sous tous ses aspects. L’écriture dibienne est moderne par le fait d’intégrer des fragments essentiellement empruntés à l’art figuratif. Elle est fondée sur le mouvement de recherche, un aller-retour de l’écriture et de la lecture, et met en valeur des qualités propres au domaine photographique : l’instantané comme dans « Simorgh » ou dans sa poésie « L. A trip » ; le mécanisme de la camera obscura comme avec la figure sous le voile noir dans « Comme un bruit d’abeilles ». Pour donner un exemple à nos lecteurs, prenons cette phrase de notre personnage en désarroi, attendant son fils : « L’obscurité dans laquelle mes yeux sont plongés, et où j’erre, me permettra de mieux le voir au moment où il viendra vers moi. Il est, lui, ma lumière.»
Que ce soit la photographie en tant qu’image du réel (ou de ce qui s’en approche), qu’en tant que prise de vue de ce réel – l’œil unique, entre deux plis du voile immaculé d’un haïk – rend la femme algérienne semblable à une chambre noire qui enregistre, ainsi, la lumière qui vient de l’extérieur. « Je suis un visuel » était la réponse de Dib à une question lors de la publication de « Tlemcen ou les lieux de l’écriture ». Ses textes en sont la preuve matérielle. Un champ est ouvert, il est important que les chercheurs rendent compte de cet aspect loin des sentiers battus que la critique ancienne franco-française essaye de pérenniser…

Vous écrivez dans l’introduction que Mohammed Dib a donné, au début de son aventure littéraire, des réponses, alors que vers la fin (depuis les années 1990) ce sont plutôt des questions autour de l’homme, de l’Algérie, l’émigration, l’amour, le mariage, l’enfance… qu’il nous a livrées. Une évolution dans son univers littéraire ? Ou l’effet du contexte ?
Les deux, je crois. Au début, tout était clair… L’écriture servait une cause nationale. L’écriture était une arme, mais également un amour. Avec le temps, le désenchantement s’installe, l’écriture se met à chanceler dans une « ère de soupçon » où l’Algérie redevient directement ou indirectement au centre de l’intérêt de l’écrivain.

Vous dédiez le dernier chapitre de l’essai à la question de la langue pour décortiquer le rapport qu’entretenait Dib avec la langue du colonisateur. Vous notez que le français a offert son hospitalité à Dib. Est-ce pour cette raison qu’il a pu baigner dans les deux langues (arabe et français) pour vivre en paix le « soi » et le « nous » ?
La langue est avant tout rencontre et contact avec et entre soi et le monde. La langue est également un choix, un amour, une passion. Dib la vivait ainsi. Elle n’est pas « butin de guerre », elle est une langue qui a reçu à donner son hospitalité à Mohammed Dib tout naturellement et tout simplement. Ce n’était pas la langue du colonisateur, c’était une langue à aimer, à adopter et à adapter à un environnement et à un contexte particuliers. Dans « L’Arbre à dires », Dib dit : « Le français est devenu ma langue adoptive. Mais écrivant ou parlant, je sens mon français manœuvré, manipulé d’une façon indéfinissable par la langue maternelle. Est-ce une infirmité ? Pour un écrivain, ça me semble un atout supplémentaire, si tant est qu’il parvienne à faire sonner les deux idiomes en sympathie. […] elle a fait sa demeure en moi avant que je ne sache rien d’elle. » C’est dans ce sens qu’on peut dire que la littérature maghrébine d’expression française est une littérature hybride, mais ô combien lucide. Littérature territorialisée et facilement localisable dans un idiome venu d’ailleurs qui offre ses « services » pour laisser libre cours à une expression limpide s’abreuvant des sources de Tlemcen…

Bio-express
Abdelaziz Amraoui est professeur-habilité à la Faculté des lettres et des sciences humaines de Marrakech (université Cadi-Ayyad, Maroc). Ses travaux s’inscrivent essentiellement dans la perspective de la grammaire textuelle. Il a publié de nombreux articles dans des revues universitaires au Maroc et à l’étranger (Brésil, France, Roumanie, Espagne dans Estudios Romanicos et Thélème, Allemagne, Côte d’Ivoire et Italie). Il a également coordonné les livres collectifs, « Le Cinéma et les Amazigh », en 2016, (Ircam Edition), « Littérature et réalité : regard croisés », en 2018, et « Littérature et mobilité », en 2020, chez l’Harmattan. Il est par ailleurs le co-directeur de la collection Littérature, Arts et Cie (LitArtCie) chez l’Harmattan.