Saleha Imekraz, l’artiste peintre et poétesse du Chenoua, se souvient, en cette célébration de la Journée mondiale de la femme du jour du décès (le 7 février 2015) d’Assia Djebar et de sa grande émotion à l’annonce de la nouvelle, qui a été immortalisée dans un poème intitulé « Une plume s’en va ».
Comme pour la défunte écrivaine, la région du Chenoua est partout présente dans l’œuvre de Saleha Imekraz, née Bourahla, l’artiste prolifique de cette belle région, qu’elle chérit tant. Paul Faizant, un citoyen de Sidi Ghilès, fidèle des rendez-vous culturels de la wilaya, dira, un jour, à juste titre, à Saleha : « Votre voix vient s’ajouter à celle des femmes du mont Chenoua, racontées par Assia Djebar, puisque le Chenoua a été votre source d’inspiration.» Le Chenoua est, pour elle, plus qu’un lieu où elle réside avec sa famille chenouie, c’est une source d’inspiration pour écrire des recueils de poésie et réaliser des tableaux qui portent l’empreinte de cette région si accueillante et souvent chantée par des artistes. Installée au cœur du Chenoua, dans les entrailles de la forêt, non loin de ces cimes, dans un havre de paix qui surplombe la corniche de Tipasa, Saleha Imekraz dit qu’elle doit son talent et sa sensibilité à ces lieux féeriques où les couleurs contrastées du jour et de la nuit, du bleu du ciel et de la mer, du vert de la nature environnante forment une kyrielle d’idées aussi bien pour ses poèmes que pour sa peinture.
Son amour pour l’écriture et la peinture sont là, omniprésents dans ces œuvres. Saleha Imekraz l’exprime à travers des tableaux à thèmes, très originaux, intitulés « l’arbre à écriture », utilisant l’écriture et les mots qui donnent des œuvres en noir et blanc de toute beauté, ainsi que d’autres en couleurs où les mots sont toujours présents, comme pour  sacraliser l’écrit.
Son inspiration vient aussi de la vie quotidienne en Algérie et de sa sensibilité à fleur de peau, traitant dans ses recueils de poèmes de sujets aussi divers que celui des inondations de Bab El Oued (El Hamla), de la décennie noire (Charnier), du Sacré et du Profane et de la Contemplation, pour ne citer que quelques-uns.
Invitée pour la première fois par la wilaya de Tipasa, en 2009, le responsable de la culture de l’époque disait que cette rencontre était « destinée à donner la parole à des créateurs de mots », et  « une initiative pour lancer le projet de coin du livre, qui sera consacré dans la villa Angelvy, afin de recréer le lien entre Tipasa et ses poètes, ses écrivains, en un mot ses artistes ». Depuis, plus rien… et les responsables qui ont suivi n’ont de culture que le nom.
Saleha Imekraz s’adonne à cet art depuis 1970 et a participé à de nombreuses expositions en Algérie et à l’étranger, dont une dédiée à l’emblème national qui a constitué le thème principal d’une exposition de l’artiste peintre de la wilaya de Tipasa. C’est une artiste prolifique, qui a réalisé à ce jour près de 800 tableaux entre des œuvres réalisées en acrylique ou encore à l’encre. Dans ses expositions, elle propose au visiteur des tableaux d’une série dédiée aux poissons pour marquer son ancrage dans la région de Tipasa qu’elle observe du haut de sa demeure du Chenoua qui surplombe la grande bleue.
Tipasa et le Chenoua
au cœur
La flore et la faune de la région sont à l’honneur, aussi, dans une série de 24 tableaux réalisés à partir de 2009 sans oublier ces autres œuvres constituées de « l’Arbre à écriture », la « Période bleue » et le « Jardin du patriarche » pour ne citer que celles-là. Saleha a souvent ému les invités du complexe culturel du Chenoua, par la lecture du recueil « Tala », un moment de bonheur pour les amateurs de belles lettres dans une ambiance ponctuée par le bruit des vagues de la plage du Chenoua, située en contrebas du complexe qui ajouté au charme d’une écoute envoutante et qui berce. Les poèmes, lus avec un amour des mots et de la ponctuation, vous tirent de votre torpeur, vous entraînant là-haut, le long du parcours de cette source d’eau (Tala), qui se fraye un chemin à travers le mont Chenoua pour aller se jeter dans l’immensité de la mer, symbole de tous les rêves pour Saleha. Tipasa, et en particulier la région du Chenoua, est partout présente dans le recueil de Saleha qui raconte, par ailleurs, la légende de sainte Salsa (Salsa s’envole avec l’encens de l’absinthe…), cette femme berbère légendaire à laquelle est dédiée une basilique et une colline à l’entrée Est du parc archéologique de Tipasa.
La légende dit que cette jeune femme berbère, de son vrai nom « Malha », a été jetée à la mer pour avoir combattu l’idolâtrie et son corps a été récupéré par un pêcheur qui en reçut le message dans un rêve lors d’une nuit tourmentée et qui l’aurait enterrée en ce lieu mythique du parc archéologique.
Certaines de ces œuvres sont un hommage appuyé aux femmes à travers une vingtaine de tableaux ayant pour thème principal l’emblème national.
Cinquante années après, l’artiste Saleha Imekraz garde encore en tête  ses souvenirs de gamine qui lui rappellent ces femmes anonymes qui ont confectionné le drapeau algérien, brandi le jour des grandes manifestations de rue pour réclamer l’Indépendance, ou accroché aux demeures pour célébrer un événement historique.
Afin de faire sortir de l’oubli ces modestes artisanes de la libération et leur rendre hommage, l’artiste peintre a réalisé plusieurs tableaux sur l’emblème national pour s’inscrire dans la célébration du cinquantenaire de l’Indépendance et en même temps dans la journée du 17 octobre qu’elle exprime à travers sa fibre féminine. Pour ce faire, elle a dessiné en toile de fond une robe, symbole de la femme de tous les combats, tout en se souvenant que le premier drapeau algérien a été confectionné par une femme, en l’occurrence l’épouse de Messali Hadj, un des pères de la Révolution algérienne.
Hommage aux femmes anonymes pour le libération du pays
« L’arbre à emblème », « La robe à emblème », un tableau traversé de fils couverts de phrases qui ont servi à la confection du drapeau algérien, le tableau dédié à « l’étoile et le croissant », flottant sur la ville et les montagnes, sont les quelques œuvres réalisées en 2012 pour rappeler la libération du pays à laquelle ont participé des milliers d’Algériennes anonymes qui ont confectionné des emblèmes déployés le jour des grandes manifestations. Saleha Imekraz explique que la série de tableaux produite en 2012, en hommage au cinquantenaire de l’indépendance et à la guerre de libération du pays, dont elle a été témoin, est réalisée en encre de chine et en acrylique qui lui permettent, à travers des couleurs vives, d’exprimer ses sensations profondes à l’évocation de ces dates qui ont jalonné sa vie d’artiste. Un des tableaux phare de cette exposition, rafraîchissante de couleurs et de sens lyrique, est « l’Arbre emblème » qui symbolise pour elle le 1er Novembre et la symbolique du pays « qui l’enracine fièrement, la nourrit de sa force et au-delà la vie qui unit terre et ciel tel un talisman ancestral », observe-t-elle poétiquement. Réalisée en encre acrylique la « Robe emblème » est un puissant hommage « à nos mères, nos aïeules qui ont cousu à la lueur des bougies des milliers de drapeaux algériens en fredonnant l’hymne national… », ajoute-t-elle, non sans refréner une immense émotion qui lui nouera la gorge puis lui fera verser des larmes. La « Robe veineuse », un autre tableau de l’exposition est, selon Saleha, une « cellule où coule le sang », symbole du sacrifice et du martyr en hommage, toujours, aux grands-mères, mères, tantes et autres cousines qui ont porté et donné leur vie en sacrifice pour que vive l’Algérie libre. La « Robe bleue », que l’artiste considère comme une symphonie, représente l’hymne national, les chants révolutionnaires qui raisonnent toujours dans sa tête quand, gamine, son père les lui faisait répéter et chanter à tue-tête, sans oublier les youyous déployés par des milliers de gorges féminines pour la lumière, la joie et… la vie. Le cheminement des tableaux, qui raconte l’histoire de l’Algérie est, dans la tête de l’artiste, très clair avec un fil conducteur qui mène à « Nedjma » qui n’est autre que l’Algérie libre, souveraine avec ses fruits abondants. Le « Jardin du patriarche », une autre toile peinte en hommage aux « anciens », a permis à Saleha Imekraz de transcrire en couleur « l’apogée et la vénération des aïeux ». Saleha Imekraz est, aussi, une poétesse connue qui a publié plusieurs recueils dont celui dédié au Chenoua intitulé « Thalla », la source en berbère, en hommage à la région dont elle s’abreuve pour son inspiration artistique. «Tala radieuse assise au bord des vagues joyeuses de l’univers sauvage…Une odeur de bois mêlée au pain chaud …et sa montagne tout là-haut l’attendait» Son second livre (un quatuor) « les arbres bleus : fantasmes naufragés » écrit dans la douleur qui a suivi l’assassinat de Tahar Djaout et, enfin, le troisième ouvrage, publié en 2018, avec Yamilé Ghebalou, « Paroles intérieures » qui est un recueil de poèmes sur des thèmes comme la mort, la nature, la naissance, les oiseaux, les hirondelles, la douleur des séparations, l’exil, la mal-vie et autres sujets qui les ont touchés de près ou de loin ces dernières années.

A propos du poème et tableau sur Assia Djebar voici ce que dit Saleha Imekraz : « Sa mort m’a habitée pendant des jours et j’ai fini par écrire ce poème et réalisé le tableau, et enfin quelque chose en moi a fini par s’apaiser ». Comment ne pas louer l’illustre souveraine ? L’émoi, dans les mots, il fallait, alors, agir. Dans l’encre, dans la couleur, secouer : « Mes sanglots à Djamila » Laisser couler toute l’émotion, pleurer la plume enchantée d’Assia Djebar. Dresser, dans la toile, la photo juvénile, noire et blanc, son visage, immaculé de lumière. Ses yeux sans larmes
à Mila et c’est dans l’emblème national, qu’elle m’apparaît, surgissant d’un champ pourpre de coquelicots. Cette fleur, qui évoque le souvenir, le sang des martyrs. Piégée dans le tourbillon des mots ? Ne dit-elle pas : «J’écris, parce que malgré toutes les désespérances, l’espoir. »