À mi-parcours, quelles impressions sur la sélection et quels films peuvent prétendre  aux récompenses ? Celui que se détache pour le moment est sans nul doute «L’Été» du Russe Kirill Serebrennikov absent de Cannes puisque assigné à résidence à Moscou.

Il est accusé d’avoir détourné des fonds publics, 68 millions de roubles (environ 1 million d’euros), pour la mise en œuvre d’un projet théâtral. Ce dont il se défend. C’est avant tout un esprit libre qui a réussi un beau film qui retrace l’émergence de la scène rock russe à Leningrad dans les années 1980 après la mort de Brejnev (1982), sous les présidences de Youri Andropov, Konstantin Tchernenko et Mikhaïl Gorbatchev. Justement sur la liberté de création et le désir d’émancipation, «L’Été» est le favori des critiques. Nous avons aussi beaucoup aimé «Yomeddine», premier long-métrage du réalisateur égyptien, Abu Bakr Shawki. Cette histoire simple d’un lépreux guéri, mais portant les stigmates de la maladie sur ses mains et son visage et d’un jeune orphelin Nubien est un ravissement. Le jury présidé par la comédienne Cate Blanchett devrait y être sensible. En principe… Godard, bien sûr, a une place à part avec son «Livre d’images». Sa compilation d’images et de textes, réflexions sur le Monde arabe à partir d’un texte de l’écrivain Albert Cossery, est virtuose. Comme à son habitude, le cinéaste suisse n’était pas là, mais a répondu, cigare au bec, aux questions  des journalistes lors d’une conférence de presse via FaceTime. Il a répondu parfois par énigme aux questions des critiques  à la queue-leu-leu devant l’écran du téléphone : «J’ai fait une équation une fois, un film c’est x+3 =1, x est égale à moins 2. Quand on fait télescoper deux images pour en trouver une troisième, il faut en supprimer deux, c’est la clé du cinéma, mais il ne faut pas oublier la serrure.» Par contre, d’autres films ont beaucoup déçu. Comme «Les Éternels» du Chinois Jia Zhang-Ke, déjà Lion d’or à la Mostra de Venise en 2006 pour «Still Life» et Prix du scénario pour «A Touch of Sin» à Cannes en 2013.  Justement, le scénario de son dernier opus s’égare entre un film sur la mafia chinoise qui profite du (grand) virage économique de la Chine contemporaine et l’histoire d’un amour sans retour qu’une femme, Qiao, porte au chef mafieux. Le film s’étire, au propre comme au figuré (il dure 2h20), sur plus de dix ans de la vie des protagonistes. Il faut cependant sauver la belle interprétation de Zhao Tao, actrice, danseuse de formation,  de tous les films de Jia Zhang-Ke, gracile et émouvante. C’est peu dire qu’on espérait beaucoup des «Filles du soleil» de la Française Eva Husson. Le film est centré sur l’histoire de Bahar (Golshifteh Farahani), commandante du bataillon «Les Filles du Soleil», qui se prépare, au Kurdistan, à libérer la ville de son enfance des mains des «hommes en noir» (sic).  Avec d’autres femmes, elle a été captive des terroristes de Daesh, transformée en esclave sexuelle, mais qui réussira à s’échapper pour partir à la recherche de   son fils enfermé dans une école avec d’autres enfants enlevés à leurs parents. Une journaliste française, Mathilde (Emmanuelle Bercot) qui veut témoigner de l’histoire de ces femmes héroïques qui se battent pour leur liberté, les accompagne.

«Filles du soleil», naïf et larmoyant
Le montage alterne la préparation, l’attaque et la reconquête de la ville et l’histoire de Bahar de son enlèvement à sa fuite. Le film est assez naïf, larmoyant, et retrace de façon bien maladroite l’histoire véridique de ces combattantes. Une musique envahissante marque chaque action.  Si Golshifteh Farahani est toutefois crédible dans son rôle, il n’en est pas de même d’Emmanuelle Bercot qui semble réciter ses dialogues. Le film a été ovationné en séance officielle, sans doute plus pour saluer le courage des «Filles du soleil» que pour les qualités du film.
Le deuxième film français «Plaire, aimer et courir vite» de Christophe Honoré est assez émouvant. Arthur (Vincent Lacoste) a vingt ans, il est étudiant à Rennes et semble bien dans sa peau. Ce qui n’est pas le cas de Jacques (Pierre Deladonchamps), écrivain parisien, homosexuel et touché par le virus du sida.
Ils se rencontrent, un jour d’été 1993. Ils vont se plaire, s’aimer, se séparer, se retrouver. Mais Jacques sait que les jours lui sont comptés.  Christophe Honoré parle beaucoup de sexe et parfois de sentiments. Ce qui traverse le film est la façon dont les deux peuvent  coïncider.  «Plaire, aimer et courir vite» est aussi un hommage à l’écrivain Bernard-Marie Koltès, auteur du magnifique texte dramatique «Combat de nègre et de chiens», complice du cinéaste Patrice Chéreau  et mort du sida en 1989.
Vincent Lacoste, découvert à Cannes dans «Les Beaux Gosses» de Riad Sattouf, y est formidable. Pierre Deladonchamps est lui aussi très juste dans son rôle d’écrivain arrogant, égoïste, sensible et blessé. Il ne faut pas oublier Denis Podalydès. Un beau trio d’acteurs.