L’organisation du plan national de la vaccination contre la Covid-19, lancée officiellement samedi dernier, symboliquement dans la wilaya de Blida, et depuis hier à Alger avant sa généralisation, suscite des interrogations des professionnels de la santé par rapport au détail de son organisation pratique sur le terrain et à la campagne de sensibilisation auprès de la population pour l’inciter à se vacciner et atteindre l’objectif de l’immunité collective, soit au minimum 60% de la population.

A ce sujet, Youcef Boudjelal, secrétaire général du Syndicat algérien des biologistes de la santé publique (SABSP), déclare que «pour le moment, il y a certes des efforts, mais sur le terrain, la stratégie de ce plan de vaccination n’est pas encore assez claire par rapport aux attentes des professionnels de la santé». Il précise ces propos en mettant en exergue que «certes la stratégie par rapport à la population ciblée par ses premières doses de vaccin est connue, en l’occurrence, le personnel de la santé, les personnes âgées et les malades chroniques, mais on ne connaît pas encore le déroulement de la procédure de convocation. C’est-à-dire, est-ce qu’ils vont se présenter spontanément ou est-ce qu’ils seront convoqués selon un listing ? On l’ignore encore».
Il ajoute également que par rapport aux professionnels de la santé mobilisés pour assurer cette campagne de vaccination, «là aussi, les détails pratiques n’ont pas encore été révélés». En expliquant que «concrètement parlant, le choix n’est pas encore fait sur le personnel mobilisé. Ce sont des décisions internes où chacun propose une équipe chargée de la vaccination, mais on ne sait pas si les équipes proposées sont des personnels spécialisés pour faire l’acte de vaccination ? Est-ce que ce sont des équipes constituées de biologistes avec des médecins ou simplement des paramédicaux accompagnés de médecins ? En un mot, la stratégie concernant les professionnels de la santé pour l’acte de vaccination n’est pas encore clarifiée».
Le secrétaire général du SABSP déclare, dans ce sillage, que «pour le moment, les wilayas concernées par les premiers quotas des doses de vaccin ne sont pas non plus connues». Il insiste ainsi qu’«une campagne de vaccination doit avoir un protocole détaillé de A à Z avec une stratégie bien déterminée et détaillée pour une application efficace sur le terrain».

Une commission de suivi du plan de vaccination oui, mais
Par ailleurs, le représentant du Syndicat national des biologiste de la santé publique aborde la problématique de l’article 2 de la circulaire de la tutelle, dans le cadre du plan national de la campagne de vaccination, qui souligne que la campagne de vaccination contre la Covid-19 est pilotée par «une commission chargée du suivi de l’opération de vaccination dont la composition et les missions sont précisées par décisions».
A ce propos, Youcef Boudjelal met en exergue le fait qu’«on ne connaît pas qui sont les personnes qui font partie de cette commission et quels sont les critères de choix de leur sélection ? Est-ce qu’ils ont été nommés par la tutelle ou par décision présidentielle ? Quelles sont précisément leurs tâches ?» Estimant que «quand on parle de pilotage et de suivi, la question qui se pose, est-ce qu’il s’agit du suivi sanitaire ou logistique ? Ce sont de nombreux points qui ne sont pas clairs».
Il ajoute : «Cela nous interpelle d’autant plus, qu’à ce jour, aucun spécialiste en analyse médicale ou en virologie n’a été sélectionné pour faire partie de cette commission. Que cela soit en tant que syndicat, et donc en tant que partenaires sociaux ou bien en tant que professionnels de la santé spécialistes en microbiologie et virologie au niveau des grands hôpitaux du public.»
Il relève l’importance d’inclure un spécialiste en analyse médicale dans cette commission, en expliquant que «le vaccin est avant tout un produit microbiologique qui a besoin d’un suivi et d’un contrôle continus, que ce soit dans le suivi du contrôle de la qualité, de la chaîne de froid, d’un contrôle de biosécurité… autant d’actes qui doivent être faits par des microbiologistes».
Il insiste sur l’importance d’inclure des microbiologistes dans le suivi de la campagne de vaccination, d’autant plus que «l’Institut Pasteur est certes impliqué dans cette campagne, mais il a, avant tout, un rôle dans la distribution du vaccin. Même si parmi ces tâches, il y a le diagnostic biologique, il n’est pas présent dans toutes les wilayas pour faire un suivi rigoureux de biosécurité lors du transport. C’est-à-dire, est-ce que le vaccin est toujours efficace et fiable à l’arrivée sur le lieu de vaccination ? C’est un contrôle technique rigoureux qui doit être effectué par des biologistes spécialisés».
En termes d’organisation et d’anticipation de la stratégie du plan de vaccination, Dr Youcef Boujedal insiste également sur la nécessité d’anticiper les fluctuations du marché de la disponibilité des vaccins. Il explique qu’«on annonce l’arrivée d’autres lots de vaccins d’AstraZeneca, mais il faut être conscient qu’il y a, à peine trois jours, l’Union européenne (UE), afin de garantir suffisamment de vaccins pour sa population, a forcé les laboratoires d’AstraZenecca à bloquer les exportations vers plusieurs pays, dont l’Algérie».
Le secrétaire général du syndicat met également en avant la nécessité de lancer une campagne
de sensibilisation à large échelle en direction
de la population algérienne, en confiant que’«il y a des initiatives de la part les walis et directeurs des structures sanitaires pour la sensibilisation des citoyens sur la nécessité de se faire vacciner.

Beaucoup de professionnels de la santé aussi s’impliquent dans les médias et nous, en tant que syndicat, on va bientôt organiser une journée de sensibilisation sur le sujet, mais cela reste insuffisant. Dans les faits, cela se limite à des initiatives personnelles, que ce soit des walis, des responsables de structure de santé ou des professionnels de la santé… il faut une réelle campagne de sensibilisation lancée par le ministère de la Santé à grande échelle». Se désolant que «pour le moment, la tutelle n’a pas encore donné de directives claires aux professionnels à ce sujet ni produit des affiches ou des spots TV pour sensibiliser le plus grand nombre possible d’Algériens». Il déclare que, «sincèrement, on attend une plus grande implication de la tutelle pour cette campagne car même si elle a été lancée officiellement, pour le moment, rien de concret n’est fait sur le terrain».

La nécessité d’une communication transparente
A propos de cette campagne de sensibilisation, Dr Mohamed Bekkat-Berkani, président du Conseil de l’ordre des médecins et membre du Comité scientifique de suivi de la pandémie du Covid-19, s’exprimant hier sur les ondes de la Chaîne III de la Radio nationale, réitère l’importance de la communication face aux nombreuses rumeurs qui circulent sur les réseaux sociaux. «Nous avons toujours plaidé pour une communication et des informations transparentes», soulignant qu’ «il faut dire la vérité aux Algériens», estimant qu’«une campagne de vaccination se prépare (…) La communication et la transparence sont de mise. Il est hors de question de faire une politique de mounassabit (folklore) et de montrer des images sans lendemain». Tout en insistant : «Quand on commence une campagne de vaccination, il faut s’entourer de toutes les garanties de réussite».
Il a ainsi proposé, encore une fois, que pour la réussite d’une organisation efficace de la campagne de vaccination, il est nécessaire d’inclure la Caisse nationale de la sécurité sociale (Cnas) afin d’utiliser ces fichiers pour pouvoir convoquer de manière organisée la population ciblée, les personnes âgées et les malades chroniques. Dr Mohamed Bekkat-Berkani martèle pour la énième fois qu’ «une campagne de vaccination est réussie d’abord par la disponibilité du vaccin et ensuite par une organisation précise et efficace».
La plateforme numérique en attente d’être efficace
Dans le même esprit, Mohamed Yousfi, président du Syndicat national des praticiens spécialisés de la santé publique (SNPSSP) et chef de service des maladies infectieuses de l’EPH de Boufarik, souligne, sur les ondes de la Chaîne I de la Radio nationale, que «l’outil principal de tout secteur c’est la communication», révélant ainsi des insuffisances dans ce domaine malgré «les efforts du ministère de la Santé pour s’améliorer».
Il cite à ce sujet la plateforme numérique lancée par la tutelle pour l’inscription des personnes concernées par la vaccination contre la Covid-19, en affirmant que «jusqu’à présent, nous n’avons pas les détails de l’utilisation de cette plateforme numérique, d’autant plus qu’il n’y a pas eu de campagne d’information et de sensibilisation sur son utilisation». Il ajoute également que «le calendrier de vaccination est toujours inconnu autant par les professionnels de la santé que par la population». En estimant que «le grand défi à relever, aujourd’hui, est celui de la communication en toute transparence auprès des citoyens quant au déroulement de ce plan national de vaccination». Concluant qu’«il s’agit en plus de sensibiliser la population pour se faire vacciner et la rassurer sur l’efficacité du vaccin, il s’agit aussi de clarifier la procédure de vaccination, c’est-à-dire où et quand se faire vacciner ?»