Prévisible depuis des semaines, l’élection présidentielle prévue pour ce vendredi 24 décembre 2021 n’aura pas lieu. Moins de 48 heures avant le jour «J», une commission du Parlement chargée du suivi du scrutin a annoncé hier l’«impossibilité» de tenir ce scrutin à la date prévue. La Haute commission électorale libyenne (HNEC) propose de le reporter au 24 janvier 2022, mais les divisions interlibyennes et les incertitudes qu’elles ont générées et sabordé le calendrier électoral initial après sa modification en octobre dernier ne vont pas disparaître du jour au lendemain. Désormais, c’est tout le processus transitionnel dans ce pays voisin qui est mis en équation. Les inconnues, elles, sont nombreuses et menaçantes.

Par Anis Remane
«Après avoir consulté les rapports techniques, judiciaires et sécuritaires, nous vous informons de l’impossibilité de tenir l’élection à la date du 24 décembre 2021 prévue par la loi électorale», a écrit hier mercredi le président de ladite commission, Al-Hadi al-Sghayer dans un rapport adressé au chef du Parlement. Le texte demande au chef du Parlement, Aguila Saleh, de reprendre ses fonctions, dont il s’était mis en congé pour se présenter à la présidentielle, et ce, afin de «relancer le processus politique et reformuler la feuille de route de manière» censée conduire le pays vers la démocratie. La Haute commission électorale libyenne (HNEC) a rebondi sur ce rapport pour proposer de reporter l’élection d’un mois.
«Après concertation avec le Parlement, la Haute commission électorale propose le report du premier tour de l’élection au 24 janvier 2022. Le Parlement se chargera d’adopter les mesures nécessaires afin de lever les entraves au processus électoral», a-t-elle réagi dans un communiqué.
L’élection du 24 décembre que la diplomatie algérienne a déclaré soutenir pour un rétablissement institutionnel accepté par toutes les parties en Libye et son retour à la normalisation de sa situation politique et sécuritaire devait marquer l’aboutissement d’un processus politique parrainé par l’ONU pour clore ce chapitre de divisions et d’instabilité. Son report relance tous les pronostics sur ces parties libyennes à dégager le consensus dont leur pays a plus que jamais besoin et établir un calendrier électoral crédible et applicable sur un terrain où les rivalités internes sont soutenues ou exacerbées par de nombreuses puissances étrangères.
Que va-t-il se passer maintenant ? Mardi 21 décembre, des miliciens armés se sont déployés à Tripoli faisant craindre une reprise des violences. Dans une scène rappelant le conflit qui a fait rage aux portes de Tripoli jusqu’en juin 2020, rapportent les agences de presse, des véhicules armés de mitrailleuses et un char se sont mobilisés dans une banlieue de la capitale libyenne. Des écoles et l’université ont été forcées de fermer et des rues bloquées par des barrages de sable et surveillées par des hommes armés en uniforme kaki.
La situation s’est détendue en milieu de journée avec la réouverture de la plupart des rues à la circulation, selon un correspondant de l’AFP sur place, mais la Mission d’appui de l’ONU en Libye (Manul) s’est dite «préoccupée par l’évolution de la situation sécuritaire à Tripoli». Car la mobilisation de «forces affiliées à différents groupes crée des tensions et augmente le risque d’affrontements qui pourraient dégénérer en conflit», selon elle.
Démonstration de force
Ce déploiement survient aussi quelques jours après le limogeage, contesté par plusieurs groupes armés, d’un haut responsable militaire qui avait alimenté les tensions avec des mouvements armés à Tripoli, où une myriade de milices affiliées aux ministères de la Défense et de l’Intérieur demeure très influente. Sur le terrain politique et à quelque 1.000 kilomètres à l’est de Tripoli, deux prétendants à la présidentielle originaires de la ville de Misrata (ouest) ont effectué une visite inédite à Benghazi, la grande ville de la Cyrénaïque habituellement hostile aux figures de la Tripolitaine. L’influent ex-ministre de l’Intérieur Fathi Bachagha et l’ancien vice-Premier ministre Ahmed Meitig se sont entretenus avec le maréchal Khalifa Haftar, qui contrôle de facto l’est et une partie du sud du pays et entretient une âpre rivalité avec les notables de l’Ouest.
Le maréchal Haftar, lui-même candidat à la présidentielle reportée, a également rencontré des candidats du Sud et de l’Est. Au nom de «l’intérêt national», ces candidats ont convenu «de poursuivre la coordination et les contacts dans le cadre de cette initiative patriotique, en veillant à l’élargir afin qu’elle englobe tous (…)», a déclaré M. Bachagha lors d’une conférence de presse.
Entre avril 2019 et juin 2020, le maréchal septuagénaire avait tenté en vain de conquérir militairement la capitale Tripoli. La ville portuaire de Misrata, située à quelque 200 km de Tripoli, avait fourni un grand nombre de combattants ayant aidé à repousser l’offensive des forces de M. Haftar. Mardi à Misrata, le commandant d’une milice libyenne, Salah Badi, placé en 2018 sur la liste noire des sanctions américaines dans la foulée d’une mesure similaire de l’ONU, a organisé une parade de ses miliciens dans ce qui s’apparente à une démonstration de force et une réponse au déplacement à Benghazi de MM. Meitig et Bachagha. Autre signe de tensions, des hommes affiliés aux Gardes des installations pétrolières ont forcé lundi la fermeture de quatre champs pétroliers du pays, entraînant des pertes de «plus de 300.000 barils par jour», soit le tiers de la production nationale quotidienne, selon la Compagnie nationale de pétrole. Depuis la chute de Mouammar Kadhafi en 2011, la Libye ne parvient pas à s’extraire d’une décennie de chaos, marqué ces dernières années par l’existence de pouvoirs rivaux dans l’est et l’ouest du pays. Un cessez-le-feu a été signé en octobre 2020 et un nouveau gouvernement unifié mis sur pied en début d’année, à l’issue d’un processus laborieux chapeauté par l’ONU, pour gérer la transition d’ici l’hypothétique présidentielle du 24 décembre. La sécurité, elle, reste précaire avec des affrontements sporadiques entre groupes armés. Les principales figures qui se sont déclarées candidates à la présidentielle sont le fils cadet de Kadhafi, Seif al-Islam, le maréchal Khalifa Haftar, homme fort de l’Est, et le Premier ministre actuel, l’homme d’affaires Abdelhamid Dbeibah. <