La sortie tonitruante du Professeur Montagnier, sur l’origine du coronavirus, suscite toujours beaucoup de vagues, et à plusieurs niveaux. Elle a néanmoins l’avantage de faire déplacer les théories du complot, qui pullulent depuis plusieurs semaines, vers un terrain bien plus solide que celui des légères spéculations. Le prix Nobel de médecine de 2008 a porté le débat sur la place scientifique. Il s’agit maintenant de discuter d’une découverte par un chercheur, basée sur des travaux dans lesquelles des biomathématiciens ont fait immersion. Actuellement, les débats sur l’origine du coronavirus sont, avant tout, scientifiques.

Le Professeur Montagnier a permis, entre autres, de mettre de côté les histoires de livres prémonitoires qui ont fait, depuis des mois, beaucoup de bruits. Dans la catégorie des romans, deux avaient défrayé la chronique. L’un « convoque » la thèse du prix Nobel, puisque l’histoire est basée sur un virus créé dans un laboratoire. L’autre « soutient » l’hypothèse de la plupart des détracteurs du Pr Montagnier, selon laquelle l’origine du coronavirus serait une chauve-souris.

Deux romans qui du jour au lendemain se sont retrouvés dans la case « atouts des adeptes du complot ». Chacun d’eux raconte des histoires de pandémie qui ressemblent « étrangement » à ce que tout le monde subi actuellement. L’occasion, ici, de démystifier toutes les théories faites autour de ces deux histoires.  

Le premier des deux romans est « Les yeux des ténèbres » (« The Eyes of Darkness », titre original) de l’américain Déan Koontz. Publié en 1981, ce livre raconte l’histoire d’un virus dont le nom, est « comme par hasard », lié à une ville chinoise, « Wuhan-400 », et créé dans un laboratoire militaire. Des « coïncidences » qui avaient surpris plus d’un. Toutefois, et après tout le vacarme suscité, et au milieu du brouhaha régnant, les éclaircissements étaient bien là.

Dean Koontz
Le roman « Les yeux des ténèbres »

La première explication, même si elle n’est pas longue, provient de l’auteur lui-même. Dean Koontz avait refusé durant plusieurs semaines de réagir autour de ce qui se disait, et s’écrivait, sur l’un de ses livres. Néanmoins, le 27 mars dernier, il est sorti de son silence. C’était par un tweet dans lequel il répondant à la chaine TV, CNN, qui relançait encore une fois l’hypothèse des prémonitions publiées dans « Les yeux des ténèbres ».


« Non @CNN, je n’ai pas prédit 100% de décès par corona. Mon roman de 1981 n’est pas sur le corona. Son Mac Guffin (*) est de guerre biologique, « Wuhan 400 ». Coïncidence » .
(*): Mac Guffun: un concept souvent utilisé dans le scénarios de films et que le réalisateur Alfred Hitchcock a défini par :«c’est un truc, un biais, un leurre, une combine.»

Ni « complot », ni « coronavirus » (il n’a pas utilisé ce terme dans son roman), ni encore une prédiction pour 2020. Qu’en est-il vraiment ? Il suffit de connaître les détails pour remettre le roman à sa place, c’est-à-dire, une fiction.

« The Eyes of Darkness » a été publié en 1981 par un certain Leigh Nickols. Un nom inconnu puisque c’est un pseudo utilisé par Dean Koontz.  Dans cette première version, éditée en pleine guerre froide, le virus provient de la Russie et a pour nom « Gorki-400 » (en référence, à l’époque, à une ville russe, dont le nom a changé, en 1990, en Nijni Novgorod). Pour contextualiser l’histoire, Une seconde édition du roman voit le jour en 1989. Cette fois, Dean Koontz en profite pour enlever le pseudo et mettre son propre nom. Durant les années 90, l’écrivain révise plusieurs de ses anciens romans. « Eyes of Darkness » n’en échappe pas. L’ennemi soviétique ayant disparu, il fallait actualiser l’histoire du livre. Ainsi, en 1996, Dean Koontz, change le nom et l’origine du virus. Le coupable de la pandémie est dorénavant « Wuhan-400 » au lieu de « Gorki-400 », et l’origine change ainsi, de la Russie à la Chine, seul pays susceptible de pouvoir affronter les Etats-Unis.  Le choix de la ville qui deviendra en 2019 celle d’où s’est propagé le coronavirus  n’est pas fortuit. Dans la ville de Wuhan, existe, et depuis 1956, un institut de virologie, ce qui donne plus de crédibilité à l’histoire du roman, basée sur un virus créé dans un laboratoire.

Un passage de la première édition (celle de 1981) du roman « The Eyes of Darkness ». Le nom du virus est « Gorki-400 ».

Un passage de l’édition de 1996 du roman « The Eyes of Darkness ». Le nom du virus change pour devenir « Wuhan-400 ».

Avec ces explications, logiquement (sauf surprenant rebondissement), toute théorie de complot ne devrait plus être liée au «The Eyes of Darkness».

Concernant l’autre roman, « L’année du Lion », le « lien », pour ceux qui l’ont lu, avec la situation sanitaire actuelle est encore des plus surprenant. Il s’agit d’une pandémie imaginée, par le sud-africain Deon Meyer, il y a 4 ans, et dont le nom est tout simplement coronavirus. Elle est déclenchée par une chauve-souris et se propage dans le monde entier. Place au confinement, à la violence pour se nourrir, pour survivre. A l’état actuel de la situation du monde réel, là s’arrête (plus au moins) la comparaison. Dans « L’année du lion », l’apocalypse est au rendez-vous. 95% de la population mondiale est décimée. Ce roman est donc étiqueté de « livre prémonitoire ». Par quel « hasard » Deon Meyer a pu imaginer tous ces détails et « raconter », près de 4 an avant,  une histoire que le monde entier subi ? La meilleure réponse ne peut provenir que de l’auteur lui-même.  Place au concret.


Déon Meyer

La version en français du roman de Deon Meyer

Il y a deux jours, soit le lendemain de l’intervention du Pr Montagnier sur CNEWS (lire #C19(14)) l’AFP publiait un entretien avec Deon Meyer. Il explique le cheminement des idées pour arriver à « pondre » son roman. « J’ai toujours aimé les fictions de fin du monde, j’en ai lues énormément quand j’avais 20, 30 ans. A mesure que je prenais conscience du réchauffement climatique, d’Ebola (…) ou du virus H1N1, je n’ai pu m’empêcher de penser que nous vivions dans un monde où l’apocalypse était possible » affirme-t-il. Il donnera après plus de précisions : Un jour, avant de prendre un avion à New York, j’ai acheté un recueil de nouvelles à lire dans l’avion. L’une d’entre elles (…) était post-apocalyptique (…) Quand je suis arrivé au Cap, j’avais la trame de Fever en tête (…) Pour le monde que je voulais décrire, j’avais besoin de tuer 95% de la population mondiale en gardant les infrastructures intactes. Un virus m’a semblé l’arme idéale. »

La version en anglais du roman de Deon Meyer
La version originale du roman de Deon Meyer, « Koors », en afrikaners

Concernant le choix du nom de Coronavirus, l’écrivain sud-africain affirme que c’est plutôt un travail de deux chercheurs. Il explique qu’il a eu de longues consultations avec deux virologues, qu’il citera : Pr Wolfgang Preiser, de l’université sud-africaine de Stellenbosch, et Pr Richard Tedder, du University College de Londres, et ce sont eux, affirme Deon Meyer, qui lui ont fait choisir le type de virus, soit le coronavirus, qui existait déjà depuis plusieurs années. Des détails qui démystifient tout ce qui a entouré ce roman.  Rien d’étranges à l’horizon.

S’il fallait trouver des complots, ce n’est vraisemblablement pas dans ces deux romans. « La vérité est ailleurs »

#C19 (14): la montée des « pestiférés »