Depuis plusieurs semaines il est question de livres, publiés il y a plus de 10 ans (et au-delà), ayant évoqué l’apparition du coronavirus. Parmi les plus cités, il y a « Eyes of darkness »Les yeux des ténèbres »,  de Dean Koontz) publié en 1981, « End of Days » («La fin des temps», de Sylvia Browne, 2008, lire #C19(01)), ou encore « Le Nouveau Rapport de la CIA : comment sera le monde en 2025 ? » (d’Alexandre Adler, 2009). Cependant qu’en est-il des ouvrages sortis récemment et présentés comme prophétiques ? L’un des plus connus reste sans aucun doute le fameux « Homo Deus, une brève histoire de l’avenir », un best seller vendu, depuis sa sortie en 2015, à plusieurs milliers d’exemplaires. L’auteur, est l’historien israélien, Yuval Noah Harari, présenté par plusieurs médias occidentaux comme le « gourou des temps modernes », ou encore « Le penseur le plus important du monde ».  Toutefois, le coronavirus est venu égratigner cette « image » si bien vendue depuis plusieurs années.

« Homo Deus, une brève histoire de l’avenir » se voulait annonciateur de la venue du « Surhomme » (pas celui de Nietzsche) grâce au dataïsme (en référence à Big Data), avec souvent une « arrogance » mal dissimilée dans les prophéties.  Toutefois, moins de cinq ans après sa sortie, le premier grand revers est là. Yuval Noah Harari ne croyait pas à l’apparition d’une pandémie. C’était juste dans l’introduction du livre, à la page 14 (l’ouvrage est de 296 pages), quand il a écrit : « L’ère où l’humanité était démunie face aux épidémies naturelles est probablement révolue ».  L’état du monde, en ce mars 2020, en est la meilleure « contre-démonstration ».

L’article deYaval Noah Harari dans « The Financial Times »

La prédiction s’est avérée fausse certes (elle n’est d’ailleurs pas médiatisée), mais ça n’empêche pas Yuval Noah Harari d’intervenir dans cette période de crise. Son statut de « gourou » étant en jeu. La tribune, « The world after coronavirus« (Le monde après le coronavirus)  qu’il a publiée le 19 mars dernier sur les colonnes du quotidien britannique, The Financial Times, va dans ce sens. Cette fois, il n’est pas affirmatif et ne se contente pas de donner une seule « prophétie« , à prendre et à ne pas laisser. Selon l’historien, le monde de demain, façonnée par les décisions prises actuellement pour contrer la propagation du coronavirus, sera sous le pouvoir de l’un des deux systèmes : celui de la surveillance totalitaire (en prenant comme exemple la Chine),  ou celui de la prise du pouvoir (Empowerment) des citoyens (les modèles sud-coréen et singapourien). Une brève prédiction de l’avenir loin d’être alléchante.

« Homo Deus » n’est pas le seul livre prophétique publié ces dernières années. Un autre, sorti d’ailleurs la même année, a fait son chemin depuis, et dont l’auteur est d’ailleurs un algérien. Il s’agit de « 2084: la fin du monde » de Boualem Sansal. Dans ce livre, l’enfant de Boumerdes, et concernant le coronavirus, point de fausse prédiction.

La couverture du roman de Boualem Sansal  » 2084: La fin du monde »
Page 154 de « 2084; la fin du monde »

Mieux encore, dans un petit passage (page 154), l’écrivain évoque, au passé, avant 2084, mais sans dates précises, « des épidémies planétaires qui ont ruiné des régions entières et chassé devant elles des millions de miséreux« . Assez vague, pas assez prophétique, mais pas de contradiction avec la situation actuelle.


Page 11 de « 2084: La fin du monde »

Néanmoins, l’auteur de « Le Serment des barbares » n’a pas pu s’empêcher de titiller l’avenir avec une affirmation qui risque bien d’être contredite dans le monde post-coronavirus. Ainsi, pour Boualem Sansal, dans son avertissement aux lecteurs (page 11), écrit « (…) le monde de Bigaye que je décris dans ces pages n’existe pas et n’a aucune raison d’exister à l‘avenir, tout comme le monde de Big Brother imaginé par maître Orwell, et si merveilleusement conté dans son livre blanc 1984, n’existait pas en son temps, n’existe pas dans le nôtre et n’a réellement aucune raison d’exister dans le futur ». Tranchant. Le monde Orwellien pour Sansal restera donc une fiction. Pourtant, avec tout ce qui se passe actuellement, la réalité du futur (plus proche que lointain)  risque de le contredire.

Le confinement l’aidera-t-il à remettre en cause cette certitude qui date tout de même de cinq ans au moins?  Difficile d’y répondre, mais sans aucun doute il est question de beaucoup de lecture. D’ailleurs, dans le cahier littéraire du quotidien français Le Monde, daté du 26 mars dernier, l’auteur algérien avait affirmé que son livre de chevet en ces temps de confinement était « La Guerre du feu », un roman préhistorique qui « nage » dans les mêmes eaux que l’autre best-seller de Yuval Noah Harari, « Sapiens, une brève histoire de l’humanité » (publié en 2014). 

Juste avant le confinement, Boualem Sansal s’était également « distingué« . Cette fois, il ne s’agit ni de prédictions, ni de lecture, mais plutôt d’écrits. Pas d’un roman, mais d’un article. Un texte publié sur les colonnes de l’hebdomadaire L’Obs »  (édition du 27 février – 4 mars 2020) en hommage à Jean Daniel, le journaliste français décédé le 19 février passé.

Couverture de l’Obs (édition du 27 février-4 mars)
L’article de Boualem Sansal sur « L’Obs »

Le lecteur découvre ainsi la grande estime que l’écrivain algérien portait, et porte encore, à l’enfant de Blida. De sa période estudiantine, du temps de Boumediene, Boualem Sansal se rappelle : « On ne faisait pas que lire ses textes, on en débattait à l’infini dans les cafés obscurs des bas quartiers et par-là nous les apprenions par coeur pour les générations à venir. On avait entendu parler de « Fahrenheit 451″ de Ray Bradbury et on avait compris le message ». « Fahrenheit 451″ ! N’est ce pas le livre que les lecteurs invétérés associent toujours à… « 1984 ».

Lire :#C19 (02): «L’avenir, c’est pas une plaisanterie»