Dans cet entretien, Brahim Guendouzi revient sur différents sujets de l’actualité économique et financière du pays en ce moment de crise sanitaire. Il estime qu’il y a urgence à mettre en place un plan de relance économique des plus réfléchis.

Propos recueillis par Bouzid Chalabi
Reporters : Quelle lecture faites-vous de la situation financière de l’Algérie actuellement ? Va-t-elle encore se dégrader où existe-t-il des signes de reprise ?
Brahim Guendouzi : Les équilibres macroéconomiques sont fragiles tant que persisteront les déficits interne (budgétaire) et externe (balance des paiements). D’ailleurs, la première priorité de l’action gouvernementale est de s’attaquer à ces déficits en mettant en œuvre simultanément plusieurs actions. Le poids de la dette publique, la poussée inflationniste et la préoccupation de préserver le niveau des réserves de change sont sources de préoccupation. En premier lieu, la situation des finances publiques tant dans son volet dépenses que recettes révèle déjà la faible marge de manœuvre. Aussi, le défi est d’arriver à couvrir les dépenses de fonctionnement par la fiscalité ordinaire. Or, compte tenu de la structure des dépenses publiques, surtout par rapport à certains engagements de l’Etat sur le plan social et des impératifs de prise en charge d’infrastructures socio-économiques, il y a nécessité de la révision du système des subventions. La refonte du système fiscal, tant du point de vue de l’élargissement de l’assiette de l’impôt que de l’efficacité de son recouvrement, prendra aussi plus de temps. D’autant plus que la crise sanitaire a eu des incidences négatives sur le niveau des recettes fiscales conséquemment aux pertes d’activités subies par la plupart des entreprises. En second lieu, il existe aujourd’hui une nette volonté de la part des pouvoirs publics de compresser le niveau des importations afin de réduire le déficit de la balance commerciale et préserver un tant soit peu le niveau des réserves de change, surtout en cette période de récession économique. C’est, également, l’occasion de redonner à la production nationale toute la protection nécessaire pour lui permettre de s’améliorer dans une perspective de densification du tissu économique. Aussi, la réduction du déficit commercial passe par une meilleure maîtrise des importations de biens et services. Plusieurs mesures réglementaires sont prises dont l’effet attendu est la réduction de la facture d’achat de l’extérieur. Mais comme le tissu économique national étant extraverti et non diversifié, il sera difficile d’imprimer une plus grande rationalisation des importations, sinon ce sera au détriment du fonctionnement régulier de l’économie nationale.

Quels sont les chantiers prioritaires pour relancer l’économie du pays ?
En plus de la volonté de réduire les déficits internes et externes et les corollaires qui s’y rattachent, le second dossier essentiel est celui de la relance de l’investissement productif car il est déterminant pour un retour à une croissance économique vigoureuse. Il est question de la promulgation d’un nouveau texte juridique destiné à l’encouragement de l’entrepreneuriat dans tous les secteurs et à préciser les activités à soutenir. Les incitations à octroyer aux investisseurs, l’amélioration du climat des affaires, l’accès au crédit bancaire, le foncier industriel, etc., constituent les actions attendues du gouvernement. Les secteurs d’activités nécessitant un effort soutenu en termes d’investissements sont l’agriculture, l’hydraulique, les énergies renouvelables, l’industrie pharmaceutique, la production minière et la pétrochimie. Il existe un secteur transversal qui requiert également un grand soutien des structures de l’Etat du fait qu’il soit déterminant à moyen et long terme : celui de l’économie de la connaissance et des nouvelles technologies. Le secteur des hydrocarbures nécessite par ailleurs d’importants investissements pour maintenir sa croissance à un niveau appréciable car, quoi que l’on dise, il continuera à être une source importante et incontournable de recettes en devises, et ce, pour de nombreuses années encore.

Lors d’un Conseil des ministres qui s’est tenu dernièrement, l’option d’ouverture du capital de certaines entreprises publiques a été évoquée. Quelle est votre approche sur cette question ?
La gestion des capitaux marchands de l’Etat doit être renouvelée au regard des difficultés structurelles que rencontrent de nombreuses entreprises publiques économiques ainsi que des banques publiques. La question de l’ouverture du capital est l’une des solutions préconisées. Cette démarche est effectivement à privilégier car elle permettra dans la réalité d’associer de nouveaux partenaires qui pourront apporter soit des capitaux, soit du savoir-faire, dont ont le plus besoin les entreprises publiques actuellement. Cependant, une question de fond reste pendante, celle de la forme que prendra l’ouverture du capital. Dans ce cas plus précis, et pour ne pas tomber dans les erreurs du passé, il y a lieu d’aller vers le processus qui garantit la transparence, en l’occurrence le marché financier.

La crise sanitaire de la Covid-19 a été brutale en Algérie comme partout ailleurs. Quelle est l’ampleur de cette crise, notamment sur le plan budgétaire ?
A l’instar des pays du monde entier, l’Algérie n’est pas épargnée par le virus SRAS-CoV-2, dont les conséquences sont surtout humaines et sanitaires, mais également économiques et sociales. L’impact immédiat de la pandémie du coronavirus est évidemment sur le secteur de la santé lui-même, puisque la gestion de la crise sanitaire nécessite des ressources financières considérables pour la prise en charge de l’ensemble des établissements de santé en termes de frais liés aux soins, à la mortalité et à la morbidité, mesures de protection, réorganisation, renforcement en personnels, etc. Aussi, l’effort financier est soutenu dans le temps du fait de l’ampleur de la pandémie et surtout de son évolution incertaine, imposant une vigilance accrue. Sur le plan des finances publiques, leur situation est tendue, se traduisant par une chute sensible des recettes de l’Etat aussi bien en devises à partir des exportations que de la fiscalité ordinaire et pétrolière, mais également d’une augmentation des dépenses de fonctionnement. D’où la dimension volontariste de l’action de l’Etat qui ressort à travers l’adoption de la loi de finances pour 2021 avec un énorme déficit budgétaire de l’ordre de 13,57% du PIB et un déficit global du Trésor de 17,6% du PIB.

Quid du recours à la planche à billets, où l’on entend ici et là qu’il est inéluctable ?
La question du financement du déficit public étant posée avec acuité, le recours au financement monétaire semble nécessaire à côté de la dépréciation de la monnaie nationale. Ces deux instruments étant les plus aisés à mettre en œuvre grâce à la Banque d’Algérie, et ce, dans une économie en récession et en présence d’une pandémie sévère dont l’évolution reste encore incertaine. Le nouveau règlement n° 2021-02 du 10 juin 2021, adopté par la Banque d’Algérie et portant sur le programme spécial de refinancement en soutien au programme de relance de l’économie nationale, est un mécanisme de financement monétaire d’un montant de 2 100 milliards de dinars échelonné sur douze mois. Il est vrai que la Banque Centrale a le privilège de l’émission monétaire et qu’en cette conjoncture de crise économique, elle juge nécessaire d’injecter dans le circuit économique de la monnaie pour soutenir l’investissement et la consommation. Dans le dispositif du financement non conventionnel (planche à billets), c’est le Trésor qui s’adresse directement à l’institut d’émission pour le financement de ses engagements en contrepartie de titres émis. Contrairement à cela, le nouveau mécanisme de financement est destiné directement aux banques (opérations d’open market) en leur accordant une cession temporaire d’apport de liquidités en contrepartie d’effets que la Banque d’Algérie accepte en garantie, soit uniquement des obligations émises par le Trésor public dans le cadre du rachat des crédits syndiqués. Aussi, cette fois, la Banque d’Algérie est restée dans le cadre du dispositif qu’elle met habituellement au service du système bancaire. Sauf qu’en tant que financement monétaire exceptionnel, on risque, d’ici la fin de l’année 2021, de faire face à une pression inflationniste du fait justement de l’augmentation de la masse monétaire.

Pensez-vous que la suspension de la domiciliation bancaire est une bonne chose ?
Dans un souci de rationaliser les importations, particulièrement celles des marchandises destinées à la revente en l’état, un nouveau décret exécutif n° 21-94 du 09/03/2021 est promulgué fixant les modalités d’exercice des activités d’importation de matières premières, produits et marchandises destinés à la revente en l’état, imposant des codes d’activités homogènes relevant d’un seul sous-groupe. Les importateurs concernés par les dispositions de ce texte doivent s’y conformer avant le 31/12/2021. Cependant, le ministère du Commerce a d’ores et déjà instruit ses services de sa mise en application dès le mois de juillet, pour les activités concernant les vêtements et chaussures, sous forme d’achats groupés dits «chouala», puisque l’Abef a ordonné de suspendre la domiciliation bancaire, qui équivaut autorisation de change, pour les importateurs qui ne remplissent pas les nouvelles conditions, et ce, avant même le dernier délai prescrit qui est la fin de l’année 2021. S’agissant de la nouvelle exigence du ministère des Finances de suspendre les domiciliations bancaires au 31 octobre 2021 pour les opérateurs qui ne se sont pas mis en règle avec de décret exécutif n° 21-94 du 09/03/2021, elle risque de créer une tension sur certaines catégories de produits si le niveau des stocks est en deçà par rapport au niveau de la demande sur le marché. On ne sait pas si cette décision est prise en concertation avec le ministère du Commerce. Toujours est-il que c’est un effet d’éviction qui est recherché par rapport au nombre élevé d’importateurs de marchandises pour la revente en l’état et surtout pour arriver à une plus grande spécialisation des activités d’importations ainsi qu’un meilleur contrôle. En somme, la date du 31 octobre 2021 peut se justifier par les délais de paiement couramment retenus qui sont de 90 jours. Cela signifie qu’aucun importateur ne pourra procéder à des paiements extérieurs au-delà du 31/12/2021.

Enfin, la décision de suspendre les importations de produits finis et leur vente en l’état ne risque-t-elle pas de faire grimper les prix de ceux encore en stock ?
Il est demandé aux importateurs de matières premières, produits et marchandises destinés à la revente en l’état de se soumettre aux seules activités prévues sur la base d’extraits de registre du commerce électronique, portant des codes d’activités homogènes relevant d’un seul sous-groupe des groupes d’activités d’importation inclus dans la nomenclature des activités économiques, soumises à inscription au registre du commerce. La mise en œuvre complète de cette disposition risque évidemment de perturber l’approvisionnement temporaire du marché et d’induire une hausse des prix. Cela devient par la suite une question de régulation et de contrôle.