Dans cet entretien, le spécialiste dans ce domaine pointe du doigt le grand retard dans le programme de développement des énergies renouvelables considéré pourtant comme une priorité. Il suggère des pistes en matière de financement des investissements dans la filière.

Reporters : Comment analysez-vous l’évolution du programme de développement des énergies renouvelables ?
Boukhalfa Yaici : Les engagements des pouvoirs publics n’ont pas été à la hauteur des engagements pris en 2011, renouvelés en 2015 et encore repris dans le plan d’action du gouvernement en février 2020. Sur le plan du déploiement, aucune initiative n’a été prise depuis décembre 2018. Pas un seul appel d’offres. C’est une catastrophe pour les industriels algériens qui se retrouvent avec des investissements sur les bras sans pouvoir faire tourner leurs usines de panneaux solaires.
Nous sommes dans l’attente d’initiatives des pouvoirs publics et, principalement, du nouveau ministère de la Transition énergétique et des Energies renouvelables pour qu’il engage des actions concrètes, réfléchies, planifiées et exécutées avec les acteurs nationaux qui activent dans ce domaine depuis de nombreuses années. Les acteurs attendent des pouvoirs publics qu’ils soient associés à la mise en place d’une feuille de route.

Quelle est votre appréciation sur le dernier rapport du Commissariat aux énergies renouvelables sur le développement des énergies renouvelables ?
Le rapport édité et publié par le Commissariat aux énergies renouvelables et à l’efficacité énergétique (CEREFE) est un document qui fait un état des lieux sur une dizaine d’années (2011-2020), identifie les carences dans la mise en œuvre des plans nationaux des énergies renouvelables et de l’efficacité énergétique ainsi que les barrières qui ont fait que toutes les promesses faites n’ont jamais été concrétisées en raison de l’absence d’une volonté des responsables du secteur de l’énergie à mettre en œuvre les deux programmes plombés par la résistance au changement, malgré les discours concernant la mise en place des bases de la transition énergétique.
Le document représente une bonne base de travail que les acteurs en charge de la transition énergétique dans notre pays doivent s’approprier en vue de construire un plan d’action et commencer à le réaliser.
L’erreur serait de mettre ce rapport au fond d’un tiroir et de repartir à zéro. On l’a déjà vu. Face à la situation que vit le pays, nous appelons toutes les bonnes volontés à se mettre autour d’une table, à dialoguer, à travailler la main dans la main et se mettre à concrétiser les promesses des pouvoirs publics. Le pays ne peut pas se permettre de perdre encore du temps.

Partagez-vous les pistes développées par ce document en vue d’accélérer le développement des énergies renouvelables en Algérie ?
Entièrement, car le document est le résultat des échanges qu’avaient engagés le CEREFE avec les acteurs du secteur, dont le cluster Energie solaire, l’autoconsommation, la production à base du solaire photovoltaïque raccordé au réseau électrique, les mini-réseaux électriques pour les agriculteurs isolés ou les industriels, l’efficacité énergétique appliquée au bâti et aux équipements électroménagers, etc. Toutes ces propositions doivent faire l’objet d’actions destinées à les mettre en œuvre, à les accompagner sur le plan réglementaire et à développer des mécanismes de financement attractifs et faciles à mettre en œuvre.

Quelle est la place de l’énergie solaire dans la feuille de route du ministère de la Transition énergétique ?
La feuille de route du professeur Chitour n’a pas été dévoilée, mais d’après ce que nous avons entendu et lu, les grandes lignes ont été affichées en termes d’objectifs à atteindre en 2024 et 2035. Il reste à connaître les détails du déploiement qui doivent être affichés. Nous attendons que la production locale des composants et des services puisse être privilégiée, car il y va des postes d’emploi existants et à créer dans les échéances retenues par les pouvoirs publics.
Sur le plan industriel, le ministère de l’Industrie a récemment publié des décrets exécutifs dont l’un qui touche au panneau solaire photovoltaïque, qui exige un taux d’intégration minimum de 20% pour bénéficier d’un régime fiscal destiné à rendre le panneau solaire moins cher que le produit importé. Sans un plan de déploiement du solaire de l’ordre de 500 MWc par an, les investissements engagés dans ce domaine risquent d’être perdus, alors que le pays a besoin de compter sur ses forces.

Pensez-vous que la superposition de structures chargées du dossier Energies renouvelables (ministères de l’Energie, de la Transition énergétique, Commissariat aux énergies renouvelables) risque d’affecter le rythme de développement des énergies renouvelables ?
Si on prend le cas de l’ex-ministère de l’Environnement et des Energies renouvelables, créé en 2017, on constate que pendant toute cette période, nous n’avons rien vu aussi bien au niveau de la réglementation qu’à celui de la concrétisation, ne serait-ce qu’un seul projet dédié au solaire, et ce, pendant trois années. Le risque c’est que le nouveau ministère de la Transition énergétique et des énergies renouvelables mette du temps avant d’être opérationnel, car il faut tout faire basculer, à l’exemple de la réglementation qui est le fait du ministère de l’Energie. Nous espérons ne pas revivre les tiraillements du passé en termes de prérogatives et que l’intérêt du pays puisse être la priorité.

Quelle a été l’évolution de la filière locale spécialisée dans la fabrication de composants de centrales photovoltaïques, son degré de résilience aux effets de la Covid-19 et ses principales contraintes dans ses efforts d’intégration industrielle ?
La filière industrielle du solaire photovoltaïque a été impactée bien avant l’apparition de la Covid-19, au même titre que toute l’économie nationale. La majeure partie des projets de SKTM (50 MW) et de la CREG (50 MW) accusent des retards dans leur mise en œuvre, y compris sur le plan de leurs financements ou du paiement de ce qui a été réalisé. La CREG n’a pas relancé l’appel d’offres pour les 100 MW qui n’avaient pas été gagnés en 2019. Beaucoup de lenteurs qui ne s’expliquent pas par la situation sanitaire.

Comment voyez-vous les solutions aux difficultés de financement des ENR, de management des appels d’offres, de développement du hors réseau, d’intégration de l’énergie renouvelable dans la chaîne de transport électrique ainsi que celui du prix de cession du kilowattheure ?
Nous attendons des pouvoirs publics qu’ils mettent en place un fonds de type infrastructure pour assurer le financement des projets selon le modèle du projet finance et de donner les mêmes avantages aux investisseurs privés, à l’instar des acteurs publics du secteur de l’énergie.
Les pouvoirs publics doivent aussi accepter de travailler avec les acteurs de la filière pour développer de nouveaux modèles économiques incluant le financement international, l’ouverture des concessions aux acteurs privés pour créer des mini-réseaux destinés à produire et à commercialiser des kilowattheures à base de centrales hybrides en mesure d’économiser du gaz et du gasoil, d’intégrer la finance verte dans son approche. Tout ceci est conditionné par un plan de déploiement en mesure d’assurer la courbe d’apprentissage et de produire un kilowattheure vert très compétitif.