Dans cet entretien, le responsable du cluster énergie solaire estime que les projets de réalisation de centrales photovoltaïques inhérentes à l’appel d’offres de 1000 MW permettront de créer 4000 à 5000 emplois durant la phase de réalisation et autant durant la phase d’exploitation.

Reporters :
Comment analysez-vous l’évolution de la filière énergie solaire ainsi que le développement du hors réseau ces dernières années ?
Energy Cluster Algeria : La filière énergie solaire existe en Algérie depuis les années 70 du siècle passé. Durant les années 70 et les années 80, le solaire -principalement photovoltaïque- était destiné à alimenter des équipements de type professionnel tel que les télécoms et la protection cathodique pour les pipelines. D’autres applications ont émergé au gré des demandes pour la sécurité des voies de transport (le balisage des pistes sahariennes) et le maintien des populations sur leurs lieux de vie à travers l’alimentation des foyers épars et le pompage solaire. C’est durant cette phase qu’une première unité d’encapsulation de panneaux photovoltaïques avait été réalisée pour servir le programme Grand-Sud, par exemple. Des initiatives avaient aussi été prises par des wilayas, comme Batna, pour électrifier des logements des enseignants afin de les faire venir dans les montagnes des Aurès.
Le rythme d’installation des systèmes solaires (photovoltaïques en majorité mais aussi de type thermique comme le chauffe-eau solaire) a été impulsé par les programmes mis en place par l’Etat orientés vers le Grand-Sud. En dehors de ces programmes, peu d’initiatives ont été prises.
Aujourd’hui comme hier, le rythme d’installation des systèmes solaires reste faible et évolue au gré des financements consentis par l’Etat principalement orientés vers les foyers épars, l’éclairage solaire autonome et le pompage de l’eau.
Ces dernières années, le ministère de l’Intérieur et des Collectivités locales avait pris le relais pour alimenter des écoles primaires et des foyers épars des zones d’ombre. Ce sont des applications appelées hors réseau car non connectées aux différents réseaux électriques gérés par Sonelgaz Distribution (ex-Sadeg).
Concernant les grandes puissances, elles sont toutes raccordées sur le réseau de transport géré par GRTE. Le principal promoteur et exploitant de ces centrales est la société Sonelgaz Energies Renouvelables (ex-SKTM) qui vend l’électricité verte à Sonelgaz Distribution. La capacité totale installée est de l’ordre de 354 MW (dont 10,2 MW d’éolien). Vient ensuite Sonatrach avec 10 MWc. Il faut aussi saluer l’initiative prise d’alimenter une partie de l’aéroport d’Oran avec des panneaux solaires photovoltaïques d’une puissance totale de 1,3 MWc. Il existe aussi des initiatives prises par les grands groupes internationaux installés en Algérie qui installent des systèmes solaires pour réduire leurs empreintes carbones dans le cadre de leurs démarches visant à aller vers la réduction des émissions de gaz à effet de serre (GES) à l’échelle internationale.

Quelles sont les principales conditions et nouveautés contenues dans le cahier des charges inhérent à l’appel d’offres de 1000 MW ?
D’abord, il y a lieu de noter la taille du programme (1000 MW) qui se fera en une seule tranche, alors que le pays a installé moins de 500 MW sur la période 2011-2021. C’est un vrai challenge pour toutes les parties prenantes, qu’elles soient du côté des pouvoirs publics ou celui des investisseurs et des industriels.
Secundo, le business model utilisé est celui qui fait appel à un contrat de vente d’électricité verte entre un producteur indépendant d’énergie (ou Independent Power Producer-IPP) qui finance, produit et vend une électricité verte à une compagnie d’électricité, en l’occurrence Sonelgaz Distribution. Le contrat est appelé PPA (Power Purchase Agrement).
Dans ce modèle, le contrat a une durée de 25 ans avec un financement de type Project Financing sans recours. L’investisseur apporte 20% et le prêteur (en général un pool de banque) le reste, soit 80% du coût du projet.
Troisièmement, le programme entend diversifier le portefeuille d’investisseurs en limitant la puissance max qu’un investisseur peut gagner à 300 MW. Sachant que Shaems a défini 5 lots allant de 50 MW à 300 MW, on peut escompter 4 à 5 sociétés de projet qui pourront être retenues parmi celles qui auront présenté les tarifs les plus bas.
Quatrièmement, pour donner plus de garantie au programme, Shaems (50% Sonatrach et 50% Sonelgaz) sera partie prenante dans chacune des SPV à hauteur de 34% de l’investissement financier.
Cinquièmement, il est laissé la possibilité à des investisseurs nationaux d’être partie prenante de ce type de projet.
Enfin, il est fait obligation aux investisseurs d’utiliser les produits et services locaux avec un minimum de 30% de l’investissement qui sera consenti. Cela va permettre au contenu local de se développer, de devenir performant, compétitif et de générer des postes d’emploi.


Que suggère Green Energy Cluster Algeria (ex-Cluster Energie Solaire) afin que l’appel d’offres de 1000 MW soit un succès et permette l’accélération effective du programme de développement des énergies renouvelables ?
Il faut fixer le planning de réalisation du programme Solar 1000 MW jusqu’à la date de mise en service commercial des premières centrales avec des jalons clés tels que les dates d’ouverture des plis (technique puis financier), la période de négociation avec les banques, la date de signature des contrats PPA, la période de construction et la date de début d’injection dans le réseau électrique. Ce planning qu’il faut respecter va donner de la visibilité à toutes les autres parties prenantes, à l’exemple des banquiers et des fabricants locaux qui auront à fournir les produits et services locaux.
Secundo, il faut arrêter le planning des autres lots de 1000 MW sur les 3 à 5 prochaines années afin de donner de la visibilité aux investisseurs et aux industriels intéressés pour investir en Algérie tenant compte de l’orientation des pouvoirs publics pour localiser une bonne partie des produits et services dans notre pays.
Au-delà de ces aspects de déploiement, il faut que les pouvoirs publics donnent les véritables coûts de production de l’électricité issue de la transformation du gaz et du gasoil et des économies escomptées en ayant recours aux énergies renouvelables.
Le volet financement de la transition énergétique par les économies d’énergie réalisées doit faire l’objet d’une évaluation et d’une mobilisation de la finance locale et internationale y compris la finance verte dans le cadre de nos engagements issus du Protocole de Paris. Mais par-dessus tout, il faut associer les compagnies nationales Sonatrach et Sonelgaz pour qu’elles soient partie prenante de la transition énergétique en jouant un jeu collectif comme dans une équipe de foot conquérante. Il faut ainsi dissiper les craintes que les changements nécessaires se feront avec nos champions nationaux. Pas contre eux ni sans eux.


Comment sera réglée la problématique du financement des projets de réalisation des centrales photovoltaïques prévus dans cet appel d’offres ainsi que celle liée au contenu local devant être impliqué dans la réalisation des installations ?
Concernant le financement du programme, le Conseil des ministres du dimanche 16 juin 2022 a tranché cette question. Le financement sera local et devrait être assuré par les banques de la place. Il reste à savoir comment le promoteur du projet (Shaems) compte mener cette opération via probablement l’implication d’un pool de banques auquel devront s’adresser tous les investisseurs. Cela va avoir pour effet de proposer des conditions financières similaires à tous les investisseurs et d’éviter des écarts qui auraient été préjudiciables aux investisseurs nationaux par exemple. La compétition entre les investisseurs va se concentrer sur les autres aspects du projet et non plus sur les conditions financières obtenues auprès de leurs propres banques.
Il s’agit aussi de savoir comment les investisseurs internationaux comptent réagir face à cette situation et quelles sont les garanties additionnelles qu’ils vont demander pour qu’ils participent massivement à cet appel d’offres.
Concernant le contenu local, les pouvoirs publics ont répondu favorablement à la demande du Cluster. Un taux minimum de 30% est exigé des investisseurs. Cela nous semble très encourageant pour créer les conditions pour assurer la promotion des équipements produits ou assemblés en Algérie comme les panneaux photovoltaïques, les structures porteuses, les câbles, les transformateurs, les équipements de protection électrique. De même que les services disponibles en Algérie vont être boostés comme l’ingénierie, la construction, l’exploitation et la maintenance ainsi que le conseil, etc. Cela va booster la création d’emploi puisqu’il est prévu de 4 000 à 5 000 postes d’emploi durant la construction mais aussi durant la phase d’exploitation et de maintenance d’une durée de 25 ans.


Quelles sont les contraintes persistantes qui freinent la réalisation et l’accélération du programme de développement des énergies renouvelables ?
L’absence d’expertise nationale dans le domaine de la gestion de grands programmes de type solaire est un des éléments qui risque de retarder le déploiement de la tranche de 1000 MW. Il faut que cette expertise soit mise en place rapidement à travers l’assistance technique internationale, par exemple, qui peut assurer l’encadrement et la formation d’une ressource humaine dédiée aussi bien chez le maître d’ouvrage que chez toutes les autres parties prenantes. On peut ainsi citer le secteur bancaire qui aura à se familiariser avec les techniques du project financing, mener les due diligence des investisseurs, etc. De même que le secteur des assurances est appelé à intervenir pour les assurances de type conventionnel et non conventionnel, les laboratoires pour des tests et des vérifications sur les équipements et sur les installations, etc.
Les acteurs locaux devront aussi faire un saut qualitatif pour répondre aux sollicitations et aux exigences des investisseurs en matière de prix, de délai et de qualité.


L’Algérie dispose-t-elle de ressources humaines qualifiées suffisantes pour réaliser le programme de développement des énergies renouvelables ?
Le secteur de la formation et de l’enseignement professionnels a formé plusieurs centaines de techniciens dans le solaire photovoltaïque et l’université a fait de même en formant des milliers de licenciés et de masters dans les énergies renouvelables. L’adéquation entre les besoins des entreprises et les profils des formations proposées n’est pas encore là. C’est pour cela que le cluster a proposé un programme de formation pour des formateurs du secteur de la formation et de l’enseignement professionnels en obtenant un don et la participation d’un institut de renommée mondiale. L’objectif est de former le personnel d’exécution des entreprises d’ingénierie, de réalisation, d’exploitation et de maintenance qui vont intervenir sur ce programme et sur les suivants.
Quant à l’université, l’orientation vers la formation des masters professionnels en étroite collaboration avec l’industrie est une bonne chose. Le Cluster participe à la formulation des besoins et à l’orientation des programmes chaque fois que nous sommes sollicités.
L’arrivée d’investisseurs internationaux avec leurs entreprises et leurs personnels va aussi favoriser la mise à niveau et l’apprentissage rapide de nos ingénieurs et de nos techniciens.
Quels sont les maillons qui manquent dans l’écosystème devant être favorables à l’accélération du programme de développement des énergies renouvelables ?
Le développement des énergies renouvelables en général et du solaire en particulier a besoin de la structuration reposant sur :
• La mise en place de l’infrastructure de qualité à travers l’application des normes, la mise en place de laboratoires d’essai et de test accrédités, la mise en place d’organisme d’évaluation de la conformité tout en veillant à la qualification des bureaux d’études et des entreprises d’installation.
• La mise en place d’une réglementation dédiée aux EnR qui doit être souple et facile à implémenter.
• Le lancement d’un programme de plusieurs centaines de MW pour accompagner le développement de l’agriculture à travers la mise en place de micro-réseaux et de centrales hybrides solaire-diesel pour les investisseurs et les périmètres agricoles distant de plus de 10 km d’un réseau de Sonelgaz Distribution.
• L’ouverture des réseaux électriques actuels à l’autoconsommation photovoltaïque aussi bien pour le secteur résidentiel que pour les secteurs économiques (agriculture et industrie).
• La mise en place des organes de contrôle pour les raccordements électriques de nouvelles installations sur les réseaux électriques (basse tension et moyenne tension).
• Le lancement rapide des appels à projets pour développer de nouvelles applications destinées à l’agriculture (agri-PV), les ressources en eau (centrales flottantes sur les barrages et les réservoirs des exploitations agricoles), l’électrification des foyers épars (systèmes avec monitoring à distance).
• La budgétisation des actions destinées à déployer des milliers de MW. Les planifier et les exécuter par des entités agiles dotées d’une ressource humaine de grande qualité.