Boualem Sansal et ses œuvres ne laissent pas indifférents. Preuves en est les vifs débats et polémiques qui accompagnent chaque sortie de ses romans. Il a été récipiendaire il y a deux semaines du prix littéraire Méditerranée 2021 pour son roman «Abraham ou La Cinquième alliance» paru en 2020. Le prix succède à d’autres distinctions. Il est le lauréat du Grand prix du roman de l’Académie française 2015 pour son roman «2084 : la fin du monde» publié chez Gallimard et inspiré par 1984 d’Orwell. Il aborde dans cet entretien son univers romanesque, la société algérienne, ses angoisses et ses espoirs, la religion, l’islamisme… Il évoque ce qu’il considère comme la régression qui s’est abattue sur nos écoles, nos lycées, nos universités en éloignant le citoyen du livre, de la culture et de toute possibilité de débat.

Propos recueillis par Leila ZAIMI
Reporters : Boualem Sansal, vous avez décroché, il y a deux semaines, le prix littéraire Méditerranée 2021 pour votre roman en langue française «Abraham ou la cinquième alliance». Nous rappelons que ce n’est pas votre premier prix, vous avez déjà été récompensé plusieurs fois, notamment en France.
Boualem Sansal
: Vous le savez certainement, on dit que la France est le pays «des 365 fromages». Elle est aussi le pays des 365 prix littéraires, aucun pays au monde n’en décerne autant. C’est dire si la littérature compte pour elle. Etant publié en France, je suis souvent dans les sélections littéraires et parfois je suis le lauréat. Mais j’ai été primé ailleurs aussi, en Belgique, en Espagne, en Italie, en Allemagne qui m’a décerné le Friedenspreis, le prix de la Paix, la plus haute distinction de ce pays, l’équivalent du Nobel. Deux enfants du pays l’ont eu Camus et Assia Djebbar.

Vous êtes reconnu, respecté et très écouté en Europe, notamment en France et en Allemagne. En Algérie, nous avons l’impression que ce n’est pas le cas… Qu’est-ce que cela vous fait ? Etes-vous déçu ?
Déçu, non, je fais avec. Il en va ainsi dans tout le monde arabe. Ses intellectuels n’y sont reconnus et salués que lorsqu’ils font dans l’apologie, la flatterie, l’ego national. Les vrais intellectuels ont été ou se sont eux-mêmes exilés. Je les rencontre au hasard de mes voyages, aucun n’est pressé de revenir au pays, aucun ne reviendra jamais. Quelle tristesse ! Aucun pays au monde ne s’est autant battu pour son indépendance que l’Algérie, et la voilà aujourd’hui classée parmi les pays les plus fermés, les plus intolérants. Ce sont les intellectuels organiques, les Lyssenko, qui exercent cette police de la pensée, que personne ne leur a demandé de faire, ni le pouvoir ni les conservateurs, ni la société. C’est du vice pur. La Boétie parlait de la soumission volontaire.

Vous continuez de vivre en Algérie, pourquoi ? Est-il facile de vivre dans une société où une grande partie rejette votre projet intellectuel ? Quel est votre sentiment ?
Je n’ai jamais été partisan de l’émigration. C’est un statut bâtard. Je salue ceux qui restent et je salue ceux qui partent et s’intègrent dans le pays qui les a accueillis. Il m’arrive de temps à autre de vouloir partir, mais je ne le fais pas. Comme je suis invité partout dans le monde, j’ai donc la possibilité de m’aérer, de renouveler mes idées, de faire provision de liberté en voyant les gens vivre et aimer librement. La vie se porte bien ailleurs, c’est un beau fruit qui est refusé aux Algériens. Quand vous avez goûté à la liberté, vous ne pouvez plus vous en passer. Voilà pourquoi le pouvoir en a si peur, il sait que si le peuple y goûte, il ne pourra plus le contraindre comme il le fait depuis le 5 juillet 1962.

En Europe et en France, vous êtes l’auteur et le spécialiste de l’islamisme par excellence. Votre expérience et vos analyses en la matière intéressent beaucoup l’opinion publique. En revanche, nous avons l’impression que l’Occident ne prend pas au sérieux le danger de l’islamisme, en dépit des actes barbares au nom de l’islam qui ont terrorisé la société européenne. Pourquoi à votre avis ?
Il y a plusieurs raisons à cela. Les Occidentaux ont connu au cours de l’histoire beaucoup d’idéologies totalitaires, le communisme stalinien, le fascisme, le nazisme et ont fini par les abattre. Ils croient aussi que les extrémismes sont solubles dans la démocratie et la prospérité. Une autre raison est qu’ils ignorent tout du monde musulman et des forces telluriques qui le traversent. Ils pensent que l’islam est un produit de l’histoire, il va se périmer et disparaître. Devenus athées, ils n’arrivent pas à croire qu’il est un projet d’avenir qui se veut universel et qu’aujourd’hui, il dispose de tous les moyens de son ambition, la démographie (1,5 milliard de fidèles dans le monde), la richesse (pétrole), la science (les savants et les experts ne manquent pas dans le monde arabo-musulman et dans ses diasporas), et possède à fond l’art de la communication. Ils se sont convaincus que l’islamisme peut se moderniser et que l’islamisme radical n’est que de la délinquance qui se sert de l’islam pour enrôler les jeunes en perte de repères. Ce n’est que dans les dictatures incurables comme l’Algérie, la Syrie, la Turquie, l’Iran, l’Afghanistan…) que l’islamisme guerrier prospère. Aujourd’hui, ils commencent à se réveiller mais ils ne savent pas quoi faire. Ils sont coincés, chez eux, les criminels et les terroristes ont aussi des droits. Ils ne peuvent pas agir comme dans les dictatures, arrêter les gens, les torturer, les faire disparaître.

Si je vous dis «l’islamisme et l’Europe» dans les années à venir. Que répondez-vous ?
Ils ne feront jamais bon ménage. L’Europe s’affaiblit et se déchire alors que l’islamisme s’organise, se renforce et tisse sa toile sur le monde avec le soutien tactique et stratégique d’Etats puissants, l’Arabie, la Turquie, le Qatar, l’Iran… Je peux aussi reprendre ce que Gérard Colomb, ministre français de l’Intérieur en 2017 et 2018, a dit au président Macron avant de démissionner : «Jusque-là nous vivons côte à côte avec les islamistes, mais je crains que demain nous nous trouvions à vivre face-à-face.»

Comment voyez-vous la société algérienne dans quelques années ? Plus conservatrice, moins islamisée, quelles sont vos prévisions ?
Tout dépend du pouvoir. S’il adopte une ligne constructive et entre en négociation avec les partis politiques et les représentants du Hirak, l’Algérie pourrait échapper au scénario catastrophe. Il a devant lui une année pour ouvrir ce chantier. Passé ce délai, un nouvel acteur entrera en scène et décidera seul de la suite des opérations, c’est la crise financière. Ce sera très rapide, car le pays est épuisé. L’Algérie sera au mieux comme le Liban, ravagée par l’inflation, la corruption et la banqueroute, au pire comme la Libye ou la Syrie. Il faut voir que le pouvoir, et il l’a amplement démontré, n’a aucune compétence en dehors de la prédation où il excelle. Les partis politiques existants et le Hirak n’en ont pas davantage. Il faudra en appeler aux meilleurs de notre diaspora et leur confier la gestion du pays durant la transition qui pourrait durer deux à cinq années.

En lisant vos déclarations sur le Hirak, le soulèvement populaire algérien, nous comprenons que vous êtes optimiste quant à l’avenir politique du pays, n’est-ce pas ? Qu’est-ce qui vous fait penser cela ? Quelle lecture faites-vous à ce propos ?
Je me suis montré optimiste par devoir, pour ne pas jouer les Cassandre et démoraliser les gens. Pour le moment, tout pousse au pessimisme, mais je me dis que le pouvoir sera obligé de bouger quand la bombe financière lui explosera à la figure. Il fera ce que Chadli a fait après l’explosion d’octobre 88, il entrera en négociation avec la société et les partis, sous la surveillance des institutions internationales. Mais trouvera-t-il un Hamrouche pour conduire la transition ? J’ai peur que non. Vous voyez, mon optimisme est relatif.

Vos récits parlent généralement du sacré, de la religion, du danger de l’islamisme… Pourquoi ce volet et que voulez-vous transmettre par le biais de l’écriture ?
L’islamisme est, selon moi, la plus grande menace de notre temps, comme hier le furent le fascisme, le nazisme, le stalinisme, qui ont fait plus de 80 millions de morts. En une petite cinquantaine d’années, l’islamisme a bouleversé le monde. Malgré les coups qui lui ont été portés, il est toujours là, plus actif, plus pernicieux que jamais. Personne n’ose se frotter à lui, les Américains fuient l’Afghanistan, les Français s’enlisent au Mali et veulent le quitter au plus vite, la Chine organise le blocus du Xinjiang, le pays des Ouïghours, les Etats arabes lui font concession sur concession. Seuls les intellectuels libres essaient à leur modeste niveau d’en parler, à leurs risques et périls.

Pourquoi est-ce difficile de vous lire, Boualem Sansal ? Pourquoi vous compliquez vos textes et votre style d’écriture ? Pourtant vous êtes scientifique/économiste de formation ?
Jusqu’au début des années 80, l’Algérie faisait partie des pays dans le monde qui lisaient le plus. J’ai connu cette période bénie, on lisait les philosophes allemands notamment qui sont les plus compliqués du monde et on savait en parler. On parlait philo, science, économie, arts et lettres, rarement de foot et des thèmes de cafés du commerce. L’arabisation et l’islamisation menées au pas de charge ont ruiné le pays. La régression s’est abattue sur nos écoles, nos lycées, nos universités et nous a éloignés du livre, de la culture, du débat savant. Fellag disait que nous étions arrivés au stade de l’analphabétisme trilingue. La complexité est inhérente au sujet, pas au langage. On peut, bien sûr, simplifier l’écriture, mais le mieux est d’élever le niveau des lecteurs. Je n’ai jamais entendu dans le monde des gens dire que Kateb Yacine, Kamel Daoud, Rachid Boudjedra ou Boualem Sansal étaient compliqués.

Avez-vous des retours sur vos écrits en Algérie ? Quid de la diffusion de vos ouvrages ?
Je n’ai pas de public en Algérie, ou très peu. Les spécialistes de la critique m’ont fait une image qui n’incite guère le public à me lire.

Qu’est-ce que vous faites actuellement Boualem Sansal ?
Je fais chaque jour mon métier d’écrivain, je lis, j’écris, je me documente.

Avez-vous d’autres projets d’écriture, si oui, lesquels ?
J’achève en ce moment un essai qui sortira en octobre. Je travaille sur une pièce pour le théâtre de Munich, j’écris des textes pour des revues et des livres collectifs, j’essaie de finaliser un roman qui est sur la table depuis plusieurs années. Le reste du temps, je réponds à des interviews.