Si l’écriture est un jeu, Body Writing est un dessin ou une composition plutôt. L’auteur de ce roman, Mustapha Benfodil, cherche et parvient à nous montrer comment la littérature peut être un travail d’architecture et la fiction romanesque, un art de l’édifice et de la construction.
Dans ce texte, une histoire, bien sûr : la vie et la mort de quelqu’un répondant au patronyme de Karim Fatimi, né en 1968, mort en 2014 et ressuscité par sa femme, une année après qu’il ne fut tué dans un présumé accident de la circulation.
Mounia, c’est ainsi qu’elle se prénomme, s’emploie à le faire renaître dans une sorte de journal intime tantôt par le souvenir qu’elle garde de lui et de leur vie passée à deux, tantôt par le récit de l’absence qu’il lui a causée (comme un mal). La matérialité que les nombreux écrits qu’il a laissés dans leur maison, bouts de papiers, croquis, collages, manuscrits inachevés… donnent à sa disparition l’occasion pour son épouse de remonter le temps en fouillant dans ses affaires personnelles, transformées par la force de la mort en affaire de famille.
Un terme qu’il faut prendre, ici, au sens littéral et métaphorique à la fois. Car au fur et à mesure que Mounia fouille et qu’elle lit, se révèle à ses yeux un homme qu’elle ne connaissait pas vraiment, du moins sous les aspects que les mots qui lui ont survécu vont le lui montrer. Le nez dans les écrits de son cher disparu, elle découvre sidérée, elle, qui croyait tout savoir, qu’elle avait aussi vécu avec un familier inconnu ou l’inverse. Et que le couple, quand une de ses deux parties n’est plus, peut se révéler comme un coffre plein de lourds secrets. Ouvert, il en sort, dans le roman de Benfodil, une vraie et belle réflexion sur les figures de l’absence définitive, sur le tsunami à vivre dans le deuil et dans l’amour de celui qui n’a pas été suffisamment connu et qui ne reviendra plus ; une interrogation, aussi, sur le rapport du personnel au public, de l’intime au collectif, pour aller vite, à la mémoire et à l’histoire.
Ces deux lieux obsédants dans la vie du conjoint perdu de Mounia – un astrophysicien qui avait « la tête dans les étoiles » mais qui n’avait pas moins le regard rivé sur son pays et sa société – surgissent à travers les périodes d’Octobre 88, de l’espoir raté et mutilé qu’il a accouché, de celle de la « guerre civile » et du bain de sang qu’elle ne cesse pas de faire couler aujourd’hui dans les esprits.
Le chapitre « Oranges sanguines » se rapporte d’ailleurs, dans le roman, à ces séquences tragiques et sanglantes de l’histoire algérienne contemporaine, pièces parmi d’autres de la toile de fond dans laquelle « vie et mort de Karim Fatimi » sont racontées…
Mais sous l’histoire de ce héros ressuscité par les traces écrites qu’il a laissées, une autre ! Celle où l’écriture, on l’a dit au début, est explorée et conçue comme un projet d’architecture, une forme (d’art) qui passe avant le contenu. La démarche par laquelle elle aboutit chez Benfodil est axée sur la convocation en clin d’œil de vrais et grands architectes (Zaha Hadid et Richard Meier) et par l’analogie entre « écrire » et « construire » un corps (d’où le titre en anglais Body Writing). Corps du texte, de l’histoire d’un personnage ou de plusieurs, mais corps de texte surtout ! Cette matière pétrie comme de la glaise, séchée, cassée puis recolée dans une structure jamais assurée, mais génialement conforme au parcours du héros Karim Fatimi. Un casse-tête narratif fait de mots, de phrases, de récits, de discours, de dessins, de photos et de gribouillis – de la petite Neila, l’enfant du couple Karim-Mounia – par lesquels le texte s’expose comme un mouvement épiphanique où tout est à la fois création et destruction, refuge et folie, horreur et bonheur, légèreté et sérieux, texte et paratexte ; et au final desquels le roman, comme toujours chez Benfodil, s’affirme comme une entreprise ludique d’image et de composition – disons oulipienne – dans laquelle on retrouve de tout, de la philosophie, de la poésie, du théâtre, du dessin et même de la sémiologie ; un joyeux happening assumé qui fait décanter l’écriture et déborder des frontières convenues du roman classique. La vraie écriture, lit-on dans Body Writing, est « un attentat à la pudeur », « fatalement rétive aux bonnes mœurs » ; une « jouissance graphique » au sens de subversion et de modernité en hommage de laquelle il fait défiler des noms qui en sont, chacun dans son rayon, parfaitement exemplaires, comme Barthes, Kafka, Pessoa, Woody Allen, Darwish, Walter Benjamin, Susan Sontag, Arendt et bien d’autres.
(Texte paru dans la revue Fassl, juillet 2019 sur l’auto-fiction)