Le drame enregistré vendredi dans la région des Hauts-Plateaux, où une jeune médecin résidant à Ain Kebira (Sétif) et exerçant dans le Centre hospitalier de Ras El Oued (Bordj Bou-Arréridj) est décédée suite à une contamination à la Covid-19, dit tout le mal qui ronge notre système de santé.
Le raccourci selon lequel ce mal aura été révélé par l’apparition du nouveau coronavirus et l’état d’urgence qu’il a créé ne semble pas approprié pour une meilleure compréhension de la situation dans laquelle patauge ce secteur névralgique depuis plusieurs décennies.
Marqué par une réglementation en contradiction avec les préoccupations des professionnels et des incohérences lourdes dans la gestion, le secteur de la santé peine à enregistrer les avancées escomptées en dépit des efforts que fournissent des médecins et d’autres chercheurs qui résistent à la tentation d’aller monnayer leurs savoirs sous d’autres cieux. Ce mal prend cependant tout son sens dans le nombre de cas de décès enregistrés depuis l’apparition de la Covid-19 qui a fait jusqu’à présent 19 victimes parmi le corps médical, en première ligne dans ce combat contre la propagation de la pandémie, selon le premier responsable du secteur.
«Dix-neuf décès dus au coronavirus ont été enregistrés parmi le personnel médical et paramédical depuis l’apparition de cette épidémie en Algérie», a révélé samedi à Tébessa, le ministre dans ce qui doit constituer un cri d’alerte. Plus que les considérations de pure santé, le drame qui a emporté la jeune Boudissa est révélateur d’un véritable malaise dans l’administration de la santé publique. Car au-delà de ce que peuvent soutenir les responsables de l’hôpital de Ras El Oued, tous les chemins mènent à la conclusion qu’il y a une faute à ce niveau. Une simple interrogation sur les raisons – professionnelles – qui ont fait que la jeune médecin continuait à exercer alors qu’elle était enceinte de huit mois suffit pour aboutir à une faute administrative qui a été lourde de conséquence. Circonstances aggravantes, il y a eu non-respect des directives du gouvernement recommandant, depuis l’apparition de la Covid-19, de mettre systématiquement en congé des personnes à risque.
Dans le cas du décès de Wafa Boudissa qui a ému toute l’Algérie, il y a eu malheureusement une double faille, non-respect des directives de conjoncture et insouciance devant l’état de santé de la victime à qui aurait été refusée une demande de congé plusieurs fois formulée. Une situation qui a mis en colère le ministre de la Santé lors de sa visite dans la wilaya de Sétif où il a déclaré qu’il est «inadmissible qu’une femme médecin enceinte de huit mois continue à exercer au niveau d’un service aussi sensible que les urgences». Or, les propos de Lyès Merabet du SNPSSP n’accablent pas moins la tutelle. Le syndicaliste a indiqué avoir présenté, le 26 mars dernier, des propositions au ministère de la Santé afin de faire bénéficier les femmes soignantes et aides-soignantes enceintes d’un congé exceptionnel Covid-19, une suggestion qui a été ignorée. «Un mois après que notre proposition fut remise au ministère, nous avons été destinataires de l’instruction n°18 du 26 avril, instruction qui a fait fi de nos doléances», souligne-t-il avec regret. Pour sa part, le ministre de la Santé, et devant la profusion des signes de dysfonctionnement techniques et administratifs dans les établissements, a fait de l’accélération de l’opération portant sur la mise en place d’une Agence nationale de la sécurité sanitaire qui «se chargera en premier lieu de dresser un état des lieux précis du système de santé algérien». «Cette agence aura pour mission de diagnostiquer la situation sanitaire en Algérie et d’apporter les solutions idoines aux déséquilibres qui existent entre les différentes régions du pays», a expliqué M. Benbouzid.
Chercheur en anthropologie de la santé, Mohamed Mebtoul estime, à ce propos, que «la crise du système de soins ne peut pas être interprétée rapidement et uniquement à partir des dysfonctionnements techniques ou administratifs, même s’ils sont révélateurs d’un mépris profond et institutionnalisé d’une bureaucratie sanitaire difforme, peu efficace, où il est possible de passer au travers, sans pour autant considérer les acteurs de la santé, à leur juste mesure, c’est-à-dire la reconnaissance de leurs compétences». Les acteurs de la santé «sont confrontés quotidiennement aux multiples aléas pour assurer leur travail dans des conditions sociales et techniques très stressantes et difficiles qui dévoilent le flou socio-organisationnel qui marque le fonctionnement de l’hôpital», fait-il remarquer.<