Le scrutin du 12 décembre n’a pas consacré
la rupture avec le système, espérée par le mouvement populaire du 22 février, le Hirak. Cette fois, cependant, la gésine de neuf mois, lente et douloureuse, a donné naissance à deux entités irréconciliables, deux Algéries distinctes et opposées.

De Blida, Abdelhamid Boumezbar
La première populaire, désireuse d’émancipation et de liberté, incarnée par un Hirak fougueux mais désorganisé, la seconde représentée par des « institutions » certes, puissantes, mais manquant de légitimité. Deux visions différentes de l’Algérie cohabiteront dorénavant, creusant un fossé qu’il sera difficile de combler. Le Hirak, revendiquant un système tirant sa légitimité de la volonté du peuple souverain, c’est-à-dire la sienne, le pouvoir, lui préférant un légalisme formel qui le remette au plus tôt sous la protection de la Constitution… On pourra toujours objecter qu’il y a eu vote, qu’une partie du peuple, la partie silencieuse, a parlé, qu’elle a donné son assentiment et que Monsieur Tebboune se trouve aujourd’hui auréolé de cette « légitimité » si chère au Hirak et si nécessaire à l’exercice de ses fonctions de Président pour les cinq années à venir mais, les choses et les événements de la journée de jeudi, jour du vote, disent autre chose.

Marches improvisées et arrestations
Le 12 décembre, jour du scrutin, le Hirak n’entendait pas se laisser faire, les autorités non plus. Un dispositif renforcé a été mis autour des places publiques utilisées par le Hirak comme point de départ ou d’arrivée à la protestation hebdomadaire du vendredi. Les Hirakistes n’entendaient pas laisser passer la journée sans la marquer d’une empreinte indélébile. Ils étaient là, dispersés mais sur les lieux. Un peu avant, vers 9H-9H30, une marche a été improvisée à partir de Douiret en direction de Bab Dzaïr, toute proche, puis la rue d’Alger et, enfin, le marché couvert de « Placet Laârab ». Il y a eu 5 à 6 arrestations, selon des témoins. Les éléments des BRI et de la police anti-émeute ont réussi à disperser les manifestants. Une deuxième tentative aura lieu vers 11H-11H30, au carrefour de Bab Essebt, à l’entrée du boulevard Laïchi-Abdallah, qui mène vers la place du 1er-Novembre (Placet Ettout). Des jeunes, scandant des slogans hostiles au vote, ont été vite rejoints par d’autres, beaucoup d’autres. L’attroupement constitué menaçait de prendre des proportions qu’il aurait été difficile de gérer par la suite. Les policiers de l’anti-émeute et des BRI accourent. Un mur bleu est vite dressé avec boucliers, casques et armures. Policiers et manifestants sont face à face maintenant, à bout de matraques pour les uns, à bout de bras pour les autres. Ils se jugent, s’estiment du regard, apprécient leurs chances… L’ordre tombe, le mur bleu s’ébranle fonce sur les manifestants… Ces derniers ne résistent pas, « Silmiyya » oblige, ils fuient dans tous les sens… Un nouveau bloc se reforme quelques dizaines de mètres plus loin sur le boulevard Laïchi-Abdallahà hauteur du siège de HMS et de l’ex-supérette « Le Géant ». Les manifestants tentent un sit-in sur la chaussée mais les éléments de l’anti-émeute et des BRI ne sont pas d’accord, ils leur foncent dessus. Cette nouvelle charge met fin à l’action « d’occupation des lieux publics » pour cette journée. Elle se solde par l’arrestation de 83 personnes, selon des témoins, qui seront, fort heureusement, relâchés vers 14H après les procédures d’usage : fichage, P-V, visite médicale… Aucun dépassement dans les commissariats selon un des Hirakistes arrêtés, aucune violence… D’autres activistes du Hirak continueront, cependant, à s’opposer aux élections en allant au-devant des votants au niveau des centres et bureaux de vote afin de les sensibiliser à leur cause…

Centres et bureaux de vote
Voilà pour l’ambiance à l’extérieur. Dans les centres et les bureaux de vote, des consignes fermes ont été données aux responsables : ne communiquer qu’avec les journalistes munis d’un badge délivré par l’Autorité nationale indépendante des élections (Anie) et encore, les chefs de centre sont obligés d’en référer à la commission de wilaya de l’Anie. Il ne fait pas bon d’être journaliste, on est vraiment mal reçu. A l’école primaire Saïda-Bengouffa située à Zabana, des policiers nous interpellent dès l’entrée. Nous leur montrons le sac-à-dos, l’appareil photo, nous leur expliquons ce que nous voulons, nous montrons nos papiers, l’ordre de mission… La policière un peu autoritaire charge son collègue de nous conduire vers le chef de centre qui nous reçoit avec le sourire. Il nous laisse entrer dans les bureaux de vote. Premier bureau, quelqu’un s’apprête à voter, il attend patiemment jusqu’à ce qu’on trouve son nom sur la liste. Personne d’autre à part les agents réquisitionnés. Nous sortons. Deuxième bureau, une personne est en train d’accomplir l’acte de vote. Personne d’autre là aussi. Troisième bureau, le chef de bureau nous montre le représentant de Azzedine Mihoubi, un jeune qui nous sourit, en continuant à remplir des cases. Nous lui demandons ce qu’il fait, il nous répond : « Je compte les votants… J’établis les taux de vote toutes les deux heures… ». Le représentant de Bengrina revient, il était sorti fumer une cigarette. Un jeune à l’allure sportive… Un électeur ne trouve pas son nom sur les listes, les agents lui expliquent qu’il doit voir avec l’APC… Je discute avec les représentants des candidats, je leur pose quelques questions. Les bureaux de vote ont ouvert leurs portes à quelle heure, ce matin, « 7h45’ », me dit l’un d’eux. Quelle est leur mission ? Des incidents à signaler ? Quelle est le taux de votants jusqu’à maintenant ? Le représentant de Bengrina me répond : « Surveiller les urnes et les votants, dès fois que quelqu’un essaie de le faire deux fois, compter le nombre de votant chaque heure, établir les taux de vote toutes les deux heures… le taux atteint entre 8h et 10H est de 8,5% »… Une catégorie de citoyens préfèrent, en effet, voter de bon matin pour avoir le temps de s’occuper de leurs affaires durant la journée. Il en est ainsi de cette vieille dame, rencontrée au niveau de la station de bus de l’Etub au niveau du stade Tchaker vers 9H. Elle m’expliquait qu’elle avait voté entre 8 et 8H30 pour pouvoir aller travailler, elle fait le ménage à domicile. « Il n’y avait pas beaucoup de monde, deux ou trois personnes étaient devant moi au bureau de vote ». Elle se disait contente et espérait que le prochain président serait bon avec le peuple et qu’il serait honnête surtout. « C’est tout ce que je demande », me dit-elle puis, ajoutant, l’air malicieux « J’espère aussi que j’aurai enfin un logement comme tout le monde… ». Dans les centres que nous avons pu visiter, en effet, les électeurs ne se bousculaient pas. Pas plus d’une ou deux personnes dans chaque bureau…
Dans un autre centre, pas loin de l’ancienne mairie de Blida, en allant vers Bab Errahba, l’école primaire Sidi-Yekhlef-Mustapha, un des deux policiers à l’entrée m’emmène au bureau du chef de centre après avoir vu mes papiers. Il y règne une ambiance de déjeuner, des boîtes de pâtisseries et de pizzas béantes posées çà et là sur les bureaux, deux femmes au fond sur la droite, l’une en train de manger, l’autre écrivait sur un registre … Le chef de centre était assis à son bureau pendant qu’un de ses collaborateurs parlait à un citoyen. Son nom ne figurait pas sur les listes, l’agent lui conseille de se rendre à l’APC de Bab Dzaïr pour s’enquérir… Le chef de centre regarde enfin mon ordre de mission, il me demande comment je m’appelais, jette un nouveau regard sur le document puis m’explique qu’il doit en référer à ses supérieurs… « Impossible », me lance-t-il après son coup de téléphone, « le chef de daïra exige un badge délivré par l’Anie ». Je lui dis que le chef de daïra n’avait pas autorité, cette fois, et qu’il devait en référer à la commission de wilaya de l’Anie, que j’en venais justement mais rien à faire, pétri dans les rouages de l’administration, il me répond que le président de la commission de wilaya de l’Anie n’avait qu’à lui écrire… Il prenait ses ordres par téléphone du chef de daïra qui n’avait aucune autorité sur lui mais il demandait au responsable de la commission de wilaya de l’Anie, son véritable responsable en la circonstance, de le saisir par lettre ! Il est 14H30. J’abandonne…

La commission de wilaya de l’Anie
12H17. Siège de la commission de wilaya de l’Anie. Le soleil a fait son apparition mais il fait toujours froid. Un vent glacial souffle depuis un moment. J’attends le responsable de l’Anie, l’officier de police, jeune, me dit qu’il est allé voter. Hier, il y avait moins de policiers qu’aujourd’hui. J’étais venu pour essayer de glaner quelques informations mais sans succès, on n’a pas voulu me recevoir : « il faut un badge », m’a-t-on dit…
12H40. J’attends toujours devant le siège de la commission de wilaya de l’Anie. Monsieur Sidi Moussa, responsable de la commission de wilaya de l’Anie a voté. Un quart d’heure après, il me reçoit. «Il y a 272 centres et 1 845 bureaux de vote répartis à travers les 25 communes de la wilaya. Les bureaux de vote ont ouvert leurs portes à 08 heures précises, ils fermeront à 19 heures exactement. Le taux de participation enregistré à cette heure est de 08,01%. Aucun incident n’a été signalé jusqu’à maintenant. Les candidats ont envoyé leurs représentants. Un des candidats dispose de 1 100 représentants, c’est le plus fort en termes de représentation, le plus faible de tous n’a envoyé que 250 représentants, pas même de quoi couvrir les 272 centres de vote. Je demande le nom de ces deux candidats, le nombre de représentants pour les 3 autres candidats… « Vous avez les mêmes informations que vos confrères. Nous n’en avons pas d’autres », me dit le responsable de la commission de l’Anie. Une dernière question à propos de la commission elle-même. « Elle est composée de 11 membres. Ses missions sont la surveillance, le contrôle et le suivi des opérations de vote ». Beaucoup de membres de la commission ne sont pas là ? « Ils sont en mission de contrôle depuis ce matin… ». L’entretien est terminé, je remercie, Monsieur Sidi Moussa tout en lui demandant l’horaire du dernier point de presse, celui relatif aux résultats définitifs ? Il me répond : « les résultats ne seront communiqués qu’une fois déposés au niveau de la commission nationale ».

Le dépouillement
Nous avons assisté en tant que citoyen à l’opération de dépouillement dans un centre situé dans la commune de Ouled-Yaïch, près de l’annexe de l’APC des 400/Logements. Les résultats du dépouillement ont donné l’ordre suivant : Tebboune, 1er avec 88 voix, 2e Bengrina avec 30 voix, 3e Benflis avec 18 voix, 4e ex æquo Bélaïd et Mihoubi.

Les résultats communiqués par l’Anie
17H. Jeudi 12/12/2019.Taux de vote global : 33,02%
Vendredi 12H15. Taux de vote par candidat
Tebboune 1er avec 143 784 votants soit 57,96%
Bengrina 2e avec 51 686 votants soit 20,33%
Mihoubi 3e avec 18 444 votants soit 7,43%
Bélaïd : 4e avec 14 484 votants soit 7,05%
Benflis : 5e avec 13 684 votants soit 6,73%