Le mouvement populaire pour le changement a besoin d’un cadre de coordination et d’organisation pour faire aboutir ses objectifs. Il a besoin d’une « feuille de route » et d’un « programme d’action » pour donner corps à la transition qui s’amorce depuis la sortie de millions d’Algériens contre le régime politique actuel. Et faire en sorte que cette séquence – qui peut prendre douze mois – s’ouvre sur une refondation du système politique et économique en Algérie, une étape préalable à la mise en place d’une deuxième République dans le pays. C’est, en résumé, la thèse défendue hier par l’ancien Premier ministre Ahmed Benbitour, lors de son passage au forum du journal El Hiwar. Dans sa prestation face à un parterre composé de journalistes, d’étudiants et autres, M. Benbitour a mis en garde contre tout retard, pour le Hirak, de structurer ses forces et de se doter d’un cadre de réflexion et d’action. Les animateurs du mouvement, a-t-il expliqué, doivent sacrifier rapidement à l’obligation de la structuration et de l’organisation afin d’imposer le choix des Algériens pour le changement et le défendre face à un régime qui sait qu’il est partant, mais qui cherche encore à manœuvrer pour gagner du temps.
Selon l’ancien Premier ministre, la nécessité pour le Hirak de s’organiser n’est ni un luxe ni une trahison des aspirations des Algériens.
C’est, au contraire, la seule voie pour que les objectifs de changement, portés par les manifestants depuis neuf semaines de protestation, deviennent réalité. Le processus passe par l’établissement d’une «feuille de route» devant asseoir définitivement l’idée que le système incarné actuellement par le duo Bensalah-Bedoui est terminé, ainsi que le projet de se préparer à un nouveau «logiciel» politique pour le pays, qui commencerait par des élections. Afin d’insister sur l’urgence de cette feuille de route, Ahmed Benbitour a cité les «précédents égyptien et tunisien», pour rappeler que si des groupes d’opposition implantés dans les capitales et à proximité des centres du pouvoir sont en mesure de déstabiliser et de faire vaciller ce dernier par leur mobilisation, ces mêmes groupes ont montré qu’ils peuvent échouer parce que n’ayant pas de « programme d’action ».
C’est le moment pour le Hirak d’accroître la pression sur le régime en se dotant d’une feuille de route – car les conditions du changement sont réunies et il s’agit de bien les exploiter. Il s’agit, a-t-il énoncé, d’un système à bout de souffle et lourdement coupable de corruption et de toutes sortes de dépassements, de la neutralité bienveillante des services de police et de sécurité envers les manifestants, du rejet de ce qui a trait symboliquement au pouvoir actuel. « Si on me le demande, je suis prêt à participer à l’élaboration de cette feuille de route et au choix du profil des compétences qui doivent y être associées ».
« Il s’agit de changer de système pas de personnes », a-t-il insisté, en affirmant, dans une remarquable ouverture d’esprit, que ceux qui étaient dans le système et qui disent aujourd’hui s’être trompés ne doivent pas être rejetés.
« Un audit important »
des dossiers
Parmi les suggestions de M. Benbitour concernant la feuille de route, il a mis l’accent sur la « corrélation entre le politique et l’économique ». Tout indique qu’il s’agit d’aller vers une politique d’austérité, mais « équilibrée » pour que les couches vulnérables de la société n’endossent pas la facture de la crise. Il « faut un audit important » pour le gouvernement à mettre en place dans le cadre d’une transition en «rupture avec les pratiques anciennes». «Je suis pour l’installation de pôles d’investissements accompagnés par les banques d’affaires et non pas commerciales », pour leur gestion par une administration compétente et pour une «monographie des priorités d’investissement ». L’investissement dans les secteurs qui ne sont pas prioritaires n’est pas interdit, mais il n’aura pas d’appui financier de l’Etat, a-t-il souligné.
Les réformes à mettre en place devraient aboutir dans une période de cinq ans, a-t-il prévenu, en raison de la taille des chantiers à investir.
Il a toutefois rassuré que l’Algérie n’est pas en situation de recourir au FMI et qu’elle dispose d’atouts lui permettant – non sans difficulté cependant – à entrer dans une nouvelle ère.
Dans son diagnostic des origines de la crise, il a pointé des «choix et des décisions irrationnels» et en «contradiction avec l’intérêt général». Il a déploré «l’absence des valeurs et des principes, la corruption, l’indifférence face à la chose publique, la violence réelle et symbolique, des facteurs qui ont freiné le développement du pays, selon lui. Dans le jeu des questions-réponses, l’ancien Premier ministre a été obligé de rappeler des évidences comme de réaffirmer qu’il ne pouvait pas être invité par le président de l’Etat Bensalah aux consultations qu’il mène, actuellement, et qu’il ne pouvait pas y répondre par l’affirmative. « « Je suis contre les élections de 4 juillet prochain. Il n’est pas question pour moi de me présenter pour ces échéances ». « J’ai quitté Mouwatana après avoir défendu mon point de vue, pour aider cette initiative à prendre pied et pour garder ma liberté personnelle et d’initiative ». Il a nié avoir rencontré le général Toufik. «Je n’ai pas rencontré Toufik depuis que j’étais au gouvernement », a-t-il affirmé. Il s’est dit pour la poursuite judiciaire des hommes d’affaires corrompus.
L’indépendance de la justice est la base de la lutte contre la corruption. «Nous devons séparer le pouvoir exécutif et judiciaire», a-t-il indiqué. Et d’ajouter : « La non-séparation des pouvoirs est à l’origine de la corruption» et des «anomalies» auxquelles les Algériens ont assisté depuis des années. M. Benbitour a refusé de répondre aux questions sur l’avertissement lancé par le chef d’état-major de l’ANP Ahmed Gaïd Salah à l’ex-patron des services, le général Toufik. « Je n’ai pas de données ni d’informations précises à ce sujet, je préfère donc ne pas me prononcer ». Sur l’amazighité, il a dit que « la diversité est une richesse et non une pauvreté » pour l’Algérie.<