Il pleut à verse. Les immeubles à l’entrée de l’agglomération ne sont plus que l’ombre d’un passé coloré. La peinture écaillée, les lumières blafardes des lampadaires annoncent un village touristique triste. La RN 09, qui traverse le village de Tichy, est saturée de poids-lourds. Tous se dépêchent d’aller décharger leurs marchandises au port de Béjaïa ou, en sens inverse, quittent la wilaya pour aller vers celle de Sétif par Kherrata ou Jijel par la Corniche. Kabyle, pour les uns, jijélienne, pour les autres. Mais cet embouteillage n’intervient qu’en fin de journée.

Tichy, qui n’a pas eu son été indien cette année, au même titre que toutes les villes algériennes, entre de plain-pied en automne qui s’est déclaré à l’avance. « La saison touristique a été gâchée par la Covid-19 », nous dira Youcef, un étudiant en électrotechnique, reconverti pour l’été en serveur au resto « les Bons frères », propriété d’un de ses amis. « D’habitude les restos sont bondés, nous dira-t-il, mais cette fois, ce n’est pas la cohue. Mais on s’estime heureux parce que la saison estivale n’est devenue effective qu’à partir de la mi-août. » Youcef nous dira aussi l’important investissement consenti dans la bouffe, car se restaurer à Tichy, les années écoulées et en saison estivale, relevait du parcours du combattant. « Beaucoup de touristes préféraient aller manger à Béjaïa ou Souk El Tenine, car à Tichy, il n’y avait ni la qualité ni la quantité. Mais maintenant, ça va. Entre les pizzerias, les restos et les poissonneries, il y a pour tous les goûts », nous affirmera-t-il, au détour d’un plat de brochettes servi à un couple de Bordj Bou-Arréridj. Il ne faut pas espérer trouver une bouffe de qualité supérieure, mais force est de reconnaître que se restaurer maintenant à Tichy n’est plus aussi compliqué que par le passé. On y mange des choses simples pas chère, et le h’miss et le matlou’ offerts gracieusement par notre hôte sont là pour ouvrir un appétit qui ne sera comblé qu’après des brochettes, du poulet à la braise et des spaghettis « sanguinolentes ».
En face, les fameux hôtels Syphax et Club Alloui. Ils incarnaient le nouveau Tichy dans les années 1990, puis ont été victimes d’une réputation sulfureuse et d’un refus de la population de Tichy de la tournure prise par des événements provoqués par des touristes trop expansifs. « Tous les beggara de la région venaient pour se distraire et croyaient que leur argent leur permettrait de dépasser les bornes de la décence », nous expliquera Moncef, un enseignant qui a assisté à la montée en puissance des deux hôtels et la décadence qui s’en est suivie. Les deux hôtels furent alors « rappelés à l’ordre » par les Tichyssois par un violent saccage des lieux.



Les Hammadites omniprésents
Aujourd’hui, tout est rentré dans l’ordre et les hôtels ont regagné en estime et en nombre de clients, même s’ils n’affichent pas complet. La raison n’est plus d’ordre moral, mais sanitaire, la Covid-19 est passée par là. « On espère se rattraper l’année prochaine », nous dira, confiant, Nabil, employé à l’hôtel Syphax.
Notre étonnement cette fois n’a pas concerné les hôtels cités plus haut où « l’oubli » qui caractérise les immeubles de l’entrée du village, mais plutôt l’absence totale du port de la bavette ou masque sanitaire, pourtant obligatoire dans les lieux publics clos et les transports en commun. Il y a bien des écriteaux à l’entrée des commerces qui recommandent d’en porter, mais personne ne juge bon de le faire. Même les commerçants eux-mêmes n’en portent pas. Quant à la distanciation sociale, mieux vaut ne pas en parler. Une seule fois, le port du masque nous a été exigé. C’était à l’entrée d’une pharmacie, où l’on se rendait justement pour en acheter.


Quelques mètres plus loin, Mouloud, sans masque de protection, bien sûr, affiche fièrement « une marchandise à la mode de cette année », le nécessaire pour un bon nageur. « Handicapé » par une trop grosse chique de tabac qui lui déformait le visage, il nous dira quand même que « tout est arrivé il y a un mois ». A notre étonnement sur la disponibilité de la marchandise alors que les frontières sont fermées, il nous répondra par un malicieux « tout rentre et tout sort, même b’ni Adam ». Pour lui aussi, la saison est foutue, tout comme Mohamed, un marchand de souvenirs de Kabylie, mitoyen, qui s’efforce d’emballer des cruches et des tadjines pour une Constantinoise. « Ce qui a sauvé ma journée », nous avouera notre interlocuteur.
Deux cents mètres plus loin, trône toujours l’hôtel mythique de Tichy, de toute la wilaya de Béjaïa, « Les Hammadites », inauguré en 1972 par le président Boumediène. Il fait partie de la série d’hôtels pensés par Ferdinand Pouillon, le fameux architecte français, qui en réalisera une quarantaine, mais pas seulement. « Les Sables d’or » de Tipaza, « El Caïd » à Bou Saâda, « El Mountazeh » d’Annaba, et le complexe touristique de Sidi Fredj. Ses créations font partie de l’âge qui promettait d’être en or du tourisme algérien. « Nous nous accommodons pour le moment d’une quarantaine de chambres, pratiquement toutes occupées », nous dira Bourai Ahcène, le directeur des Hammadites. « Nous disposons d’une capacité d’accueil de 147 chambres. Mais nous avons entamé des travaux de rénovation de l’aile Est, avec l’objectif de livrer le tout, avec une piscine, pour l’été. Mais avec la pandémie qui s’est installée, les travaux se sont arrêtés et n’ont repris qu’au mois d’août ». M. Bourai espère la fin des travaux pour la fin de cette année, pour entamer la modernisation de l’aile Ouest.
Très prisé pour la qualité de son service et le calme olympien qui y règne, l’hôtel « Les Hammadites », pieds dans l’eau, ressuscite chaque année un peu plus, tel un sphinx, et promet de répondre aux désidérata de sa fidèle clientèle.
En attendant, l’espace vert de l’hôtel revu et corrigé en un jardin mi-français mi-anglais offre déjà un aperçu de ce que sera l’hôtel une fois sa modernisation achevée.

Capri, c’est fini
Plus loin, toujours sur la RN 09 vers Béjaïa, rien ne va plus pour Capritour, à cheval entre Tichy et Boukhalfa. Pensé et réussi dans les années 1990 aussi, le village touristique n’est plus que l’ombre de lui-même. Il offre un aspect fantomatique, en contradiction totale du bouillonnement d’activités qui le caractérisait. Très estimé par une clientèle à la recherche d’abord de tranquillité et de convivialité, puis de forts décibels et de plaisirs interdits, le complexe locatif a vu dépérir son étoile pour n’offrir en ce mois de septembre que des résidences blafardes et délabrées. Les commerces, fermés pour la plupart, ne font plus recettes et les acquéreurs qui se disputaient le moindre mètre carré, il y a vingt ans, peinent aujourd’hui à revendre leur bien dans un village touristique où il ne fait plus bon passer ses vacances. Les scandales à répétition, les abus d’alcool et de drogues, la fréquentation assidue de l’endroit par des filles de joie et les vols et agressions à répétition, ont vite fait de transformer le paradis promis en un enfer certifié. « Cela fait quatre ans que j’essaie de me débarrasser de mon F2 acquis à prix d’or, nous dira Salah, un Algérois qui frise la soixantaine. Il n’y a pas de potentiel acheteur, et s’il y en a, c’est avec une offre qui ne représente même pas la moitié de ce que j’ai payé. Je vais garder mon appartement fermé, payer un gardien à l’année, en espérant une amélioration de la situation d’un village qui fut autrefois une attraction aussi bien pour les nationaux que pour les Européens et les émigrés ». En continuant vers Béjaïa, ce sont les plages d’Acherchour qui ne trouvent plus de vacanciers. Les odeurs pestilentielles qui s’en dégagent à longueur d’année et les pluies torrentielles de ce début septembre ont découragé plus d’un plaisancier. L’entrée des plages garnie de pancartes de « parking » et « plage gardée » commencent à gondoler et le semblant d’activités ne provient que des marchands de fruits et légumes improvisés sur le bas-côté de la RN 09. Le raisin et les piments côtoient les figues et l’huile d’olive, garanti « meilleure que celle de Jijel », le concurrent numéro un de celle de Bgayeth et ses environs.
Il fait déjà nuit et le village commence déjà à flétrir, à s’endormir.
Que c’est triste Tichy au temps des automnes contes…