Par Lyes Sakhi
Un imam de la mosquée Sidi El-Mouhoub, au cœur de Béjaïa, et la gérante d’un nouveau salon de thé devront s’expliquer prochainement devant la justice. La loi devra se prononcer sur le cas de ce religieux qui a lancé une pétition contre la gestionnaire du futur établissement à laquelle il refuse, lui et des voisins, de poursuivre son commerce dans le quartier.
L’histoire de cet imam rageusement emporté contre une gestionnaire d’un salon de thé a de quoi être «casée» dans la rubrique du fait divers vite oublié ou récupéré par un génial faiseur de sketch ou de soap comme on en consomme beaucoup en ce mois de Ramadan. Mais ce n’est pas du tout le cas. C’est même plus inquiétant. Car, contre la dame qui veut exploiter son salon de thé et n’entend pas renoncer à ses droits, il y a eu des faits d’intimidation et de violence signalés, selon des témoignages. Le collectif libre et indépendant des femmes de Béjaïa, un groupe de féministes en activité depuis novembre 2017, ainsi que le Comité de défense des libertés (CDL), créé en décembre 2020, ont même réagi, mardi 20 avril, à cette préoccupante affaire. Il s’interroge s’il ne faut pas «s’alarmer de l’effroyable montée des idées rétrogrades dans la ville de Béjaïa». La raison de cette interrogation, affirme les deux collectifs dans un texte commun, c’est parce que le salon de thé «est tout simplement géré par une femme», ce que l’imam ne conçoit pas.
On apprend que la pugnace gérante qui subit l’hostilité du religieux, avec l’aide de personnes du quartier, s’est rendue auprès du directeur des affaires religieuses, M. Djouhri, qui lui aurait affirmé qu’elle était dans son droit et qu’il interviendrait pour que l’imam annule sa pétition. Mais ce dernier ne l’a pas fait et s’est radicalisé. «M. Djouhri a-t-il réellement exigé de l’imam de laisser en paix la dame ?», questionnent le collectif féministe de Béjaïa et le CDL. «Au vu de son comportement hostile envers la gérante, rien n’indique qu’il aurait reçu des consignes fermes», estiment-ils. «Le drame dans cette histoire absurde, c’est que le jour de l’inauguration du salon de thé, la police afflue vers les lieux pour intimider la gérante, se mettant ainsi au service de l’injustice la plus lâche qui soit. Les invités étaient complètement abasourdis», avancent les deux collectifs sur la foi du témoignage de la gérante.
On sait aussi que celle-ci a sollicité le P/APC-FFS de Béjaïa, Abdenour Tafougt, mais ce dernier lui a dit, selon son témoignage : «Je ne peux pas casser la parole de l’imam». Pour le collectif, qui indique vouloir interpeller le parti sur la réaction de son élu, le P/APC «n’a pas cherché à savoir qui a tort qui a raison» alors que la gérante est en règle.
Cette effrayante affaire se corse quand un voisin occupant une loge mitoyenne du salon de thé a brandi une hache et s’est lancé contre la dame, rapporte encore le collectif. L’agresseur a été arrêté, mais a récidivé en urinant cette fois pendant la nuit devant la porte du salon de thé, à la suite d’un dépôt de plainte de l’avocat de la gérante. Selon le collectif féministe, l’imam a demandé l’annulation de la plainte. Le défenseur de la gérante, lui, a réclamé à son tour de retirer sa pétition, ce qu’il n’a pas accepté, conduisant l’affaire à passer au Tribunal. La «moralité» pour le collectif est «si l’imam ne s’occupait que de sa fonction spirituelle et si la police avait fait son travail, la situation n’aurait pas connu un tel développement». A suivre. n