A l’instar de la musique, de l’art culinaire, le qualifiant traditionnel colle comme une seconde peau à la robe chaouie, ce qu’il lui donne un aspect archaïque, voire obsolète. Chaque fois que l’on invoque cette tenue, le mot traditionnel est automatiquement ajouté et ce n’est pas fait pour améliorer la situation que vit cette belle tenue qui a échappé au trépas de justesse.

Si de nos jours la robe chaouie respire la bonne santé et trouve sa place dans différents événements, et des plus chics, elle est aussi quasi obligatoire dans la dot de la mariée. Et ce n’est certainement pas grâce au monde mondain ni aux différents défilés de mode d’où elle était exclue jadis. Souvent bariolée et de couleurs des plus vives, les femmes sont enclines aux couleurs chatoyantes, azouguegh, awardi, azizaou… pour ce qu’elles portent mais aussi ce qu’elles tissent, comme les tapis lors de la manifestation de Thifesouine à Menâa. Le milieu rural pendant longtemps avait constitué une sorte forteresse pour protéger le patrimoine aussi bien matériel qu’immatériel dont jouit le Grand-Aurès. Tapis, bijoux, poteries et aussi et surtout la robe chaouia, que portait la femme au quotidien et pas uniquement lors de différentes fêtes ou cérémonies comme c’est le cas aujourd’hui.
En Algérie profonde, on a beaucoup parlé de l’exode rural et ses répercussion négatives, mais on n’a jamais invoqué le coup porté par l’urbanisation et la modernisation de zones rurales. Pourtant, dans ces mêmes lieux, il y avait une forme d’autosatisfaction dans différents domaines, notamment alimentaires et plus particulièrement vestimentaires. En plus de tisser des tapis, mais aussi des burnous et des kachabiya, les femmes chaouies confectionnaient leurs propres robes qu’elles n’achetaient pas dans les magasins, qui, de toute façon, n’existaient pas dans ces contrées. Un habit qu’elles portaient dans les champs, où elles travaillaient avec l’homme, et lors des fêtes et autres sorties et célébrations.
Plusieurs facteurs et des plus négatifs ont contribué au recul, puis à la disparition et presque l’extinction de la robe chaouie. La disparition du marché du tissu, nous disent beaucoup de femmes que nous avons interrogées à ce sujet. Nos interlocutrices nous informent qu’à un moment, des vendeurs ambulants allaient dans les villages et mêmes les douars les plus reculés pour proposer cette cotonnade bien spécifique. Dans certains cas, les vendeurs ambulants acceptaient même le troc. S’ajoute d’autres éléments, dont le plus signifiant reste l’apparition du hijeb, qui a porté l’estocade à la robe auressienne, qui s’est vue reléguée au rang d’habit d’intérieur ou du troisième âge. Pour Rayane, jeune universitaire, c’est aux jeunes filles de donner l’exemple comme elle le fait elle-même : « Nous avons vécu un moment qui a duré quand même. Il faut reconnaître qu’on avait une préférence pour les produits, les styles ou les idées de la culture des autres au détriment de la nôtre. Je pense qu’il y a une prise de conscience et un retour à soi. Nous avons trop cherché ailleurs, ce que nous avions chez nous. » Pour Narimane, jeune modéliste, la melhfa chaouia n’est pas aussi chaouie que ça, mais plutôt une robe du pourtour méditerranéen. Pour étayer ses dires, la jeune styliste nous invite à voir et regarder les images de la mythologie grecque, où toutes les femmes portaient la même melhfa que nous trouvons dans les Aurès. Zora, Nasima, Farah possèdent toutes des melhfas mais qu’elles réservent uniquement pour les occasions, en général, les mariages qui ont lieu en période estivale. Ce qui confirme les dires d’un commerçant, route de l’Indépendance, qu’effectivement, il y a une renaissance de cet habit. Les ventes, une opération économique qui obéit à l’offre et à la demande, nous dit-il en connaisseur, montent en flèche à l’approche de la belle saison. En décembre dernier, la 3e édition du Festival culturel national de l’habit traditionnel mettait à l’honneur la melhfa chaouie. Lors de cette rencontre, la robe chaouie a été encensée.
C’était l’occasion pour cette tenue de retrouver ses différentes appellations, melhfa, el haf, hayek, eheda, adil, El houli. Des noms majoritairement berbères. Une variante du Sud, puisque la melhfa est aussi portée dans une grande partie de cette région, tout en rappelant une de ses particularités, à savoir sa couleur sombre (noire ou indigo). Cette rencontre, couronnée d’un succès sans précédent, fait son chemin et donne déjà des idées aux associations, mais aussi aux spécialistes dans le domaine de la culture pour l’organisation, à Batna ou Kenchela, du premier défilé de mode où la robe chaouie sera la star. On apprend qu’il y a en gestation un projet dans ce sens, lancé par un groupe de jeunes gens de Kaïs (wilaya de Khenchela), et un autre de tailleurs et modélistes de Batna pour l’organisation d’un concours Miss Aurès, à la mi-avril 2017.