Il y a à peine quelques années, les rapports de l’Unesco quant à l’utilisation et la fréquence de l’usage de la langue maternelle, le tamazight, dans les Aurès, indiquait une situation peu reluisante, voire même inquiétante, au vu du recul de l’usage de la langue maternelle, et le nombre d’utilisateurs (locuteurs) pour moult raisons. Depuis, beaucoup de choses ont changé.

L’empiètement de la zone urbaine sur la zone rurale et l’absence presque totale de support pour véhiculer la langue maternelle, mais aussi et surtout, le fait que la langue berbère ne bénéficiait d’aucun statut juridique étaient pointés du doigt. Selon des statistiques récentes, le chaoui est parlé par plus de 2,7 millions de personnes dans le Grand-Aurès, sachant que les wilayas concernées sont Batna, Kenchela, Oum El Bouaghi, Tébessa, Souk Ahras et Sétif, partie extrême Sud et une partie des wilayas de Guelma et Biskra et aussi la présence de nombreuses communautés chaouies dans les wilayas de Annaba et de Constantine. Dans les années 1980, le Grand-Aurès a connu la naissance d’un grand mouvement culturel amazigh pour la revendication identitaire (langue, culture, histoire et autres patrimoines…), dont la plus importante était la reconnaissance de la langue amazigh et l’attribution du caractère national et officiel. En effet, ce vaste mouvement de revendication avait connu une large adhésion de toutes les franges de la société à travers les Aurès, notamment dans le milieu universitaire où un nombre impressionnant d’associations avait proliféré, dont une grande partie s’est fixée comme objectif de redynamiser la langue des ancêtres, et de nos jours, les fruits sont palpables. En effet, dans certaines régions où l’usage du chaoui avait nettement reculé, on a assisté à une sorte de renaissance. L’organisation de différentes manifestations culturelles telles que le printemps de Menaâ (Thifsouine), la Fête de l’automne à T’kout (thamghra netemenzouth) ou encore, la fête de Yennayer à Tébessa, Bessagrou, le Festival de la chanson chaouie, les poésiades en tamazigh à Kenchela et bien d’autres activités a donné un coup de fouet avec un grand impact sur le citoyen en réanimant son sentiment identitaire.
De nos jours, la situation s’est nettement améliorée quant à l’usage de la langue maternelle, selon les différents acteurs et locuteurs, même si des entraves et autres obstacles existent encore, nous disent des militants du Mouvement culturel amazigh, des enseignants de tamazight, des étudiants et de simples citoyens, pour qui la langue maternelle est plus qu’une revendication, mais un équilibre et un bien-être, disent-ils. Les débats sont moins houleux que jadis, la passion semble céder la place à la réflexion et à la pédagogie. Au département de l’enseignement et de la culture amazighs, qui a ouvert ses portes à l’université de Batna, depuis quatre ans, les appréciations sont contrastées quant à la situation de la langue maternelle, loin de l’enceinte universitaire. A ce sujet, Salim Guetouchi, maître assistant, enseignant au département de tamazight, nous dit avec un certain scepticisme et selon son approche, « l’usage de la langue maternelle est toujours en régression ». Il ajoute : « On parle de statut, mais tamazight ne l’a toujours pas réellement, car on n’est pas encore dans la construction. J’ai gardé contact avec mon village natal et je peux dire, que même dans les villages, c’est-à-dire la zone rurale, la langue maternelle ne s’épanouit pas. Si l’officialisation peut aider, elle tarde à venir réellement. » Akkaf Fatma, mastère 2 au département de tamazight de Béjaïa, ne partage pas cet avis : « Je suis originaire des Aurès, du village de Menaâ plus exactement, et je poursuis mes études en tamazight en mastère 2.
Je suis partie pour mes études avant l’ouverture du département à Batna. En effet, la situation de la langue maternelle n’est pas des meilleurs, mais en tant qu’universitaire et surtout locutrice, je peux témoigner qu’il y a une nette progression. Dans ma vie d’universitaire, j’utilise au quotidien ma langue maternelle dans ses variantes puisque je poursuis mes études à Béjaïa. Quand je rentre chez moi, je parle exclusivement en chaoui au sein de ma famille et avec tous les membres de ma famille, dans le sens où toutes les générations parlent encore la langue maternelle et c’est rassurant. » Pour le chef du département de la langue et de la culture amazigh, Nehali Jamel, ce dernier reste positif et estime qu’il faut comptabiliser les efforts mais aussi la place de la langue maternelle tamazight avec toutes ses variantes, qui ont fait un saut et des plus importants dans notre société . Il dira : « Les statistiques nous l’indiquent, il y a bien un retour à la langue maternelle surtout chez la nouvelle génération et dans tous les milieux confondus. Les différentes promotions qui se sont succédé au département sont révélatrices. Si la toute première était constituée d’étudiants exclusivement berbérophones, ce n’est pas le cas de celles qui ont suivi. Cela veut dire que même les étudiants qui ne sont pas forcément berbérophones sont venus poursuivre leurs études dans notre département. Ils viennent des quatre coins du pays, des zones dites non-berbères et non-berbérophones, à l’exemple de Skikda, ou encore Oued Souf. »
Toujours selon notre interlocuteur, il y a trois espaces où évolue la langue maternelle. A l’université, département amazigh, en milieu urbain, où des espaces ont été reconquis, les médias ont joué un rôle très important (radio, télévision) et le troisième espace est juridique depuis l’attribution du caractère officiel à tamazigh. Beaucoup d’entraves, de freins, voire d’hostilités ont disparu. Des étudiants du département de la langue et culture amazighes, et à la veille de la Journée mondiale de la langue maternelle, préparent une rencontre pour le 16 avril sous le thème « La relation de la langue maternelle, avec les langues étrangères ». A ce sujet, Sarah, étudiante en deuxième année, compte prendre part à cette rencontre, initiée par le Haut-Commissariat à l’amazighité. Elle estime, quant à elle, que de nouveaux espaces sont offerts à tamazight, à l’exemple des réseaux sociaux, et que de nos jours, il y a plus de positifs que de négatifs pour peu que les locuteurs occupent ces espaces, comme elle le fait. « Je m’exprime exclusivement en chaoui sur Facebook, mais je reste ouverte et j’accepte que d’autres interlocuteurs me rejoignent et m’invitent, sans hégémonisme linguistique comme c’était le cas jadis », précise-t-elle.