«Sacralisé par le sang de centaines de fidayine et de moudjahidine qui y ont succombé à des tortures difficilement racontables, cet endroit a été honteusement abandonné aux méfaits du temps et des hommes», lâchera avec amertume Abdeslem Tabet Aoul, l’un des anciens détenus dans ce lieu de sinistre mémoire.

Il s’agit du Bastion 18, situé à hauteur de la caserne du 2e Chasseur de Blass el Awd, baptisée ensuite caserne chahid Acimi-Miloud -abritant aujourd’hui la faculté de médecine Dr Benaouda-Benzerdjeb, collée à l’Ecole de police -reconverti en lycée polyvalent Ahmed-Benzekri, où nous l’avions accompagné pour une «halte» commémorative symbolique à la veille du 64e anniversaire du déclenchement de la guerre de Libération nationale. Genèse de sa création. Avec l’annonce de l’Ouest oranais comme zone d’exception pendant la guerre de libération nationale et la décision de François Mitterrand, alors ministre de l’Intérieur du gouvernement français, de confier les affaires de police à l’armée française, il fut décidé d’ouvrir des centres de torture et d’exécutions extrajudiciaires. C’est ainsi qu’à Tlemcen, en juin 1957, le coin sud-ouest de ladite caserne fut choisi pour cette sinistre destination. Il fut dénommé par les services du 2e bureau de l’armée française «Le Bastion 18» où l’on voyait défiler les agents de différents services, tels la PRG, la DST, le 5e bureau avec ses officiers… Notre interlocuteur nous précisera que ce lieu appartenait au réseau des DOP (une abréviation de Dispositif opérationnel de protection) qui constituaient un véritable maillage répressif à travers tout le territoire national, selon cet ancien détenu, qui nous fera non sans émotion une description in situ du «Bastion 18». Ce centre de torture avait une entrée en haut d’un talus, fermée par un portillon en bois (aujourd’hui en fer forgé) d’un mètre de large environ sur deux mètres de haut. A l’intérieur, une cour avec un bassin circulaire au milieu flanqué d’un immense pin, que nous avons trouvé «abattu» sur le sol suite aux vents violents, et tout autour, côté est, les salles de tortures et d’interrogatoires, le reste réservé aux cellules de 2m x 0,8 x 2m : côté nord de la n°1 à la n°7, côté ouest de la n°8 à la n°20 et côté sud de la n°21 à la n°25. Les moyens de «la Question» seront évoqués dans ce sillage : gégène, bastonnade, coups de poing et de pied, crachat… Des noms d’anciens détenus (fidai) et de chouhada seront cités : Bekkaï Mohammed, Benkebil, Selmane, les frères Karaouzène, Yadi Sid-Ahmed, DQerrar, Gherriche, Tabet Aoul Touhami, Kada Kloucha, Bendahous Ghouiti, Brahim Othmane, Mammèche Nadir, Chaoui Boudghène, Zerrouk, les frères Allali, Maliha Hamidou… Sans «oublier» le bourreau Benboul et son chef Maiglino aux côtés des inspecteurs de police Ghomri dit «Memmou», Pierrot Salinas, Benichou, Cascalès… Il faut savoir que «le Bastion 18» allait être rasé n’était l’intervention de l’Ecolymet auprès du wali de l’époque Zoubir Bensebbane. Ce site figurait sur le tracé de la nouvelle voie de communication qui relie l’allée des Pins à Bab El Hadid via la caserne Miloud, début des années 2000. Réaction de la société civile, en l’occurrence Ecolymet (Association des anciens élèves de l’EPS, du collège de Slane, du lycée de garçons et de la médersa de Tlemcen). Le président Sid Ahmed Taleb, le vice-président Abdeslem Tabet Aoul et le secrétaire général Mohammed Negadi demandèrent audience au wali de l’époque Zoubir Bensebbane qui accéda à leur requête, à savoir «épargner» le site en question. Un arrêt des travaux intervenu in extrémis grâce aux démarches entreprises auprès de la présidence de la République par trois moudjahidate de Tlemcen ainsi que l’intervention du ministre de l’Intérieur Yazid Zerhouni, si l’on en croit ce membre de l’Ecolymet. Ainsi la mémoire des chouhada fut sauvée des «dents» inexorables du bulldozer à cause de l’ignorance de certains. Un tantinet cynique ou peut-être complaisant, l’ex-ambassadeur Choaïb Taleb Bendiab (décédé) suggéra l’érection d’une stèle commémorative. Pour sa part, Chiali de la Seror proposa comme option la réalisation d’une trémie. «Ce lieu est sacré, il n’a pas de prix, il symbolise un repère historique, il incarne la mémoire de nombreux martyrs», nous dira sur un ton pathétique mais non moins fier Abdeslem Tabet Aoul qui lance à cette occasion un appel pressant aux autorités pour la préservation de ce site en engageant des travaux de restauration ; ce dernier abhorre le mot réhabilitation qu’il juge impropre dans ce cas. A noter que l’Association environnementale Aspewit, présidée par Morsli Bouayed, a initié récemment une opération de nettoyage des lieux squattés par une faune de marginaux avant d’installer un panneau signalétique à l’entrée sur le fronton. Notons que les autorités locales n’y ont jamais mis les pieds lors des journées commémoratives (fête de la Victoire, journée du Moudjahid, fête de l’Indépendance, commémoration du 1er-Novembre 1954). On ignore les raisons de cette désaffection par rapport à ce haut-lieu de la résistance urbaine. Soulignons dans ce contexte que le recueil de l’Ecolymet intitulé «Quelques épisodes de la Bataille de Tlemcen» (édité en 2006) renferme, entre autres, un témoignage vivant inédit de Abdeslem Tabet Aoul sur le Bastion 18 sous le titre «Au-delà de la souffrance physique». Réda Brixi, membre de l’ALN en 1958, par ailleurs anthropologue et muséologue, est l’auteur d’un livre intitulé «Témoignage vécu d’une cellule des années 1958 : le Bastion 18». Il faut rappeler qu’au niveau de la faculté de médecine Dr Benaouda-Benzerdjeb avait été inaugurée, le 19 mai 2006, une stèle commémorative sur laquelle est gravé ce message contre l’oubli : «A la mémoire de nos camarades de classe martyrs dont plusieurs ont succombé à la torture dans le sinistre Bastion 18 à 200 mètres de ce lieu ; leur mort n’aura pas été vaine. Puissent les générations futures continuer la construction d’une Algérie digne des sacrifices de leurs aînés. Gloire éternelle». Une initiative signée Ecolymet à l’occasion du cinquantenaire des manifestations de janvier 1956 à Tlemcen.