« The Last Dance », le documentaire d’ESPN et Netflix, a pris fin lundi avec la diffusion des deux derniers épisodes. D’une richesse invraisemblable sur le fond et très addictif sur la forme, il permet de plonger au cœur du phénomène Michael Jordan. Plus que les arabesques de l’artiste, c’est la détermination d’un compétiteur hors normes, prêt à tout pour assouvir sa soif de victoire, qui sidère.

«Ne fais jamais de trash talk avec le Jésus noir». En 1987, Reggie Miller n’est qu’un rookie dans une NBA où Michael Jordan est déjà une star. Lors de la première confrontation du jeune arrière d’Indiana avec celui des Bulls, en présaison, Miller se risque à chambrer MJ au cours d’une première période où celui-ci patauge un peu. Dans la seconde moitié du match, le débutant n’inscrira plus que deux points, assistant en quasi-spectateur au show d’un Jordan déchainé. Il avait réveillé la bête. Erreur fatale. «Ne fais jamais de trash talk avec le Jésus noir», lui lance le numéro 23 à la fin du match.
La passe d’armes verbale témoigne à la fois de l’ego surdimensionné de Michael Jordan, autoproclamé messie, mais surtout de la personnalité hors normes du quintuple MVP de la NBA. L’anecdote, narrée par Reggie Miller lui-même dans The Last Dance, est une des séquences parmi tant d’autres qui mettent en avant ce qui rend His Airness à la fois insupportable et irrésistible et, surtout, ce qui l’isole de tous ses confrères, jusqu’aux plus illustres.

L’homme, plus que le joueur, livre les clés de sa toute puissance
La série documentaire en dix épisodes co-produite par ESPN et Netflix, dont les deux dernières parties ont été diffusées en France ce lundi, était attendue comme rarement. Elle n’a pas déçu. Par la richesse de ses images d’archives et la multitude de ses témoignages, elle offre à la fois une immersion dans la folle saga des Bulls et un éclairage bienvenu propre au recul du temps.
Mais plus qu’une page d’histoire du basket ou le récit ultra-détaillé d’une des plus grandes équipes de tous les temps, ce qu’elle est aussi, The Last Dance est avant toute chose un portrait inégalable du personnage le plus important à jamais avoir foulé les parquets.
Personne n’a changé le basket comme Michael Jordan avant ou après lui. Un aspect abordé par le documentaire, que ce soit à travers la dimension économique, médiatique et, bien sûr, sportive. Jordan a tout changé. Et plus que le joueur, c’est l’homme, dans toute sa complexité, qui livre les clés de sa toute puissance. Au-delà de ses qualités techniques ou athlétiques, le natif de Brooklyn est d’abord un assoiffé de conquêtes, de gloire, de puissance et, in fine, de victoire. Ne s’excusant jamais d’être ce qu’il est, MJ a toujours su ce qu’il a voulu, et dans les limites de la régularité, a tout mis en œuvre pour satisfaire son obsession.

Avec Jordan, tout devenait personnel
Des moments savoureux comme celui avec Reggie Miller, The Last Dance en fourmille. Comme en 1993, lorsque LaBradford Smith a le malheur de glisser à Jordan un «good game, Mike» à l’issue d’une rencontre entre Washington et les Bulls où le maestro de Chicago, en délicatesse avec son tir, n’a guère brillé. Tout l’inverse de Smith qui, en feu, a inscrit 37 points. Il l’a dit et répété depuis cette soirée devenue célèbre, il ne pensait pas à mal et n’avait aucunement l’intention de lui manquer de respect. Mais Jordan l’a pris personnellement. Dans The Last Dance, c’est peut-être la phrase qu’il répète le plus : «c’est devenu personnel.»
Malheureusement pour Smith, dès le lendemain, Chicago et Washington se sont retrouvés, dans la capitale. Jordan prévient : «je marquerai autant de points en une seule mi-temps que Smith dans tout le match hier.» Pari réussi, à un lancer franc près : MJ a claqué 36 unités à la pause. A demi-mots, la star des Bulls avoue avoir fait monter la mayonnaise tout seul. Il savait pertinemment que LaBradford Smith n’avait commis aucun crime de lèse-majesté, mais il s’en était servi pour alimenter son moteur. Quiconque osait le défier, se mettre sur son chemin, devenait son ennemi et apportait du carburant à son goût immodéré pour la compétition.
Bryon Russell a payé pour apprendre, lui aussi. Comme Miller, il a voulu titiller le boss dans son année de rookie. Le pauvre. Il faut dire que Jordan était alors à la retraite. Nous sommes en 1994 et le numéro 23 a délaissé la NBA pour se lancer dans le baseball. A l’occasion d’un match entre Utah et Chicago, il vient saluer Karl Malone et John Stockton, les deux vedettes de Salt Lake City, ses anciens partenaires avec la Dream Team. Russell débarque : «Pourquoi tu as abandonné ? Pourquoi tu as abandonné ? Parce que tu savais que je pouvais défendre sur toi, je n’attendais que ça, alors tu devais te sauver.» Jordan n’en revient pas : «Karl, il va falloir que tu parles à ce mec.» C’est juste un rookie qui ne sait pas ce qu’il dit, tempère Malone. Mais Jordan l’avoue dans le documentaire : «A partir de ce moment-là, il était sur ma liste.»

Le symbole Steve Kerr
Sa liste. Jordan parle comme un mafioso. Un tueur à gages qui aurait des comptes à solder. Et qui, de fait, les solde, les uns après les autres. Froidement. Une fois revenu sur les parquets, c’est au nez et à la barbe de Russell que Jordan claquera le tout dernier panier de sa carrière chez les Bulls, celui du 6e et dernier titre, en 1998. Il n’oubliait rien. Jamais. Et même ceux qui ne s’attaquaient pas directement à lui nourrissaient sa volonté. Comme Charles Barkley et Karl Malone, sacrés MVP de la Ligue respectivement en 1993 et 1997. «Je ne dis pas qu’ils ne le méritaient pas, mais je me disais ‘OK, tu penses être le meilleur, on va régler ça sur le terrain’». Comme la vie est bien faite, Jordan a retrouvé l’un puis l’autre lors des Finales NBA. Il a gagné, évidemment.
On se dit qu’il se serait épanoui plus encore dans un sport individuel où il aurait été seul maître de sa destinée. En basket, Jordan, aussi fort fut-il, avait besoin des autres. Presque insupportable. Alors il n’était pas question que ses équipiers constituent des obstacles. Il s’est donc montré aussi impitoyable avec ses partenaires qu’avec ses adversaires. Déjà bien connu, notamment grâce au livre de Sam Smith, The Jordan Rules, le côté tyrannique de MJ dégouline à chaque épisode de The Last Dance. Il harcèle, il rabaisse, il humilie au besoin. Pas par goût d’une quelconque perversité, mais toujours pour que rien n’entrave son culte de la gagne.
«Une fois que tu rejoignais cette équipe (les Bulls, NDLR), tu devais t’adapter à un certain standard et à ma façon d’envisager le basket», explique-t-il. Ce n’est que de cette manière que Jordan parvenait à accorder sa confiance. Un des moments les plus forts de The Last Dance réside ainsi dans son rapport à Steve Kerr. Arrivé à Chicago en 1993, au moment de la première retraite de MJ, Kerr vit douloureusement le retour du roi deux ans plus tard. Au sens figuré… comme au propre. Lors d’un entraînement, Jordan va trop loin et frappe son meneur. Mais ce dernier ne se démonte pas. Conscient d’avoir franchi les bornes, la star va faire amende honorable. En rentrant chez lui, Jordan appelle le United Center pour demander le numéro personnel de Steve Kerr.
«Je l’ai appelé et je me suis excusé, je lui ai expliqué que je n’avais rien contre lui. Que je me sentais mal», avoue-t-il. «Même si cela peut sembler semble étrange, c’était la meilleure chose que je pouvais faire. Levez-vous et faites-lui face, car il testait tous ceux qui jouaient avec lui. Et je me suis levé. Notre relation a changé à partir de là. Il m’a fait confiance», dit Kerr, ce que Jordan confirme : «Il a gagné mon respect parce qu’il n’était pas disposé à être un simple pion dans tout le processus». En 1997, lors du match 6 face à Utah, c’est Steve Kerr, servi par son altesse, qui inscrira le panier du titre. Jordan lui-même avait demandé à Phil Jackson que cette ultime action soit dessinée pour lui.

A la fin, comme toujours, c’est Jordan qui gagne
Michael Jordan était-il, à certains égards, un connard ? Oui. Mais il l’assume. C’est bien ce qui transparaît de The Last Dance. «Le leadership a un prix», rappelle-t-il. «C’était un connard. Un abruti. Il a franchi la ligne rouge plus d’une fois», évoque le pivot Will Perdue, membre de l’équipe du premier Threepeat, et un des souffre-douleurs de Jordan. «Mais, ajoute-t-il, maintenant que le temps a passé, que vous réfléchissez à tout ça, et que vous comprenez ce qu’il essayait d’accomplir, vous vous dites ‘ouais, c’était un coéquipier fantastique’.» Que Michael Jordan soit ou non le plus grand joueur de l’histoire du basket peut à la rigueur prêter à discussion. Mais il ressort de façon définitive après The Last Dance que ce spécimen absolument unique n’a aucun égal quand il s’agit d’appréhender l’aspect purement compétiteur de ces personnages. On ne devient pas un champion de très haut niveau sans être un compétiteur, mais Jordan a poussé ce bouchon-là à des niveaux inédits. De cet autoportrait moins hagiographique qu’on ne pouvait le craindre, il ressort tel qu’en lui-même. Il est à la fois le héros et le méchant du film de sa vie, renvoyant les autres, tous les autres, au rang de seconds rôles ou de figurants. A la fin de The Last Dance, pour le meilleur et pour le pire, c’est Michael Jordan qui gagne. Comme toujours.
(Paru dans Eurosport.fr)