L’étude récente réalisée par le Cabinet de conseils financiers et stratégiques SL Finances donne un aperçu détaillé de la situation fragile de notre secteur bancaire…
L’étude est basée sur des données publiques disponibles au niveau du CNRC et sur une analyse des bilans des banques à la fin 2019. Elle ne permet donc pas de saisir les effets complémentaires induits par la pandémie de la Covid-19 qui vont probablement aggraver les choses en 2020.
Le rapport laisse apparaître des données consolidées très significatives pour la compréhension de la fragilité de notre secteur bancaire.
A la fin 2019, le montant consolidé des prêts accordés à la clientèle était de 9 934 milliards de dinars, dont 8 698 milliards par les 6 banques publiques (87,50 %). Le PIB du pays était évalué à 21 688 milliards de dinars. Les prêts bancaires représentaient donc 45,80 % du PIB. A la même période, le montant consolidé des dépôts collectés par les banques auprès de leurs clientèles était de 10 903 milliards de dinars dont 9 368 milliards de dinars par les banques publiques (86%).
Resserrement de la liquidité bancaire
A la fin 2019, le taux de réserve obligatoire (la part des dépôts que les banques commerciales doivent laisser libres auprès de la Banque Centrale) fixé par la Banque d’Algérie était de 10 %. Aussi, si l’on impute de 10 % le montant des dépôts disponibles pour tenir compte de cette contrainte réglementaire, nous obtenons les «ressources prêtables» de la place, soit 9 911 milliards de dinars. Ce montant, comparé aux 9 934 milliards de prêts accordés à la clientèle montre bien l’étroitesse de la liquidité des banques pour de nouvelles interventions.
Par ailleurs, la contrainte de liquidité est plus sérieuse pour les banques publiques (prêts de 8 698 milliards de dinars pour des fonds prêtables de 8 516 milliards de dinars) que pour les banques privées. La liquidité des banques publiques ayant notamment souffert de la baisse sensible des dépôts du secteur des hydrocarbures.

Pour l’auteur du rapport, «les banques privées gèrent plus activement leurs bilans et maîtrisent mieux leurs risques, n’ayant pas à subir des injonctions externes».
Cette contrainte de liquidité observée à fin 2018 explique largement la diminution progressive du taux de réserve obligatoire menée par la Banque d’Algérie en 2020, abaissant ce taux de 10 % à 3 %. Une telle mesure, pertinente, ayant permis de libérer environ 750 milliards de dinars de liquidité supplémentaire en période de Covid-19.
L’étude du cabinet dirigé par Rachid Sekak met en exergue d’autres éléments de conjoncture importants : le bilan consolidé de la place bancaire algérienne était de 15 645 milliards de dinars à fin 2019, soit environ 13 milliards de dollars au taux de change en vigueur à cette période. Un tel montant représentait environ 72 % du PIB de notre pays. Les banques publiques contribuaient à hauteur de 86 % à ce bilan consolidé.
Les fonds propres consolidés de notre place bancaire, sur la base de l’hypothèse de non-distribution de dividendes en 2020, sur les résultats de 2019, étaient de 1 438 milliards de dinars (12 milliards de dollars). Les fonds propres consolidés des banques privées étaient de 310 milliards de dinars (2,6 milliards de US$). Un tel montant démontre l’attractivité, par le passé, de notre secteur bancaire pour les investissements directs étrangers.

Des signaux inquiétants
Deux éléments moins positifs émergent de l’étude menée par SL Finances : le montant important des provisions nettes pour pertes de valeurs et créances irrécouvrables apparaît à 187 milliards de dinars pour le secteur (1,6 milliard de US$). Ces provisions touchent plus lourdement les banques publiques avec un montant de 164 milliards de dinars (environ 1,4 milliard de US$) que les banques privées qui ont dû provisionner leurs portefeuilles à hauteur d’environ 190 millions de dollars. A titre de comparaison, les provisions qui ont été passées représentaient environ 13 % des fonds propres des banques publiques contre moins de 8 % pour les banques privées. L’étude ne décrit pas les créances qui ont été provisionnées par les banques publiques : créances sur les oligarques, créances sur le secteur public ou autres.
La lourdeur de ces provisions a, par ailleurs, lourdement impacté la rentabilité de nos banques.
Les profits consolidés de la place étaient de 153 milliards de dinars (1,3 milliard de US$) qui sont à comparer aux 186 milliards de dinars de provisions qui ont été passées. Cette donnée démontre l’importance du coût du risque pour nos banques et sa dégradation à la suite de l’évolution économique du pays.
L’étude relève aussi la faible part de marché actuelle des banques islamiques sur le marché bancaire actuel. L’auteur de l’étude évalue cette dernière à moins de 2,5 % et relève qu’il ne faut pas surévaluer l’impact actuel et potentiel de ce segment de marché particulier et ne pas tout attendre des banques «charia compliant».
Interrogé par Reporters, Rachid Sekak estime que «la situation est tendue avec une liquidité qui se resserre et un coût du risque qui augmente». L’ancien Directeur au sein de la Banque d’Algérie et PDG de HSBC Algeria, relève de plus que «la rentabilité est en baisse car lourdement impactée par les provisions pour NPL (Prêts non performants).
Le fondateur de SL Finances relève aussi qu’«en matière de profit, une grande disparité existe au sein des banques publiques, l’une génère 63 milliards de dinars de profit et l’autre seulement 1,7 milliard de dinars», ce qui représente d’après lui «un écart considérable».
Rachid Sekak anticipe que «la situation va probablement continuer à se dégrader en 2020 du fait notamment des mesures de confinement découlant de la pandémie Covid-19 et de la forte baisse de la croissance économique associée soit une récession de -5% à -6%».
Le fondateur de SL Finances estime que «2 ou 3 banques auront des difficultés à aligner leurs fonds propres à la nouvelle norme de capital minimal, édictée par la Banque d’Algérie, soit 20 milliards de dinars à fin 2020». Ce qui explique, d’après lui, le report de cette obligation à juin 2021.
Rachid Sekak rappelle que le dernier rapport du FMI (rapport FSAP/Financial System Stability Assessment) de septembre 2020 a bien mis en exergue les dangers que fait courir pour notre économie son système bancaire public et ses interactions avec le secteur public. Et à Sekak de conclure : «Plus que jamais, il y a urgence à réformer, et ce, pas au travers des effets d’annonce récurrents et non suivis d’actes concrets…, mais par la définition d’un programme cohérent de réformes et sa mise en œuvre avec courage et détermination.»