Les banques généralistes qui se sont lancées dans la finance islamique disent que «c’est prématuré» de donner des chiffres sur la commercialisation récente des produits dits charaïques. Des experts affirment, cependant, que le rush annoncé depuis des mois, notamment par l’argentier du pays, sur les guichets «halal» n’est pas encore au rendez-vous, mais qu’ils observent tout de même un «intérêt» des particuliers algériens. Le marché, glissent-ils, n’est qu’à ses débuts, mais il serait néanmoins naïf de croire qu’il pourrait, à lui seul, encourager l’épargne et absorber l’argent massif qui circule hors du circuit bancaire.

Le gouvernement mise sur la finance islamique entre autres instruments importants pour que les banques publiques, qui constituent la principale source de financement des entreprises nationales, mobilisent de nouvelles ressources qui les soulagent des difficultés en matière de liquidités en drainant l’argent de l’informel estimé entre 40 et 80 milliards de dollars. Comme première étape, l’Exécutif a mis en place la réglementation en la matière, un préalable au lancement de ce produit. La première banque à être agréée pour commercialiser ce type de produit a été la Banque nationale d’Algérie. Mais la pratique a commencé à se diffuser en 2015-2016 avec les produits d’Al Salam Bank, une banque privée à capitaux du Golfe. A septembre 2020, 36 agences de la BNA commercialisent les produits islamiques, c’est-à-dire conformes aux préceptes de la Charia. L’objectif est d’atteindre 50 agences à fin 2020. Cette banque propose neuf produits sous cette formule, en particulier compte chèque islamique, compte courant islamique, compte d’investissement islamique, mourabaha immobilier, mourabaha équipements, mourabaha automobile et Ijara. Le Crédit populaire d’Algérie (CPA), une autre banque publique, a ouvert cette activité en octobre dernier. Les banques privées telles qu’Al Salam Bank proposent également ce produit. Société Générale Algérie, filiale du groupe bancaire français, propose ce produit sous forme de leasing, une formule de location d’équipements et de moyens de transport comme les véhicules avec zéro intérêt pour se conformer à la «Charia compliant», c’est à dire respectant les préceptes religieux en la matière. La question que se posent un certain nombre d’observateurs de la scène financière nationale est de savoir si, sur le terrain, la formule connaît un engouement de la part de la clientèle. «Parler d’engouement est un bien grand mot. Maintenant dans la vie de tous les jours, il y a de nombreuses entreprises qui souhaitent être Charia compliant ou utiliser des produits islamiques pour financer leurs investissements ou acquérir des équipements ou biens immobiliers. Il y a un intérêt pour la finance islamique, il y a un marché pour cette formule de financement», indique un responsable d’une banque nationale. En d’autres termes, selon cette source, «il n’y a pas d’engouement, de rush sur les agences, mais il y a beaucoup de clients qui affichent le besoin de contracter des prêts sous formule islamique». Il faut savoir que grâce au produit «Mourabaha», le client peut acquérir une voiture, des équipements électroménagers, acheter un terrain, un bien immobilier. La banque achète l’équipement ou le bien immobilier.

La finance islamique constitue un instrument et non le seul
Au lieu de se faire rembourser par le paiement mensuel d’une tranche, dite capital et des intérêts, elle reçoit mensuellement une échéance correspondant au prix du bien divisé par le nombre de mensualités et la commission que prend la banque. S’il s’agit d’un prêt pour l’investissement, la banque est investisseur au même titre que le client. Les deux partagent le risque. Le client rembourse par échéances sans application de taux d’intérêt. S’il y a profit à l’exploitation de l’usine ou de surfaces commerciales, la banque et le client se partagent les bénéfices.
Selon un spécialiste financier qui a requis l’anonymat, il est «naïf» de croire que la finance islamique peut drainer le gros de l’argent de l’informel qui représente des dizaines de milliards de dollars et qui correspond à une bouffée d’oxygène pour l’économie nationale s’il est mobilisé dans une forte proportion. Ce qui permettrait de surmonter les difficultés à financer l’économie du pays et à répondre aux besoins de financement du Trésor. «Les tenants de l’informel ne sont pas des enfants de chœur», a-t-il indiqué. Ce qui laisse entendre qu’étant donné que ces gros bonnets de l’informel prospèrent en dehors des circuits bancaires officiels, ils ne sont pas incités à déposer leur argent pour la plupart dans les banques, même si les banques locales offrent des produits dits islamiques. Pour un autre expert financier, la question de la légalisation de l’informel et de la mobilisation de son argent est d’ordre structurel. La finance islamique correspond à une catégorie de clientèle dite vertueuse, mais pas à l’ensemble de la clientèle. Elle fait partie d’un pack d’instruments qui, utilisés ensemble, peuvent drainer le gros de l’informel. Il s’agit simultanément de rendre obligatoire le chèque pour des transactions à partir de 500 000 dinars, généraliser la carte de retrait et de paiement, améliorer la qualité des services bancaires et rétablir la confiance. Dans un premier temps, il s’agit d’inciter les tenants du commerce informel à déposer leur argent. «L’incitation fiscale que demandent ces acteurs de l’informel est de payer leur impôt au forfait et non sur la base de leur chiffre d’affaires. Ils sont prêts par la suite à entrer dans les rangs si tout le monde pratique les transactions avec factures», confie cette source
Un nouveau dinar en 2021, une mesure positive… mais
Quant à l’annonce par le ministre des Finances de l’impression et l’introduction d’un nouveau dinar en 2021, cette solution est une mesure positive, commente cet expert. Les acteurs de l’informel seront contraints ainsi de déposer leurs sacs de billets de banques ou «chkara» dans les banques pour les échanger contre les nouveaux dinars. Cette mesure annonce-t-elle la fin de l’informel ? Tout comme la finance islamique, la nouvelle monnaie fait partie de ce pack destiné à mobiliser cette manne financière. Mais cet argent énorme peut se récréer par la suite si ce pack de mesures pour juguler l’informel n’est pas appliqué simultanément. L’obligation de recourir dans les transactions non pas au cash mais au chèque, aux cartes de paiement ou au mobi-paiement constitue une voie parmi les plus importantes pour mobiliser cette considérable épargne. N’oublions pas que le retour à la confiance de la clientèle, particuliers, entreprises et commerçants, à l’égard de l’Etat et des banques, est un facteur également important dans la réussite des opérations de collecte de l’épargne constituée hors des circuits bancaires. <