Quand il n’est pas dans le roman pour lequel il a légué d’excellents titres, Badr’ Eddine Mili est dans l’essai : un genre qu’il pratique avec talent et un souci aigu de la pédagogie pour partager avec le public son analyse du champ politique national qu’il interroge jusque dans ses profondeurs lointaines et historiques. Après avoir consacré deux ouvrages aux chefs d’Etat algériens et à l’opposition, il vient de sortir tout récemment aux Editions APIC un troisième qui complète les deux précédents en s’intéressant cette fois au système politique en vigueur dans le pays, à ses complexités et à sa matrice. Entretien.

Reporters : Vous venez de publier aux éditions Apic « le Système politique algérien : formation et évolution 1954-2020 », un nouvel essai après « Les Présidents algériens à l’épreuve du pouvoir » et « L’Opposition politique en Algérie ». Les trois ouvrages semblent constituer une trilogie à travers laquelle vous tentez d’interroger et de décrypter la manière dont le pouvoir d’Etat s’est structuré dans notre pays, n’est-ce pas ?
Badr’eddine Mili : Il s’agit, en effet, d’une trilogie qui a été écrite dans un but précis, reconstituer, contextualiser et reclasser les différentes dynamiques à l’origine de la cristallisation des fondamentaux du système politique algérien, ainsi que des valeurs ajoutées personnelles apportées par les Présidents qui ont dirigé le pays, sans omettre les contributions que les partis de l’opposition ont formulé, dans le clandestinité ou dans la légalité, une immersion dans des territoires souvent occultés et qui a donné « les Présidents algériens à l’épreuve du pouvoir », « l’Opposition politique en Algérie » et « le Système politique algérien ».

D’où vous vient cet appétit à traiter de l’Histoire politique de l’Algérie contemporaine de façon aussi pédagogique en choisissant, délibérément, de vous adresser au grand public, parce qu’au fond, c’est ainsi que l’on perçoit vos travaux éditoriaux et aussi vos interventions régulières dans les médias ?
Le souci qui a guidé mes travaux n’est pas seulement pédagogique. Il découle, à mon sens, du devoir pour tout Algérien qui estime en avoir la capacité, d’écrire l’Histoire politique de l’Algérie contemporaine en l’extrayant des contingences et des interprétations tendancieuses qui l’ont rendue difficile à saisir, tant les récits qui en ont été proposés par nombre de ses acteurs, représentatifs ou non, sont contradictoires et, pour la plupart, subjectifs.

Dans « le Système politique algérien » vous avez choisi de travailler sur une longue période, 1954-2020. Pourquoi, alors qu’elle comporte des séquences qui ne présentent pas des continuités mais des ruptures ? Les réalités des années 60 et 70 ne sont pas celles des années 80 et encore moins celle des années 1990. Qu’en pensez-vous ?
En étudiant la matière très dense offerte à l’observation et à l’analyse par cette longue période, je me suis appliqué à chercher si la sédimentation du système politique algérien s’est faite à partir de ruptures ou s’est, par contre, opérée de façon linéaire sans changement de fond. Et j’ai découvert que le système s’est construit sur de fausses ruptures en conservant – particulièrement dans les phases charnières de 1962, 1965, 1978, 1992, 1995, 1999 – la ligne d’orientation générale unanimiste et autoritariste qui lui fut imprimée par ses gestionnaires successifs. La seule rupture réelle – en fait une projection audacieuse sur l’avenir – qui a été tentée, sans succès, puisque redressée une année plus tard, fut décidée par le Congrès de la Soummam de 1956.

Vous avez travaillé sur la question politique et celle du pouvoir en interrogeant davantage le FLN, puis son succédané, le RND, considérés comme des pistes utiles à la compréhension de la genèse et du fonctionnement du système. Quels constats et quelles conclusions avez-vous tiré de la démarche que vous avez privilégiée ?
J’avais déjà abordé la question des partis « dirigeants » – le FLN et le RND – dans le premier essai consacré aux Présidents, mais sous un angle que j’ai jugé assez étroit. C’est pourquoi, après « l’Opposition politique en Algérie », il m’est apparu indispensable de revenir sur leur histoire, leur rôle et leur gestion de façon plus systématique. Je me suis employé, alors, à vérifier si ces partis étaient de simples faire-valoir, vitrine civile d’un pouvoir dominé par les militaires, ou s’ils avaient été, à certaines étapes de leur existence, des générateurs ou du moins des partenaires à part entière du pouvoir réel dans la conduite des affaires de l’Etat.
En poussant les investigations le plus loin possible et en remontant jusqu’à la crise du MTLD, du début des années 50, entre légalistes du parti et activistes de l’OS, j’ai découvert, qu’en plus du divorce manifeste entre le système et le peuple consommé dès 1962, ce qui constitue la constante de l’Histoire politique du pays des soixante dernières années, est représenté par l’affrontement qui mit aux prises les militants civils du FLN historique aux « militants en uniforme » de l’ALN, selon la formule du colonel Houari Boumediène, alors chef de l’Etat-major général.
Les crises du FLN qui se sont déroulées sur cette toile de fond sont dues – l’un expliquant l’autre – autant à sa composition hétérogène qu’à la peur de ses fondateurs d’en perdre le contrôle au profit de leurs « compagnons de route », une peur qui perdure jusqu’à nos jours. Disputé par ses courants ainsi que par l’Armée, qui y voyait un moyen de gouvernement confortable, le FLN fut disqualifié dès 1962 et ravalé au rang d’appendice administratif après que Ahmed Ben Bella, séduit par l’idée de reconstituer le noyau du PPA-MTLD habillé des couleurs du socialisme autogestionnaire, fut renversé le 19 Juin 1965.
Cette idée de reconstituer le noyau originel du PPA-MTLD et de le soustraire à l’influence des militaires fut reprise, trente années plus tard, par Abdelhamid Mehri qui fit rallier le parti à l’opposition FIS-FFS à San’t Egidio, une première dans l’Histoire du système. A la suite de cela et, sept années plus tard, Abdelaziz Bouteflika entreprit de concrétiser ce projet sous le générique de « l’Etat civil » en le subordonnant à des enjeux qui lui étaient propres avec le résultat ultérieur que l’on sait.

Dans votre livre, vous évoquez l’ancien secrétaire général du FLN, Amar Saïdani. De quoi l’ère Saïdani a-t-elle porté le nom ? Vous semblez expliquer que « le front » qu’il a ouvert, en 2013, contre l’ancien chef du DRS, le général Toufik, était destiné à forcer le passage à Abdelaziz Bouteflika pour un mandat à vie… Comment ?
Si on devait donner un nom à cette « ère », on l’inscrirait dans l’Histoire du parti comme ayant été celle de la jonction entre l’affairisme issu de la grande corruption et le « néolibéralisme » sauvage inspiré et soutenu par le capitalisme international, un processus inauguré, plus tôt, par Abdelaziz Belkhadem, le représentant du « barbefélinisme », grâce à qui l’islamisme bazariste fit son entrée « triomphale » dans les arcanes de l’Etat en commençant par investir le Parlement en en achetant les charges. C’est à ce moment-là que le positionnement de droite du FLN fut consacré et ouvertement assumé dans ce qu’il avait de plus antinational et de plus antisocial.
Amar Saïdani, chef des comités de soutien de Abdelaziz Bouteflika lors de la campagne du premier mandat, s’est mis au service de ce dernier en mobilisant le parti dans la guerre tactique qu’il comptait mener contre le Haut-commandement de l’Armée, jouant le DRS contre l’Etat-major, en 2004, et le second contre le premier, en 2013, avec comme cheval de bataille la promotion de « l’Etat civil », un projet qui cachait mal son ambition de demeurer au pouvoir à vie.

Si le FLN a joué un rôle important dans le passé, volontairement ou sous la pression du pouvoir réel, le moins que l’on puisse dire, aujourd’hui, est que cette formation fortement démonétisée, politiquement, après Bouteflika, a-t-elle encore de l’avenir ?
Complètement dévitalisé et déserté par les forces sociales populaires et les élites qui avaient fait son renom dans les années de gloire pré-Indépendance, le FLN n’est plus que l’ombre de lui-même. Après le 22 février 2020, il ne lui reste qu’à s’auto-dissoudre et remettre son sigle à la Nation ou à changer, carrément, de dénomination et accepter de concourir dans les compétitions électorales en tant que nouveau parti, porteur d’un programme reflétant les aspirations de sa composante réelle. Mohamed Boudiaf, son co-fondateur et premier leader, l’avait exhorté à le faire dès 1962 et est passé à l’acte en créant, à son arrivée à la tête du HCE, un nouveau parti nationaliste le RPN.

Dans le fond, la question centrale que vous abordez se rapporte à la relation entre le militaire et le politique et la prépondérance du premier sur le second. Quelle analyse peut-on faire de cette relation depuis les évènements qui ont précédé puis, suivi, la démission de Abdelaziz Bouteflika sous la pression du Mouvement du 22 Février 2020 ?
J’ai déjà répondu, en partie, à cette question dans ce qui précède. J’ajouterai, seulement, que l’ANP qui a accompagné le Mouvement du 22 Février a reconsidéré sa position en se repliant sur une ligne politique plus réservée. A mon sens, les évènements de 2019 devraient la pousser à réfléchir et à déclencher, en son sein, un processus qui devrait l’amener, à terme, à faire sien le projet démocratique du peuple en participant de façon plus active à concrétiser les demandes du mouvement dans le cadre d’un dialogue franc et direct qui prendrait la forme d’une Conférence nationale qui règlera, définitivement, la crise politique, ouverte en juin 1962 à Tripoli et demeurée ouverte jusqu’à ce jour.

Quel regard portez-vous sur le Hirak aujourd’hui ?
Le Hirak est encore plus vivant que jamais. On en perçoit la présence à travers une grande partie des décisions prises par les nouvelles autorités dans le sens de l’élagage de l’Etat de ses branches les plus pourries. Cela dit, le Mouvement ne se contente pas d’une simple opération de toilettage. Il réclame le départ du système dans son ensemble, une entreprise certes très difficile qui prendra beaucoup de temps en raison de la résistance du pôle conservateur qui reste encore solide, bénéficiant du soutien de puissances étrangères. Mais ce n’est pas chose impossible pour peu que la société amplifie sa revendication dans l’unité de rang et le pacifisme par lesquels elle s’est distinguée sans s’en écarter. C’est son principal atout dans la conquête de sa souveraineté et de ses libertés, le socle d’un Etat de droit effectif.

Depuis le 12 décembre 2019 et l’élection du Président Tebboune, une nouvelle donne est en cours dans le pays. Quelle prévision vous paraît-elle possible quant à son évolution ?
La première année du mandat du Président Tebboune est presque écoulée. Son bilan est mitigé en raison des obstacles que son gouvernement rencontre au sein de l’Administration pour donner corps à ses décisions. Les résultats du référendum du 1er novembre prochain apporteront plus d’éclairages sur l’éventualité d’une accélération des réformes entreprises, à la condition, cependant, que les nouvelles autorités jettent de solides passerelles en direction du Hirak afin de trouver des points d’ancrage et d’appui sur la base d’un dialogue franc et direct avec lui.