Reporters : Le ministère de l’Education nationale a opté pour un mode d’évaluation «exceptionnel» des élèves pour cette année qui se déroule dans un contexte particulier. Quelle lecture peut-on faire à ce propos ?
Bachir Hakem :
 Beaucoup parlent de nouvelles évaluations ou évaluation exceptionnelle de l’élève, alors que cela est faux, car cette méthode d’évaluation a été élaborée par l’équipe de l’ancienne ministre Nouria Benghebrit, où l’on a introduit dans le calcul de la moyenne de chaque matière une note appelée note d’évaluation annuelle que l’enseignant donne sans objectivité, car elle n’était calculée sans aucun critère officiel. Aujourd’hui, le ministère a administré des critères. Par exemple, pour le secondaire, les normes et les critères de l’évaluation continue sont comme indiqué dans le tableau ci-dessous en annexe.
Ainsi, à la lecture de cette évaluation, nous remarquons que la discipline et la persévérance représentent 3/5 de la note sur 20 et l’activité en classe 2/5. D’un autre côté, un enseignant qui aura pour charge, par exemple, 3 classes (qui est un minimum) en temps normal, soit 120 élèves, pourrait-il évaluer ses élèves un à un en administrant tous les critères pour être le plus objectif possible. Cette évaluation a déjà posé beaucoup de problèmes pour les enseignants, car ils pensent qu’il est impossible d’être objectif. Les parents et les élèves ont souvent demandé aux enseignants de revoir leur notation et pour se défendre, ces derniers lui donnèrent un critère de comportement en classe. Aujourd’hui, le ministère vient d’alimenter cette note par des coefficients et les parents et les élèves viendront demander des comptes sur la notation. Cela dit, l’enseignant aura maintenant deux barèmes à utiliser celui de l’évaluation continue et celui de la moyenne qui, là aussi, a sa méthode de calcul.
Le calcul de la moyenne semestrielle ou trimestrielle par matière se fera comme suit : 
Pour les matières, langue arabe, amazigh et langues étrangères  
Moyenne trimestrielle : 5 
Pour les matières de travaux pratiques (sciences, physiques, sciences naturelles, technologies, informatiques, gestion) 
Moyenne trimestrielle : 5 

Pour les autres matières. 
Moyenne trimestrielle : 4 
Enfin, le calcul trimestriel ou semestriel se fera comme suit : 
[Somme des moyennes trimestrielles ou semestrielles de chaque matière X son coefficient respectif) + note de projet + note de lecture]/ (somme des coefficients) 
A voir cela, nous pouvons nous apercevoir que notre ministère se trompe d’époque et de pays. Le ministère vient de nouveau priver l’enseignant de son autorité pédagogique, car en fixant les critères de l’évaluation continue, il vient de la mettre aux mains des élèves et des parents pour demander des comptes sur la note acquise, car les critères s’ils sont fixés, ils restent variables. D’un autre côté, comment évaluer correctement et objectivement les élèves dans des classes de plus de 30 élèves, sans tenir compte de la réalité, des moyens mis à la disposition aussi bien de l’enseignant que de l’élève lui-même. Tous les élèves ne peuvent se permettre d’avoir tous les moyens didactiques pour aller en classe et ces moyens vont aujourd’hui être notés. Donc, à l’intérieur d’une même classe, nous aurons une inégalité de chance pour obtenir une bonne note d’évaluation continue. De plus, cette note d’évaluation comporte les 3/5 de son contenu sur la discipline et la persévérance, ce qui la vide de son but pédagogique, car tout ce qui a un rapport avec le comportement d’un élève devrait être traité par une commission spéciale qui mettra l’élève sur le bon chemin. Le chantage par la note pour un bon comportement est anti-pédagogique. Le nouvel enseignant souvent venu d’une autre wilaya ou travaillant loin de son domicile, s’il le possède et avec un salaire pour les nouveaux de 30 000 DA avec lesquels il devra payer son hébergement, ne pourra jamais arriver à évaluer correctement les élèves vu les conditions dans lesquelles il vit. 

De quoi a-t-on besoin pour asseoir les conditions d’une véritable évaluation pédagogique en ces temps de crise sanitaire ?
L’évaluation a été (et demeure) dense, sujet de nombreux débats tous aussi anciens. Longtemps, les termes «appréciation ou contrôle», voire «sanction ou récompense» ont été préférés au terme «évaluation». Les modes d’évaluation traditionnels restent aujourd’hui majoritaires malgré les nombreuses critiques qui leur sont opposées : notation arbitraire et subjective, écart de notation entre correcteurs. L’enseignant étant influencé par les caractéristiques globales de présentation de l’élève (apparence physique, vêtements, postures corporelles, mode d’élocution, sexe, comportement en classe), notation similaire quelle que soit la qualité des productions de l’élève  (influence de l’ordre de correction des copies, influence du niveau global de la classe) (effet de relativisation). Beaucoup de pédagogues pensent que  « l’évaluation ne prend pas suffisamment en compte le travail réel de l’élève», «le professeur juge trop souvent l’élève à travers ses notes», «la note doit continuer à encourager et non à détruire», «l’humeur du correcteur compte» et  «la note ne reflète pas le niveau réel des élèves». Mais une chose est sûre et indispensable, l’évaluation est le point de départ indispensable pour le professeur pour fonder ses choix didactiques et pédagogiques, éviter l’exhaustivité et construire une progression accessible à tous les élèves. Tout enseignant a besoin de repères pour mesurer les acquis de ses élèves et ajuster son travail, adapter le contenu de ses cours aux résultats des évaluations. De là, le problème est resté posé partout dans le monde de l’éducation et des recherches dans ce domaine, n’ont jusqu’à ce jour donné la meilleure méthode d’évaluation, car suivant chaque pays, celle-ci varie. Pour nous en Algérie, la méthode d’évaluation s’est toujours basée sur la notation traditionnelle et n’a pas évolué et la nouvelle circulaire n’apporte rien de nouveau à part le fait de limiter le volume horaire d’apprentissage et le passage du système trimestriel au système semestriel. Depuis la venue de la Mme Benghabrit à la tête du ministère de l’Education, le calcul des moyennes se faisait suivant trois critères : une note continue + une note de devoir surveillé + une note de travaux pratiques pour certaines matières + une note de composition.
La note d’évaluation demande des recherches pour trouver quel est le moyen le plus objectif pour évaluer un élève et cela varie d’un pays à un autre. Nous ne pouvons copier-coller les méthodes d’évaluation des autres pays à notre pays, car nous sommes en face d’individus ne possédant pas les mêmes conditions d’apprentissage ni les mêmes moyens sociaux. La méthode d’évaluation doit être donc spéciale dans notre pays en étudiant tous les aspects sociaux, identitaires, infrastructurels et relationnels. Une étude doit s’opérer pour se rapprocher de la meilleure évaluation propre à notre pays.

Cette fois-ci, et depuis cette mesure de la tutelle, nous avons entendu les syndicats se prononcer sur les questions pédagogiques, alors qu’ils se focalisent sur les considérations purement matérielles. Est-ce une évolution ou  une contestation de circonstance ?
Les syndicats représentent les enseignants et sont au courant des problèmes de ces derniers et peuvent relater l’aspect pédagogique que rencontrent leurs adhérents, mais leur rôle s’arrête là. Les solutions, c’est à la tutelle de les trouver en se rapprochant de certains enseignants devenus experts en pédagogie, des inspecteurs, et bien sûr de spécialistes de l’éducation. Les problèmes matériels des enseignants ont un impact direct sur l’aspect pédagogique et le rendement de chaque enseignant. Si les syndicats font des revendications matérielles, il ne faut pas les complexer pour leur dire que vous ne défendez pas l’école. Les revendications matérielles et l’aspect pédagogique vont de pair. Aujourd’hui, l’enseignant débute à 30 000 DA et souvent, il a à sa charge une famille, alors comment voulez-vous, lui demander de s’occuper à 100 % de ses élèves. On parle souvent des augmentations de salaire des enseignants, mais la réalité est autre. Lorsque la presse affiche les fiches de salaire elle n’affiche que celle des enseignants et souvent celle d’un professeur en fin de carrière. On ne peut séparer les considérations matérielles et pédagogiques.

Vous avez recommandé à l’heure de la rentrée scolaire une sorte de «discipline collective» dans ce contexte de pandémie. Quel bilan peut-on établir deux mois plus tard ?
Des milliers d’enseignants ont été contaminés depuis le début de la pandémie et plusieurs parmi ces milliers sont décédés, sans qu’on sache le chiffre exact. Ils sont chaque jour exposés en l’absence de moyens pour l’application du protocole sanitaire. (Suite en page 4)
Là aussi, nous continuerons à perdre d’autres enseignants et beaucoup risquent de s’absenter de plus en plus pour éviter la contamination. Les enseignants ont besoin aussi bien d’une plus grande protection sanitaire que d’une protection matérielle propre à la pandémie. Aujourd’hui, on doit doter le secteur d’une prime de contagion comme pour les médecins.

Les chefs d’établissement se plaignent d’un manque de moyens de prévention. Cela, impactera-t-il le suivi pédagogique des programmes ?
Les établissements ont toujours manqué de moyens matériels à cause de la politique d’austérité qui a été appliquée depuis 2017. Certains chefs d’établissement font du social avec certains parents pour  acquérir certains moyens surtout en période de pandémie. Les enseignants eux aussi utilisent leurs propres moyens pour aider au nettoyage des établissements. Tous ces programmes impacteront sûrement sur le suivi pédagogique d’un établissement à un autre d’une wilaya à une et d’une région à une autre. Le nombre de contaminés déclarés chez les travailleurs de l’Education dépasse les 5 000 cas et lorsqu’on sait que chaque cas demande 14 jours d’absence légale, faites vos calculs et vous comprendrez.
Selon vous, est-il possible d’assurer tout le contenu pédagogique cette année ou serait-on amené à sacrifier un certain contenu ?
Nous avons, l’an dernier, déjà sacrifié deux mois du contenu du programme plus deux mois cette année avec une diminution du volume horaire enseigné, alors comment assurer le contenu pédagogique cette année ? C’est une utopie de dire que tout le contenu pédagogique sera assuré. Déjà, les élèves ne peuvent que difficilement suivre les cours et les adeptes des cours particuliers se frottent les mains et, aujourd’hui, les élèves courent derrière ces séances pour pouvoir comprendre leurs cours. Sacrifier encore plus le contenu pédagogique revient à vider tous les acquis de l’apprentissage nécessaire au développement intellectuel de l’enfant et de l’élève.

Au-delà du contexte, le projet de réforme du secteur est à l’ordre du jour depuis le début de la décennie 2000, mais il semble avoir des difficultés à aboutir puisqu’on en parle encore comme d’une urgence. Pourquoi ?
La réforme est un échec depuis le début et surtout depuis le démantèlement de l’enseignement technique. Pour appliquer la réforme, il ne faut pas oublier qu’elle a été dictée par la Banque mondiale, les multinationales et le FMI. Elle devait s’appliquer en 2001 et nous avons commencé à l’appliquer en 2004. Nous avons été obligés d’appliquer le nouveau système en même temps que l’ancien et, en 2 008, on a fusionné les deux pour appliquer les objectifs de la réforme dont le bilan a été fixé en 2015 par l’Unesco. Le bricolage de la réforme s’est poursuivi en un enseignement par objectif et celui de l’approche par compétences, lequel n’est toujours pas appliqué. Nous avons lancé des centaines de milliers d’enseignants sans formation dans cette nouvelle réforme qui demandait un enseignement d’approche par compétences et non par objectifs. Cette nouvelle approche était inconnue et on s’entête à poursuivre cette réforme ou plutôt cette non-réforme. Aujourd’hui, pour moi, 2020 est une année à oublier et d’en profiter pour faire une refonte de l’éducation et du baccalauréat. C’est une année qui laissera des traces si on s’entête encore une fois à la considérer comme normale. Il serait plus sage de faire de cette année une année blanche et de l’utiliser pour réformer le baccalauréat et le système en entier, nous n’aurons pas d’autres occasions. Tant que la pandémie est là, les contaminations demeurent et les absences en grand nombre continuent, alors ou va-t-on ?