Propos recueillis par NAZIM B.
Reporters : Le secteur de l’éducation vit de nouveau au rythme de la contestation des enseignants. Une grève de trois jours à l’appel de l’intersyndicale a été entamée hier. Quel regard porte l’ancien enseignant que vous êtes ?
Bachir Hakem : Tout d’abord, il faut savoir qu’officiellement, certains syndicats ont entamé la grève le 28 avril 2021 pour une journée pour soutenir la grève des enseignants qui a été engagée dans la wilaya d’Oran le 14 avril suite au non versement de leur salaire à temps la veille du ramadan. Le mouvement a été suivi dans plusieurs wilayas.
Cette protestation spontanée est devenue un vrai soulèvement dans le corps de l’éducation où il a été décidé d’engager une grève illimitée jusqu’à l’obtention de leurs revendications, dont la principale est l’augmentation du point indiciaire pour une augmentation de leurs salaires et remettre sur la table la question du pouvoir d’achat.
Ce soulèvement qui est à sa troisième semaine n’a trouvé d’écho qu’à l’approche des examens et l’appel des syndicats à rejoindre ce soulèvement pour arracher leurs revendications qui datent depuis plusieurs années.
Aujourd’hui, le ministère n’a aucun pouvoir d’action et donc non habilité à répondre aux doléances des travailleurs de son secteur et cela depuis toujours, de l’ère Benbouzid jusqu’à aujourd’hui. Dans la réalité, un ministre de l’Education ne peut entamer un dialogue efficace sans l’aval du gouvernement ou du Président. C’est une véritable bureaucratie qui handicape tout ministre à trouver les solutions aux problèmes du secteur.
Aujourd’hui, le ministre n’a même pas un pouvoir sur les directeurs de l’éducation. Les différentes grèves qu’on a vécues localement sont dues à ces dysfonctionnements à tous les niveaux. Le soulèvement du 14 avril à quelques semaines des examens n’a pas trouvé de solutions à cause de la bureaucratie gouvernementale et en particulier au niveau du ministère de l’Education. Le problème du statut particulier des travailleurs de l’éducation date depuis son élaboration rapide suite à la grève de 2003. À l’époque, le ministère de l’Education était conscient que celui-ci sera en défaveur des travailleurs, vu qu’il a été le premier à être amendé suite à la pression des travailleurs dont le pouvoir d’achat était parmi les plus faibles de la fonction publique. Je dois dire que l’ancien ministre, Abou Bakr Ben Bouzid, avait bien vu en nous signalant que «vous allez regretter de vous précipiter sur le statut». Et l’histoire lui a donné raison, car le texte fut plein d’erreurs de dysfonctionnements et fut un point de référence pour les autres statuts.

A l’état actuel, les examens de fin d’année sont proches. Quelle solution a le ministère pour rattraper ce retard ?
Deux solutions se présentent. La première consiste à reporter les dates de l’examen et la deuxième c’est celle d’annoncer un seuil des programmes pour ne pas changer la date des examens qui a été fixée. Or, quelle que soit la solution, la crédibilité des examens en Algérie est de nouveau remise en cause. Raison pour laquelle de dire que le secteur de l’éducation doit avoir tout le pouvoir de décisions pour entamer un dialogue efficace avec les partenaires sociaux et répondre aux attentes des travailleurs de l’éducation.
Le gouvernement est confronté à un problème qui date depuis des années et une solution définitive doit être trouvée pour ce secteur qui représente la colonne vertébrale de tout pays qui aspire à une nouvelle république. Nous devons investir en l’homme qui est le principal élément de développement.

Sous pression depuis un certain temps, le ministère de l’Education a engagé une série de concertations en vue d’un apaisement avec le partenaire social. Mais cela n’a pas convaincu les organisations syndicales du secteur. Pourquoi le dialogue n’aboutit pas ? Est-ce à cause d’un manque de volonté chez la tutelle ou sont-ce les syndicats qui réclameraient plus que ce que pourraient leur accorder les autorités dans un contexte de crise ?
Comme je viens de le dire, j’ai toujours posé le problème à tous les ministres que j’ai rencontrés en tant que syndicaliste jusqu’à Mme Benghebrit : quel dialogue ou concertation peut-on avoir si les ministres n’ont aucun pouvoir de décision ? Beaucoup posent le problème des grèves récurrentes surtout au niveau de l’éducation et s’interrogent. Pourquoi ? Dès que Mme Benghabrit a pris les commandes de l’éducation, elle a été confrontée à une grève sur le pouvoir d’achat et le statut particulier. Des promesses furent faites et pour le statut particulier sa réponse était qu’un statut ne change pas chaque année et qu’il faut un minimum de cinq années pour pouvoir ouvrir ce dossier. Alors on met en place une commission pour discuter et élaborer un nouveau statut, cela dure 03 années pour qu’il soit ficelé en 2017. Mais il ne verra jamais le jour.
A chaque ministre son discours et ses commissions sans aucune décision qui satisfasse les travailleurs de l’éducation. Le problème de l’échec des dialogues est le fruit du manque de pouvoir de décision au niveau de l’éducation. Les ministres se suivront et le problème demeurera. Les revendications des travailleurs trouveront les réponses suivantes à leur grève. En ce qui concerne le pouvoir d’achat, on leur dira toujours que le problème n’est pas propre qu’au ministère de l’Education, mais à toute la fonction publique. Pour ce qui est du statut particulier, on leur expliquera que le statut ne peut être amendé sans l’aval de la fonction publique ainsi que celui de l’APN. Le ministère proposera sûrement la création d’une nouvelle commission. Concernant l’intégration des contractuels et stagiaires, on leur signifiera que le problème reste posé car cela concerne la fonction publique, l’incidence financière, le recrutement.
Au bout du compte, toutes les revendications les partenaires sociaux seront confrontées comme d’habitude aux promesses et à la création de nouvelles commissions, puisque le ministère ne cherchera qu’à gagner du temps en l’absence de pouvoir de décisions. Toutes décisions en faveur des travailleurs de l’éducation seront confrontées aux incidences financières et surtout en période de pandémie. Depuis 2003, c’est toujours le même discours et les mêmes propositions de solutions qui n’ont jamais vu le jour à cause des incidences financières et du nombre de travailleurs dans le secteur clé qu’est le ministère de l’Education.

Du point de vue pédagogique, ces récurrentes grèves ne risquent-elles pas de rendre très difficile l’accomplissement du programme prévu pour une année scolaire à la durée limitée à cause de la pandémie qui a imposé aussi un volume horaire restreint ?
Du point de vue pédagogique, ces grèves récurrentes ne peuvent être associées à la responsabilité des partenaires sociaux ou aux travailleurs de l’éducation ou même au ministre de l’Education lui-même, mais bien au système de gouvernance qui ne donne pas le plein pouvoir de décision à son ministre. De ce fait, l’impact sur l’accomplissement du programme sera grandement perturbé malgré tous les derniers changements opérés pour rattraper le temps perdu dû à la pandémie et au retard du début de l’année scolaire. Aujourd’hui, après le mouvement enclenché le 14 avril 2021 suivi par celui d’autres wilayas, les programmes ne peuvent être terminés sauf si les enseignants décident de rattraper les jours de protestation et de revoir la date des examens.

Des pistes de remédiations ?
Aujourd’hui, pour remettre le dialogue en place entre les partenaires sociaux et le ministère, cela est très difficile. Le ministère doit regagner la confiance des partenaires sociaux et pour cela les responsables doivent prouver leur pouvoir de décisions à tous les niveaux. Les partenaires sociaux ont eux aussi des problèmes avec leurs bases qui se soulèvent maintenant spontanément sans leur aval, vu que toutes les revendications des partenaires qui datent depuis longtemps ne trouvent toujours pas de solutions. Donc, si le ministère n’a plus de crédibilité avec les partenaires sociaux, ces derniers ont perdu également de la leur vis-à-vis de leur base. Pour remédier à cela, les travailleurs de l’éducation ne peuvent plus attendre et appellent à avoir du concret. Le ministère doit d’abord aller vers l’accalmie dans le secteur pour que les examens se fassent sans perturbation. Le ministère est dans l’obligation de faire appel au gouvernement pour que l’impact financier soit visible dans les salaires des travailleurs pour pouvoir entamer un vrai dialogue avec les partenaires en ayant le pouvoir de décisions qu’il n’a jamais eu. Pour les programmes, seuls les enseignants peuvent résoudre ce problème et ce n’est pas à travers des ponctions sur salaire qu’ils entameront le rattrapage des cours perdus ou qu’ils permettent le déroulement des examens dans les meilleures conditions. Si aucune solution n’est trouvée, ce sera la rupture entre ministère-partenaires sociaux-travailleurs et cela conduira le secteur vers l’anarchie totale.