Reporters : D’abord une explication sur le mot clusters, qui revient souvent dans le vocabulaire d’entreprise et des médias aussi. Qu’est-ce que c’est au juste ?

Aziz Nafa : Un cluster est un espace dans lequel sont réunis des acteurs intervenant dans le même secteur dont toutes les activités de production sont généralement intégrées. Il s’agit d’un territoire économique qui regroupe des entreprises spécialisées dans la production, la sous-traitance ainsi que dans toutes les activités qui accompagnent leur développement comme les centres de recherche, les universités, sans oublier les services de soutien nécessaires à un cadre de vie adéquat. Je veux parler ici de services comme la poste, la banque, la restauration, l’hébergement hôtelier, etc. : toutes ses commodités indispensables à un territoire où les entreprises n’auront pas de difficultés à opérer et, entre autres, à s’approvisionner en matière première et en équipements, à vendre leur produit ou d’accompagner la recherche et le développement, puisque les activités de recherche y seront installées. A ce titre, Michael Porter définit le cluster comme une concentration géographique d’entreprises concurrentielles dans les industries liées, qui font des affaires les unes avec les autres qui ont des besoins communs en compétences, en technologies et en infrastructures. Le cluster a une influence positive sur l’innovation et la compétitivité, les compétences des travailleurs, l’information et la dynamique entrepreneuriale sur le long terme.

Le terme est apparu il y plus d’une dizaine d’années lorsque l’ancien ministre de l’Industrie Hamid Temmar, lors des états généraux de l’industrie et de l’entreprise, avait parlé de pôles réunissant plusieurs activités de même domaine et de même vocation. Traduit-il réellement une démarche pertinente pour l’Algérie et son souci de relancer l’outil productif?
Pour être plus précis, c’est en 2004 que le terme « clusters » a fait son apparition dans le pays quand l’Etat a commencé à développer des cyberparcs et des technopoles spécialisés dans les TIC. C’était, souvenons-nous-en, pour répondre au retard accusé dans ce domaine par notre pays par rapport à nos voisins maghrébins. Le Maroc a développé ses premiers clusters en 1999, et la Tunisie en 2001 sans parler des pays européens qui nous dépassent largement. A mon sens, on ne parle pas de relance de l’outil productif, mais de diversification de l’économie. Les cyberparcs s’inscrivent dans l’essor du secteur quaternaire, par la mobilisation des facteurs de production. S’agissant du domaine des TIC, l’Etat a pour objectif de développer les technologies et les espaces pour encourager et faciliter l’activité territoriale afin de drainer des IDE. Cette stratégie vise à réduire le gap technologique entre nous et les pays du Nord ainsi qu’au sein même des pays du Sud où les expériences sont différentes et contrastées comme on le voit par exemple en Afrique. Elle vise ensuite à développer une industrie susceptible de rayonner à l’export, se positionner et s’aligner sur le rang des pays qui développent ces activités avec succès. Dans ce monde globalisé, au sein duquel les technologies progressent constamment et dont le cycle de vie ne dépasse pas les quatre (04) mois, je dirai qu’il s’agit d’un challenge à relever. Dans le cas inverse, nous prendrons un grand risque de rester à la marge de ce monde évolutif pour nous contenter d’une posture d’importateur consommateur…

On parle en Algérie de réussite des clusters de l’agro-alimentaire. Pourquoi cette réussite ne se retrouve pas dans le domaine des TIC alors qu’il s’agit là d’une activité qui, par vocation, a besoin que ses différents acteurs et segments travaillent en pôle?
Il faut d’abord expliquer que les clusters agroalimentaires se sont développés d’une manière naturelle et processuelle, comme c’est le cas dans la région de Béjaïa. Concernant ce territoire, il n’y a pas eu, au préalable, une intervention publique pour décider de sa vocation industrielle et économique. Il s’est construit naturellement sur la base de facteurs identifiables, mais sans l’intervention directe de l’Etat pour décider qu’à tel endroit il doit y avoir telle activité. Ce qui s’y est passé – et qui est en cours – est le contraire de ce qu’on observe au pôle de Sidi Abdallah, un site qui a été créé, décidé, choisi, orienté et financé par les pouvoirs publics pour qu’il soit dédié au domaine d’activités des TIC exclusivement. Sidi Abdallah, faut-il le préciser, est le premier territoire technopolitain créé en Algérie, par les pouvoirs publics, dédié aux TIC. L’objectif y est de développer de la technologie au sens large. Malheureusement tel qu’il a été conçu, on est loin du compte et les opérateurs du secteur continuent d’opérer hors du territoire du cyberparc.

Que voulez-vous dire exactement ?
Le secteur des TIC se développe, mais en dehors du territoire de Sidi Abdallah. Il a été alors décidé, sur la base de la création d’offres de service et de produits destinés, d’accompagner les entreprises qui y seront installées. Le problème est qu’elles ne sont toujours pas mises en place comme le centre de recherche spécialisé dans les TIC, une banque, un incubateur, une pépinière d’entreprises… Aujourd’hui, le cyberparc de Sidi Abdallah ne compte qu’un seul incubateur opérationnel depuis 2011, qui a pour mission de sélectionner les porteurs de projets innovants, les former pendant 18 mois et les accompagner jusqu’à la production du prototype et la commercialisation de leur produit. Le pôle n’a pas également réussi à drainer les IDE attendus. Les négociations qu’avait entamées l’Agence nationale de promotion des technopoles pour convaincre IBM à venir investir en Algérie, plus particulièrement au cyberparc, n’ont pas abouti. L’objectif de drainer de la compétence et du savoir-faire des multinationales reconnues dans le domaine n’a pas été atteint. Nous avons des startups très dynamiques au cyberparc, mais qui restent très timides par rapport à ce qui est attendu. Les objectifs assignés à ce territoire se sont révélés au-delà de ses potentialités réelles.

D’où un grand retard dans le pays en matière d’incubation et d’innovation technologique…
Absolument, un retard énorme. D’ailleurs, prenons pour simple exemple la vitesse de connexion Internet, qui est un indicateur non négligeable dans l’économie numérique, l’Algérie a été classée, par le nouveau classement des pays où la connexion internet est la plus rapide, à la 161e place sur 189 pays et 25e en Afrique. Sur le plan nord-africain, elle arrive à la dernière place avec un temps de téléchargement de 15 heures, 21 minutes, dépassée par les pays voisins, avec le Maroc en tête des pays nord-africains (2e en Afrique) avec un temps de téléchargement de 3 heures 53 minutes et 40 secondes, suivi de la Tunisie (4 heures, 52 minutes, 23 secondes), puis l’Egypte (13 heures, 59 minutes, 27 secondes). Comme nous pouvons le constater, l’Algérie est parmi les derniers pays en Afrique. Le pays reste, également, parmi ceux où le taux de pénétration d’Internet au niveau des agents économique reste faible, car on estime de 11% à 14% le taux de pénétration dans les entreprises. Chez les ménages, il est estimé à 20%, qui est toutefois élevé par l’usage de la 3G, et à environ 5 % souscris à l’ADSL. Il en est de même pour la démocratisation des technologies des TIC. On en est encore loin. Nous ne pouvons aspirer à développer une économie numérique si au préalable nous ne disposons pas de plateforme, d’infrastructures et des conditions pour y arriver ! D’autant plus que nous avons un potentiel incommensurable pour générer de la richesse et de la valeur ajoutée. Je ne citerai qu’un simple exemple, celui du contenu DZ pour la 03 et 04 G qui constitue un marché énorme !

L’étude que vous avez consacrée au domaine des TIC laisse clairement voir un appel à l’accompagnement de l’Etat et pas à son intervention directe. Pourquoi ?
Effectivement, cet appel résulte de la conclusion que nous avions tirée de nos observations sur le terrain. Nous avons mené une enquête au sein des pôles de Bordj-Bou Arreridj et de Sétif. Ces deux territoires sont historiquement dédiés à ce type de produits développés là aussi d’une manière naturelle et sans intervention de l’Etat. Sur ces deux territoires, nous avons constaté qu’il y a une production réelle depuis des années et avec une réussite remarquable à l’échelle nationale et même sous-régionale. Notre étude a conclu que les deux territoires de Bordj-Bou Arreridj et Sétif, sans l’intervention de l’Etat mais avec son accompagnement, sont en croissance et en développement constants avec des potentialités énormes en termes d’investissement à l’avenir. A Sidi Abdallah, un site conçu et réalisé par les pouvoirs publics pour que les opérateurs qui le souhaitent s’y installent en délocalisant par exemple leurs activités d’autres territoires, les résultats, en revanche, restent mitigés en termes de développement et de visibilité. Ce phénomène indique bien la nécessité pour l’Etat de renforcer son rôle de régulateur, d’accompagnateur et de facilitateur de développement et non pas acteur-entrepreneur ayant pour mission d’intervenir comme investisseur principal qui décide unilatéralement de l’activité à développer sur un territoire. A mon sens, ce n’est pas la bonne démarche et le terrain le confirme.

La démarche à laquelle on assiste aujourd’hui laisse croire qu’il y a une recherche de régionalisation des pôles ou des clusters: Sidi-Bel-Abbès à l’ouest, Sidi Abdallah dans le bassin algérois, Bordj-Bou Arreridj et Sétif à l’Est… Il y a nécessité dites-vous de fonctionner en réseau pour valoriser l’apprentissage et l’ajustement mutuel… L’on comprend que c’est une allusion à la nécessité de rassembler les trois technopôles Sidi Abdallah, Sétif et Bordj-Bou Arreridj sur le même site?
Absolument pas, ce serait une bêtise de toucher à la structure de ces deux sites que sont Bordj-Bou Arreridj et Sétif, construits naturellement dans le temps par des entreprises historiques basées sur leurs territoires respectifs et dont les acteurs sont très souvent originaires de la région.
Cela a permis au fur et à mesure l’émergence de centres de formation, de sous-traitants, de distributeurs aussi : des éléments qui se sont construits durant un certain nombre d’années, que ce soit dans une logique d’intégration horizontale ou verticale, dans des territoires ayant une base solide que des activités de commerce et d’accompagnement viennent alimenter. Pour ces raisons, je dirai que le fait de penser à fragmenter ce «tout» serait une grave erreur si l’on prend en considération le fait que Sidi Abdallah, qui est un territoire à vocation agricole, peine à se développer car il n’a pas cet ancrage territorial et il n’a pas vu des acteurs arriver pour alimenter et renforcer le secteur des technologies. Le plus intéressant est que l’Etat identifie les spécificités locales, compétences et savoir-faire de chaque territoire et lui donner les moyens d’existence en mettant à leur disposition l’infrastructure de base, comme l’électrification, l’équipement nécessaire à un bon cadre de vie, etc..

Au vu de ce que vous constatez actuellement sur le terrain, quels sont les scénarios de développement du secteur des Tics en Algérie et quelle recommandation faites-vous pour que le meilleur de ces scénarios soit concrétisé?
L’Etat devrait commencer par la création d’un cadre juridique, donc une loi régissant le secteur des TIC doit être claire et opérationnelle, pour soutenir, notamment, les activités du commerce électronique et de protéger ainsi les transactions qui s’opèrent dans ce monde virtuel. Il faudrait également une fiscalité encore plus attractive, même si celle qui s’y applique déjà sur le terrain est plus avantageuse par rapport à celle appliquée dans les autres secteurs d’activités par exemple l’exonération de certaines taxes. L’Etat offre effectivement des avantages aux entreprises qui souhaitent se développer dans les TIC. Par ailleurs, le secteur des TIC génère de la valeur ajoutée, notamment par l’internationalisation des entreprises. A ce titre, l’Algérie dispose d’avantages concurrentiels et pourrait se positionner facilement sur les marchés mondiaux. Pour y arriver, il faudra, à mon sens, créer les conditions idoines relevant du processus d’exportation, comme à titre d’exemple, le rapatriement de la devise. Beaucoup d’entreprise apportent aujourd’hui des solutions qui ont vocation d’être positionnées sur les marchés extérieurs. La Corée du Sud, à titre d’exemple, a généré 280 milliards de dollars essentiellement dans l’exportation des produits TIC. Nous avons, suffisamment, de potentiel humain, de savoir-faire et de compétences, qui constituent un tremplin pour le développement du secteur, il suffit d’aller vers des synergies productives, comme l’identification des porteurs de projet en amont, les accompagner dans leur formation, et de développer davantage d’incubateurs. En outre, il faut laisser le choix aux territoires de s’organiser et l’Etat aura le rôle de protecteur, d’accompagnateur et facilitateur en mettant à leurs dispositions les moyens nécessaires pour un développement sûr et pérenne. 

 Recueillis par Meriem Kaci