L’annonce confirmée d’une intervention turque sur le terrain libyen pourrait bien faire basculer la région dans une instabilité chronique. La Libye, déjà fragilisée par un conflit fratricide entre deux entités, pourrait devenir un terrain de guerre entre puissances dont le sort des Libyens est le moindre des soucis.

Le président turc Tayip Erdogan a annoncé qu’il soumettra au Parlement de son pays, début janvier, une motion autorisant l’envoi de troupes turques en Libye pour soutenir le Gouvernement d’union nationale (GNA), face à la pression des forces de Khalifa Haftar. Sa visite surprise à Tunis avait déjà donné le ton. « Ce qui se passe en Libye peut aussi affecter les pays voisins, c’est pour cela que nous sommes venus en Tunisie », « nous irons là où nous sommes conviés, nous n’irons pas là où nous ne sommes pas invités. Quand nous y sommes conviés, nous répondrons favorablement», avait affirmé Erdogan, lors d’une réunion avec l’AKP. «Nous soutiendrons par tous les moyens le gouvernement de Tripoli, qui résiste contre un général putschiste soutenu par des pays arabes et européens», a-t-il ajouté. Cette posture on ne peut plus claire annonce déjà un raidissement du terrain libyen. Avec les risques évidents de déstabilisation régionale. Plusieurs partis tunisiens ont d’ailleurs exprimé leurs appréhensions après la visite du président turc, avertissant contre la tentation de mêler leur pays aux luttes d’influences entre puissances.
En réaction, la présidence tunisienne a publié une mise au point selon laquelle « la Tunisie n’acceptera pas d’être membre d’une quelconque alliance. Aucun pouce du territoire n’échappera à la souveraineté tunisienne ». Ainsi l’ambition du président turc est de vouloir s’installer comme acteur incontournable dans la région. La Turquie a signé le 27 novembre avec le GNA deux accords importants. Un protocole d’entente pour une coopération militaire, publié au Journal Officiel turc, entré en vigueur jeudi. Il prévoit « le soutien à la création d’une force d’intervention rapide pour le transfert de compétences, l’entraînement des forces terrestres, maritimes et aériennes libyennes par des experts militaires turcs, ainsi que la fourniture de matériel ». Le deuxième accord signé avec le GNA libyen est maritime. Il concerne une délimitation territoriale qui permet à la Turquie de faire valoir des droits sur de vastes zones en Méditerranée orientale riches en hydrocarbures.

Les accords de Skhirat mis à mal
A Tripoli, le Gouvernement d’union nationale, reconnu par les Nations unies, est sous la pression depuis des mois par les troupes de Khalifa Haftar. Ce dernier refuse de reconnaître la légitimité du gouvernement née des accords de paix de Skhirat, en 2015, et pourtant reconnue par la communauté internationale. Un accord mis à mal. Dans leur offensive, les troupes de Haftar se sont emparés des principales villes du sud libyen. Le 4 avril Haftar avait lancé ses forces à l’assaut de Tripoli afin de «délivrer» les institutions libyennes qu’il estime prises en otages par les « milices criminelles » de la capitale. Celles-ci ont résisté pour défendre la ville. Renforcées par des combattants venus de toute la Tripolitaine -notamment de Misrata, les troupes progouvernementales ont endigué la progression des troupes de Haftar et reconquis, cet été, la ville clé de Gharyan, une centaine de kilomètres plus au Sud. Depuis, la ligne de front autour de Tripoli s’est installée dans un précaire statu quo. La Tripolitaine est désormais le théâtre d’une vaste guerre par procuration entre puissances. Khalifa Haftar rassemble autour de lui un certain nombre de parrains internationaux, qui le soutiennent militairement et diplomatiquement, les Emirats arabes unis, l’Egypte du maréchal Al-Sissi et l’Arabie Saoudite de Mohammed ben Salmane. La France, tout en reconnaissant la légitimité du Gouvernement d’union nationale, soutient discrètement Haftar. L’on se rappellera que la France, sous la présidence de Sarkozy, a joué un rôle important dans la chute du régime de Kadhafi et même dans sa mort, selon certaines enquêtes. En face, le GNA est aujourd’hui clairement soutenu par la Turquie et plus discrètement par le Qatar. Le face-à-face entre ces puissances sur le terrain libyen pourrait bien être explosif. Une conférence de paix, plusieurs fois reportée, a été annoncée à Berlin pour le début de 2020. Elle pourrait réunir les différents acteurs du conflit. Mais dont les conséquences restent pour l’heure incertaines.