Joe Biden est le nouveau Président et Kamala Harris —la première Américaine de mère indienne et de père jamaïcain— est la nouvelle Vice-Présidente des Etats-Unis. Le nouveau Président a remporté l’élection du 3 novembre avec un nombre de votants jamais égalé dans l’histoire des élections présidentielles américaines.

Par Arezki Ighemat*
Par cette victoire, Joe Biden sera le 46e Président des Etats-Unis, battant Donald J. Trump, qui n’aura régné que pendant un seul mandat de quatre ans. En accédant à la magistrature suprême, Biden aura mis un terme à la plus chaotique et la plus critiquée des présidences américaines. L’homme qui se croyait le plus puissant des Etats-Unis et du monde, qui a régné comme un empereur romain ou, si on préfère, comme le Ceausescu roumain, et qui a échappé aux plus grandes investigations jamais engagées à l’encontre d’un Président américain — les investigations des tribunaux de New York et d’ailleurs, le rapport Muller sur l’éventualité d’une interférence de la Russie dans l’élection de 2016 et la connexion possible Trump-Poutine, l’impeachment de Trump par le Congrès dans lequel Trump avait été accusé d’abus de pouvoir et d’abus de justice, et tant d’autres investigations sur les infractions fiscales éventuelles commises par Trump et son entreprise — vient de tomber. L’homme qui se plaisait à dire «I can do whatever I want» (je peux faire tout ce que je veux) et «I will not leave the White House» (Je ne quitterai pas la Maison-Blanche). […] Et qui ajoute «The only way we’re going to lose this election is if the election is rigged» (la seule manière pour nous de perdre cette élection est que l’élection soit truquée), vient d’être débusqué du trône sur lequel il a régné en empereur pendant quatre ans et duquel il a fait vivre le peuple américain et le monde entier dans une atmosphère de peur, dans l’incertitude quotidienne et dans un monde de «reality show».
Page tournée d’un mandat très critiqué
Celui qui prétendait être un «Winner» (gagnant), un leader et un «deal broker» (un faiseur de deals) —voir son ouvrage intitulé «The Art of the Deal» qu’il a fait écrire par Tony Schwartz, son partenaire — vient de subir le blâme le plus dégradant qui puisse être décerné à un Président, blâme qui vient de confirmer qu’il est, en fait, un «Loser» (un perdant) comme en témoignent les nombreuses banqueroutes de plusieurs de ses entreprises. Le Président qui a divisé le pays comme jamais autre Président dans l’histoire des Etats-Unis, qui a ravivé la flamme du racisme en ajoutant de l’huile sur le feu du racisme latent — racisme qui avait été quelque peu mis en berne pendant plusieurs décennies — qui a fait de la peur sa stratégie de gouvernement, qui a fait que le mensonge devienne réalité et la réalité devienne mensonge et qui a fait marcher le pays à la manière d’un «reality show» doit enlever son costume du plus puissant homme des Etats-Unis et du monde pour redevenir un citoyen lambda. Pire que tout cela, une fois redevenu un homme «normal» – car il était tout sauf cela — et qu’il ne bénéficiera plus de l’immunité présidentielle, il aura à faire face à nouveau aux nombreuses et diverses investigations et accusations auxquelles il était soumis et auxquelles il a réussi à échapper grâce à sa fortune et au lobby politico-financier qu’il a constitué pendant les années où il était gestionnaire de son empire, la «Trump Organization».
Le déboulonnage d’un homme qui se prenait pour le «César» ou le «Néron» des Etats-Unis et du monde et sa mise à mort politique est certainement le meilleur affront qui puisse lui être fait. Car, il faut rappeler que même la Covid-19 — qu’il a contractée lors d’un de ses rallies et qui l’a fait transporter et fait séjourner dans un hôpital militaire spécialisé — n’a pas pu le détrôner. Etre «tout» et devenir «rien», c’était une possibilité qui ne lui est jamais venue à l’esprit. Dans toute l’histoire des Etats-Unis depuis l’indépendance, jamais président n’aura été autant haï par ses propres citoyens —même les Reagan et les Bush père et fils paraissaient des «anges» à côté de lui — et par le monde dans son ensemble.
Maintenant qu’il n’est plus président — ou qu’il ne le sera plus officiellement le 20 janvier 2021 — que se passera-t-il ? Les Américains et le monde entier se posent deux questions : qu’est-ce que cet «ancien président» va faire quand il aura quitté la Maison-Blanche ? et que fera le nouveau président ?
Concernant l’ancien Président, Donald J. Trump, tout d’abord, les Américains et le monde s’efforceront de l’oublier et essaieront de se remettre des quatre années de calvaire politique, économique, personnel et surtout sanitaire dans lequel il les a plongés. Ils tenteront, difficilement il est vrai, de se remettre des années de peur dans lesquelles il les a fait vivre. Ils vont réapprendre à distinguer le mensonge de la réalité. Rappelons que Trump est arrivé jusqu‘à tenir tête et contredire les scientifiques américains et du monde entier sur les dangers que représente la Covid-19 et les mesures nécessaires pour l’éradiquer. Il a même parlé, lors d’un de ses rallies, de licencier un des plus célèbres épidémiologistes américains et mondiaux, le docteur Anthony Fauci, et le Directeur du CDC (Control Disease Center) une fois qu’il est réélu. Trump aura, également, comme nous l’avons évoqué plus haut, à affronter les tribunaux de New York et autres Etats pour les infractions économiques qu’il aurait pu commettre et les tribunaux fédéraux pour les infractions politiques dont il a été accusé —interrogation sur l’irrégularité de ses paiements fiscaux (une enquête récente du New York Times a révélé que Trump n’a payé que $750 de taxes au cours de l’année 2016) et les autres enquêtes sur la gestion de ses hôtels et «resorts», en particulier l’enquête sur la «Trump Tower» qu’il devait construire à Moscou et tant d’autres encore.

Arrêter l’hécatombe de la Covid-19
L’autre question —la plus importante— que se posent les Américains et le monde entier est «que va faire —ou que peut faire Joe Biden, le nouveau Président, car il aura hérité d’un pays dans un état chaotique sanitairement, économiquement, politiquement et socialement, pays qu’il devra remettre en ordre complètement. La première tâche qu’il aura à affronter est d’essayer d’arrêter l’hécatombe provoquée par la Covid-19 et aggravée par la négligence —volontaire selon certains observateurs— qui a fait qu’en dépit de leur toute puissance économique, les Etats-Unis ont eu quelque 10 millions de cas d’infections et presque un quart de million de décès et sont le pays du monde le plus affecté par la pandémie. La question ici est «que peut faire Joe Biden que Trump n’ait pas fait ?» Le nouveau Président a donné une indication en réponse à cette interrogation, rendre obligatoires les mesures préventives décidées par le Comité de surveillance de la pandémie et le CDC : port du masque, distanciation sociale, interdiction des grands rassemblements, encouragement et renforcement de la recherche dans le domaine du traitement et d’un vaccin contre le virus. Dans le domaine économique, Biden envisage la réouverture de l’économie, mais seulement graduellement et en exigeant que les mesures de prévention dans les lieux de travail et les lieux publics soient mises en application de façon stricte. Il entend aussi sortir de l’impasse dans laquelle se trouvent les discussions en cours au Congrès depuis près de huit mois sur le «stimulus package» qui devait être adopté en faveur des travailleurs et des entreprises, surtout les petites et les moyennes d’entre elles. Il a aussi promis, pendant toute sa campagne électorale, de réduire les impôts des citoyens à faible revenu et d’augmenter les impôts des milliardaires. Il a prévu aussi d’augmenter le Smig afin qu’il atteigne $15 l’heure par rapport à son niveau actuel de $7,25. Au plan international, Biden a promis de réintégrer les traités et accords signés par les Etats-Unis, notamment ceux signés par l’Administration Obama dont il était le Vice-Président, et qui ont été révoqués par Donald Trump : l’Accord de Paris sur le changement du climat et le Traité sur le nucléaire iranien signé entre l’Iran et six pays occidentaux, dont les Etats-Unis. Biden a aussi promis de réintégrer les organisations internationales que Trump a, soit carrément quittées ou dont il a réduit le financement américain. Sur le plan sociopolitique, le nouveau Président a promis de réunifier le pays. En effet, Trump aura laissé un pays fracturé entre les Républicains qui le soutenaient sans condition et les Démocrates qui aspirent à plus de justice sociale et à l’unité du pays. Lors d’un de ses speeches, Joe Biden a déclaré : «I am running as a proud Democrat, but I will govern as an American President” (Je me suis présenté en démocrate fier, mais je gouvernerai en tant que Président américain). Il a ajouté : «I will work with Democrats and Republicans, and I will work as hard for those who don’t support me as for those who do. Because that’s the job of a President” (Je travaillerai aussi bien avec les Démocrates qu’avec les Républicains. Je travaillerai aussi dur pour ceux qui ne m’ont pas soutenu que pour ceux qui l’ont fait. Parce que c’est cela la fonction d’un Président).
Ainsi que le veut la tradition et une prescription de la Constitution américaines, le nouveau Président ne prendra officiellement fonction que le 20 janvier 2021, soit environ dans trois mois. Dans ce laps de temps, l’actuel Président a la possibilité de calmer le jeu et de préparer la transition comme c’est la tradition aux Etats-Unis depuis l’ère du temps.

Réunifier le pays
Mais les observateurs qui le connaissent bien —et les Américains dans leur majorité (y compris les membres de sa propre famille comme Mary Trump, sa nièce ou sa sœur Mary Ann Trump, une ancienne juge fédérale) ne se font aucune illusion. Trump, disent-ils, est Trump et restera Trump. Il va continuer de faire ce qu’il a toujours fait quand il gérait son entreprise avec sa famille, faire passer ses intérêts et ceux de sa famille avant ceux du pays. Il va presque certainement aussi poursuivre sa politique de relaxation des riches comme lui, sa politique raciste (blancs versus gens de couleur), sa politique divisionniste et son «America First». Il va bien sûr, comme il l’a fait pendant sa campagne électorale —utiliser son lobby juridique et politique pour essayer de «délégitimer» l’élection de Joe Biden et de sa Vice-Présidente, Kamala Harris. Il va tout faire pour intenter diverses actions en justice pour essayer de prouver ce qu’il a toujours faussement prétendu, que «the election is rigged» (l’élection est truquée) et que le comptage des voix ne s’est pas fait de façon régulière. Il va mobiliser —comme il l’a fait auparavant pour échapper aux investigations évoquées plus haut— son armée d’avocats afin de défendre sa thèse et faire remonter l’affaire jusqu’à la Cour Suprême où il a trois juges qui le supportent, qu’il a lui-même nommés et sur qui il compte pour prendre une décision en sa faveur. La question donc est de savoir si, dans une telle éventualité, la Cour Suprême —avec tout le pouvoir qu’elle a et l’impartialité pour laquelle elle est réputée mais aussi compte tenu de sa nouvelle composition favorable à Trump— va prendre une décision qui reflète la réalité des faits ou les fausses allégations du Président. Ce que fera la Cour Suprême dans un tel cas sera un test de vérité pour la démocratie et la justice aux Etats-Unis. Le nouveau Président doit donc mener un combat sur deux fronts : empêcher le président Trump de «tromper» encore une fois le peuple américain avec ses «fake news» et ses «fake allegations» et préparer la transition et les grandes décisions qu’il devra prendre dans les domaines sanitaire, économique, politique et social.
L’idéal pour Biden serait que la pandémie actuelle —qui a fait plus de 10 millions de cas et près de 250 000 décès et mis l’économie dans un état de récession— régresse amplement grâce, par exemple, à l’avènement d’un nouveau traitement ou d’un vaccin contre la Covid-19, et qu’il ait à concentrer ses efforts sur l’économie et le social. Un des domaines qui sera difficile à attaquer est le domaine social, notamment le racisme et la division de la société américaine. Car pendant le premier mandat de Trump, et notamment la dernière année de son règne, le racisme a connu une recrudescence des plus graves de l’histoire américaine. De nombreux noirs américains ont, en effet, succombé aux suites des pratiques policières, notamment la pratique de l’étranglement, qui se termine la plupart du temps par le décès des suspects. En effet, en dépit des plaintes contre cette méthode et des cris des victimes «I can’t breathe, I can’t breathe» (Je ne peux pas respirer, je ne peux pas respirer), les policiers poursuivent leur étranglement jusqu’à ce que mort s’ensuive. Joe Biden aura donc à revoir toutes ces pratiques et redonner aux Américains et aux Noirs en particulier confiance dans leurs services de sécurité et dans leur système de justice. Il devra, en même temps, rassurer les partenaires des Etats-Unis que ce sont des «alliés» et non des «aliens» (des étrangers) et que les Etats-Unis font partie du concert des nations et ne sont pas le «cancer» des nations.

Rassurer les partenaires des Etats-Unis
Joe Biden a donc devant lui un chantier gigantesque qui consistera à dé-construire certaines mesures prises par le Président sortant et à construire de nouveaux projets qui vont desserrer l’étau dans lequel Trump a laissé l’économie et qui permettront de bâtir des «bridges» (des ponts) au lieu de «walls» (des murs) entre les gens et entre les nations. Conscients de l’ampleur de ce chantier et du temps que Biden aura à mettre pour le réaliser, les Américains aussi bien que le monde dans son ensemble peuvent dire aujourd’hui, avant même sa prise de fonction officielle le 20 janvier prochain : «We CAN breathe» (Nous pouvons respirer).

Ph. D en économie, Master of Francophone Literature (Purdue University, USA)