Akram Kebir est un jeune écrivain qui a la passion de l’écriture. Il en est à son cinquième ouvrage. Le dernier en date (2019) porte sur le thème important de la « harga ». En refermant ce livre, il est loisible d’indiquer l’entremêlement entre la fiction et la réalité quotidienne qui est celle des jeunes de conditions sociales modestes.

Par Mohamed Mebtoul
Les personnages principaux mis en scène par l’auteur sont trois jeunes, amis de longue date, respectivement gérant d’un café dans le quartier populaire de Sid-Houari (Oran), gardien de voiture et chanteur. L’auteur décrit la pesanteur, la routine, l’ennui et la vulnérabilité sociale des trois jeunes pris dans le cauchemar d’une vie présente sans attrait, sans possibilité d’amour ou de satisfaction sexuelle dans une société de l’interdit, fonctionnant davantage au voyeurisme, à la violence de l’argent et de la corruption. Elle laisse à la marge des jeunes orphelins de tout capital relationnel ou financier. Il s’agit, tout au plus, pour ces jeunes de ruser avec le temps, par la médiation de la boisson alcoolisée ou de quelques cigarettes qui leur permettent durant un temps très court de fuir le réel, avant d’être éjectés dans ce « trou noir » sans perspectives de sortie, qui est leur quotidienneté. L’auteur n’hésite pas à faire ressurgir de façon intense la subjectivité de ses multiples personnages. Ils évoquent avec des mots précis et crus leur vécu. Ecoutons Zaki, le personnage principal du roman : « La question du sexe n’est qu’un détail infinitésimal par rapport au mal-être qui nous ronge de l’intérieur, et qui nous laisse comme morts. Rien, dans nos vies, n’est comme il faut : on n’a pas de copines, on ne voyage pas, on n’a pas de logements, on n’a pas de loisirs, ni rien. On a des vies de merde, les gars, il faut se le dire » ! (p. 23-24). La mort symbolique semble les poursuivre. Ils sont confrontés à la « non-vie », pour reprendre l’expression de Nabil Farès (2017). Aucune lumière ne semble se dessiner à l’horizon. Ils sont au contraire pris dans des ténèbres qui encerclent leurs espaces sociaux. La seule perspective est de fuir dans un « ailleurs » qui leur permettrait peut-être de redonner tout simplement du sens à leur vie, tout étant conscients que celle-ci, imaginée, n’en est pas moins semée d’embûches. Ils construisent patiemment leur plan de départ. Tout est passé au peigne fin. Zaki en est le maître d’œuvre, le leader qui met au point tous les détails, tout en les discutant passionnément avec ses amis. Tout se construit autour de l’idée suivante : capter par la force un bateau-taxi qui fait la navette quotidienne entre le port d’Oran et la petite ville balnéaire de Ain El Turk, en le détournant vers l’Espagne.

Les tensions au cœur de la « harga »
La « hagra » n’est pas de l’ordre de la spontanéité ou d’une simple réaction de colère. La majorité des jeunes qui donnent leur accord à Zaki pour s’embarquer dans l’aventure ont longuement réfléchi, hésité, pesé le pour ou le contre, avant de donner leur aval. Le risque est énorme. Il s’agit d’encadrer de façon autoritaire les voyageurs et l’équipage du bateau, en étant munis de couteaux pour créer un état de peur auprès de ces derniers. L’auteur décrit fort à propos et de façon fine et élégante les multiples tensions au cours d’une traversée houleuse marquée par des renversements de situation, des moments plus sereins entre les passagers, les membres de l’équipage et les 7 jeunes. Même si deux d’entre eux, plus aguerris aux coups durs, se sont imposés pour être du voyage, n’hésitent pas à user du chantage d’armes à feu, pour tenter en vain de diriger l’opération de détournement du paquebot. Dans le langage ordinaire, Akram Kebir mobilise avec beaucoup d’aisance les dialogues pour nous restituer les conflits, la peur, la compréhension et même l’empathie entre certains jeunes et les passagers. Soulignons l’originalité du roman qui met en exergue l’imaginaire créatif de l’auteur. Pour la première fois, des « harragas » tentent d’atteindre les côtes de l’Espagne dans un bateau de luxe. Mais à l’arrière-plan, l’auteur montre de façon subtile le drame de la « harga » qui relève indéniablement de la responsabilité du politique. Celui-ci a « réussi » le pari de produire auprès des jeunes, un profond mépris institutionnalisé à leur égard, s’inscrivant dans un paternalisme sordide qui occulte toute leur souffrance au quotidien. Ce phénomène social de la « harga » est central pour comprendre, aujourd’hui, l’anomie de la société algérienne, mais aussi les échecs des politiques néolibérales centrées sur la seule financiarisation de l’économie mondiale productrice de profondes inégalités sociales.

Quand le drame social devient banal
Les pouvoirs en Algérie ont toujours tenté de banaliser la « harga », en laissant faire, ou en emprisonnant les jeunes, insensibles aux multiples morts emportés par la mer. Ils ne seront reconnus que par les seuls manifestants du « hirak » du 22 févier 2019. Ils n’hésitent pas à scander : « les harragas, chouhadas ». Les gardes-côtes sont les premiers témoins de la « banalisation sociale » de la « harga ». L’auteur le souligne : « Bien sûr, c’était tous les jours que les gardes-côtes avaient affaire à des « harragas », c’était tous les jours qu’ils interceptaient des semi-rigides bourrés de candidats à l’émigration clandestine ; mais là, c’était une première, pour ces deux-là (gardes-côtes) d’avoir en face d’eux des « harragas » à bord d’un bateau de luxe et rempli, qui plus est, de gens comme il faut, qui n’avaient, de par leurs habits et leur apparence, rien de migrants clandestins ». (p. 133).
Le lecteur du livre en question est « pris » agréablement par une écriture limpide, simple, compréhensible qui met en scène les discussions entre les jeunes qui opèrent constamment dans la réflexivité. On oublie souvent que les critiques sociales les plus radicales à l’égard du système social et politique sont le fait des jeunes stigmatisés. Ils connaissent beaucoup mieux ses travers, ses ruses, ses mensonges et ses jeux tortueux que certains experts organiques enfermés dans leur bulle, donneurs de leçon, mais ignorants le « terrain ». Les jeunes « harga » savent précisément que leur souffrance et leurs maux quotidiens ne sont pas arbitraires, mais profondément liés à la gestion patrimoniale et autoritaire de la cité.