On connait Abdelaziz Khalfallah par ses écrits de presse sur différents thèmes politiques et historiques relatifs à la guerre de libération. On le retrouve aujourd’hui à travers l’édition et l’ouvrage fort intéressant qu’il vient tout juste de publier chez Chihab Editions.

Par Nordine Azzouz
Dans son livre, «La Wilaya II historique, l’ombre de Constantine», celui qui était connu aussi sous le nom de guerre de Mostefa Boutemira offre un tableau documenté des grands marqueurs de l’histoire de l’ALN-FLN dans le Nord-Constantinois avant et après le Congrès de la Soummam : ses faits d’armes et ses différents grands responsables jusqu’au dernier, le colonel Salah Boubnider dit Sawt el-Arab. Il apporte surtout un témoignage passionnant sur des aspects de l’organisation politico-militaire dans la région et le rôle décisif joué dans la résistance anticoloniale par les dirigeants et les militants à Constantine-ville quand, sur décision du Conseil de la Wilaya II, début 1959, la ville a été érigée en zone autonome. A sa tête Si Messaoud Boudjerriou, dit Si Messaoud El-Ksentini.
La qualité comme la validité de la narration d’Abdelaziz Khalfallah tiennent du fait qu’il a longtemps milité dans le maquis nord-constantinois avant de rejoindre en avril 1960 le PC de Boudjerriou dans la grande ville de l’Est algérien, après une activité politico-syndicale intense qui lui coûta à plusieurs reprises la prison au point que ses congénères l’ont affublé du sobriquet de «Mostefa el Habs».
A la mort de Boudjerriou au champ d’honneur, fin avril 1961, il lui succédera jusqu’aux «derniers jours» de la Wilaya II en juillet-août 1962. Cet itinéraire fera de lui un acteur et, aujourd’hui, un témoin de premier plan de l’organisation politico-militaire de la zone autonome et de l’«encadrement sociopolitique» mis en place à travers les différents «comités» et organisations qui y avaient été créés, structurés ou renforcés à l’échelle constantinoise.
Sa formation et sa connaissance de l’enjeu syndical dans la lutte pour l’émancipation politique et l’indépendance l’incitera à s’intéresser davantage à la section UGTA locale et à son développement auquel il dit avoir «éminemment contribué» à partir du début 1957 avec la collaboration d’Omar Chitour et d’autres militants, dont des proches d’Abane à Constantine, rapporte-t-il. Non sans signaler que son activité et celle de ses camarades a été plusieurs fois interrompue sous le coup de la répression de la grève des huit jours et des incessantes traques policières. Il la reprendra à son «retour du maquis» en juin 1960 pour cibler la «CNCFA, l’EGA, l’Enseignement, les hospitaliers et les ouvriers agricoles».
L’éclairage qu’il apporte sur l’organisation de la zone autonome de Constantine revêt un intérêt certain pour la recherche sur l’histoire de la guerre de libération et le «fida» dans cette ville. Il lui permet de livrer des indications intéressantes sur l’engagement des «éléments féminins», ces femmes qui ont fait la guerre à l’ordre colonial comme «Meriem Bouatoura, Fadhila Sadane, Malika Ben Cheikh, Malika Hamrouche et d’autres», et de réfuter déjà la thèse selon laquelle cette zone était sous la direction de Messaoud Boudjeriou structurée suivant le schéma organique classique en vigueur dans la Wilaya II – «comités de zone avec cinq membres ainsi que les régions et les secteurs». «Certains écrits d’historiens amateurs ont laissé croire à l’existence d’une Zone V structurée à l’instar des autres zones militaires de la wilaya. Ce n’est qu’au cessez-le-feu que ce type d’organisation fut mis en place», rectifie-t-il.
L’organisation, atteste-t-il, était dirigée par un Boudjerriou «empirique» qui laissait à ses hommes la liberté d’initiative et d’agir en fonction des situations auxquelles ils étaient confrontés. Il «donnait peu d’importance à l’institution d’une hiérarchie verticale rigide. Il formait des groupes à qui il confiait des missions et les rendait collégialement responsables», renseigne-t-il de son mode opératoire. Car, en zone urbaine, rappelle-t-il, «il était pratiquement impossible de calquer le schéma d’organisation classique».
Une sincérité qu’on ne retrouve pas souvent dans les écritures mémorielles.
L’hommage qu’il rend à ce fidaï mort les armes à la main au sud du massif de Collo non loin de la localité d’Aïn Kechra est accompagné d’une foule d’indications nominatives sur l’action des groupes qui ont guerroyé dans la Wilaya II et résisté aux terribles opérations du Plan Challe en les évitant ou en les affaiblissant sous le commandement du colonel Boubnider, successeur d’Ali Kafi après son départ en Tunisie en 1959. Dans le récit qu’il fait du combat anticolonial dans le Nord-Constantinois, cet officier de l’ALN disparu en mai 2005 est très présent. Il est estimé pour ses qualités de chef révolutionnaire et de meneur d’hommes dans les circonstances les plus dures. Il est respecté pour sa loyauté sans bornes pour le GPRA mais aussi pour le pragmatisme et la responsabilité qu’il avait à épargner le sang des frères d’armes alors que les luttes fratricides faisaient rage.
Les faits que rapporte durement l’auteur sur un front où tout n’était pas que fraternité et solidarité pour certains à côté de l’engagement et de l’héroïsme purs pour d’autres confèrent à son livre une sincérité qu’on ne retrouve pas souvent dans les écritures mémorielles. Ils témoignent de lui une lucidité précoce et restée marquante de sa trajectoire personnelle à ses indications et sources nouvelles sur l’opposition l’EMG et de l’armée des frontières à la légalité du gouvernement provisoire et aux forces qui l’ont soutenue, Wilaya II et zone autonome de Constantine, avant de céder le terrain aux troupes venues de Tunisie, une étape décisive qui allait sceller l’avenir politique du pays. Les situations qu’il relate et auxquelles il a été confronté de près ou de loin en compagnie de ses frères et sœurs d’armes lui font rappeler des comportements d’hommes qu’il a combattus, craints ou méprisés pour leur opportunisme et leur appétit du pouvoir lorsque l’horizon de l’indépendance de l’Algérie s’est vite rapproché et que l’inéluctabilité de cette perspective a accéléré et porté à son paroxysme l’antagonisme des jeux de pouvoir qui ont nourri avant et surtout après la naissance du GPRA en 1958 les luttes internes, parfois meurtrières, les conflits de personnes et de leadership, les ambiguïtés, les trahisons et les souffrances qu’il a dénoncé jusqu’au bout

Aout 62, «mois fou»
Il raconte avec des indications propres à lui comment des officiers de l’ALN rentrés de Tunisie ou qui étaient sous sa coupe en tant que chef de la wilaya II, en remplacement de Salah Boubnider pendant ses absences, ont manœuvré pour se mettre au service d’Ali Mendjeli (pour lequel il n’avait pas beaucoup de sympathie) et de l’EMG avec la complicité des dissidents de la Wilaya II, les commandants Larbi Berredjem et Rabah Belloucif et leurs partisans, et l’appui des troupes de la wilaya I commandées par le colonel Zbiri. Il rappelle comment la crise s’est accentuée en mars 1962 quand il s’est agi pour beaucoup de se positionner pour les opportunités à venir puis lors du CNRA à Tripoli en Libye, les 5 et 6 juin 1962. Il poursuit les détails de l’affrontement jusqu’à septembre 1962 en évoquant l’élimination des listes de la candidature à l’Assemblée constituante les noms des militants qui s’étaient rangés en faveur du GPRA contre l’Etat-major. L’exposé qu’il fait de cette période et d’août 62, «mois fou», complète la somme d’informations sur ce qu’on appelle la crise de l’été de cette année-là avec ses vainqueurs et ses vaincus dont les chefs de la Wilaya IV qui ont commis, selon lui, l’erreur de s’opposer après la mort de Djilali Bounaama, le 9 août 1961 à Blida, à la désignation de Sadek Dehilès, et en refusant la création de la zone autonome d’Alger et à la désignation à sa tête de Rabah Zerari, dit commandant Azzedine contre qui ils avaient des «griefs».
Après l’indépendance, le parcours d’Abdelaziz Khalfallah restera encore logiquement marqué de l’empreinte de Salah Boubnider avec qui il partageait des idées et des affinités politiques qui n’étaient pas celles qui ont pris le pouvoir à l’indépendance, et qu’il aura naturellement aussi comme camarade de parti à la fondation, par Mohamed Boudiaf, du Parti de la Révolution Socialiste (PRS), le 20 septembre 1962. Son livre, riche en documents textuels, photographiques et en coupures de presse, se termine sur cette partie de l’histoire politique du pays qui gagnerait à être davantage examinée et interrogée. L’auteur, on s’en doute, a encore beaucoup de choses à écrire sur les circonstances de création de cette formation, les hommes qui l’ont incarné comme Abou Bakr Belkaid, Rachid Krim et d’autres, ainsi que sur les raisons qui l’ont fait disparaître rapidement.

Abdelaziz Khalfallah, La Wilaya II historique, l’ombre de Constantine. Chihab Editions, Alger, octobre 2021.Prix 1300 DA.