A chaque été son lot de malheurs et d’hectares de couvert végétal qui partent en fumée, tant les moyens de lutte contre les feux de forêt remontent au siècle passé, mais pas que…

Par RACHID HAMATOU
Pelles, pioches, tuyaux percés, quelques bricoles, comme au Moyen-âge et des catapultes… Si les chiffres se discutent, se tripotent, voire se traficotent, la forêt des Aurès, qui a pourtant échappé au napalm de l’armée coloniale, se rétrécie à vue d’œil à cause d’un prédateur qui met d’ailleurs toute la planète en danger : l’homme. Nous ne sommes pourtant plus en état de guerre et pourtant, aussi bien la faune que la flore souffrent des méfaits et des pratiques aussi dangereuses que désastreuses dues aux pratiques nocives l’homme.
Coupes sauvages du cèdre en toute impunité
A travers la wilaya de Batna et les wilayas limitrophes, Kenchella, Sétif, Oum El Bouaghi, il ne se passe pas un jour sans qu’un bulletin de la Protection civile ne vienne signaler des incendies qui anéantissent des hectares de végétaux, souvent des arbres séculaires, pins, chênes, à l’exemple du parc de Belezma, ou encore la forêt de Zgag-Larbaa, du cèdre de l’Atlas, idhguel en chaoui. Une espèce qui a résisté des siècles durant. Des responsables au niveau de la Conservation des forêts parlent de spécimen millénaire, mais aussi au mont Zguague, Bouyakaken… Un arbre fétiche au point de figurer sur les armoiries de la wilaya de Batna, mais cela ne l’a pas épargné. Certainement victime de sa noblesse, mais aussi de l’avancée du désert, du changement climatique. Les responsables du domaine des forêts aussi bien à Batna qu’au mont Chelia, wilaya de Khenchela, 2 328 mètres d’altitude, on a commencé à signaler les premiers cas de dépérissement du cèdre de l’Atlas des Aurès. Aucune solution n’a été élaborée hélas, et ce, en dépit de l’intervention d’éminents spécialistes qui ont fait le déplacement de l’étranger.
L’état des cédraies s’est aggravé. L’exposition des massifs aux influences sahariennes et leur localisation sur substrat marneux ont accéléré la mortalité des peuplements les plus touchés par ce dépérissement. Le facteur principal est le déficit hydrique résultant d’une sécheresse prononcée et persistante durant les 20 dernières années. D’autres facteurs secondaires interviennent par la suite, dès que les arbres présentent des signes d’affaiblissement, attaques d’insectes ou de champignons, nous dit-on. Un abatage systématique des sujets touchés par le dépérissement est effectué par les services des forêts dans l’espoir de préserver la totalité de la cédraie. Aucun chiffre n’indique qu’il y a amélioration ou non, jusqu’à ce jour.
Comme un malheur ne vient jamais seul, les citoyens de la ville de Batna, mais aussi des quelques villes et villages alentour ont constaté avec dépit que des commerçants, qui ont plus d’un registre dans leur tiroir, car ils vendent des affaires scolaires à la rentrée scolaire, des bougies et pétards lors de fêtes religieuses et voici qu’ils commettent l’irréparable en proposant des rondins de cèdre (il y a une semaine) en planche pour couper la viande. On n’a pas besoin d’être forestier pour constater que le bois est vert et fraîchement coupé. Ils ont fait la fête du cèdre lors de la dernière fête d’El Aïd Adha. Comment se sont-ils procuré ces rondins, alors que le cèdre est censé être protégé. Ils ne s’en cachent pas et le cèdent à 700 DA pièce, une déforestation programmée et qui rapporte. Au niveau du siège de la Conservation des forêts, l’heure est au plus pressé, en l’occurrence les incendies. Cependant, le sujet est sensible, personne ne veut prendre la responsabilité d’en parler. En aparté, des agents nous confirment que depuis des années des individus, sans scrupules et à cette même période, incendient volontairement la forêt pour transformer le bois en charbon et comme le cèdre ne s’y prête pas il est coupé et vendu en rondins. Faire diversion, des incendies dans plusieurs lieux « pour pouvoir couper en toute tranquillité », nous dit un jeune agent, qui souhaite garder l’anonymat. Jusqu’à quand ?
Le plus décevant est le prétendu portail de la Conservation des forêts de Batna, sur le net, ou le protocolaire et les photographies des officiels ont pris la place de la forêt, le secteur de l’environnement semble ne pas être concerné par cette catastrophe. Il est vrai que des centaines, voire des milliers d’hectares de la cédraie de Batna et de Khenchela ont disparu pour deux ou trois raisons principales : les feux de forêt, le dépérissement et une prolifération jamais vue de la chenille processionnaire. On s’est toujours demandé et on se demande toujours comment est-ce possible qu’aucune mesure n’ait été prise pour protéger ce patrimoine, au moins par un seul Canadair, il y pas moins de 4 barrages dans la région, car c’est souvent la raison ou la cause qui a été invoquée dans un passé récent.

Une autre victime et pas des moindres, qui va sauver aiwal ?
Aiwal ou encore hazenzna n’est autre que le nom chaoui du genévrier thurifere, un très bel arbre connu dans une partie des Aurès. L’arbre ou le témoin séculaire comme aiment le nommer les écologistes et les amis de la nature, peut arriver à un tronc puissant pouvant atteindre 16 m de circonférence et très souvent un mètre de diamètre. Une espèce de montagne à grande longévité, 500 ans, presque tous les vieux peuplements ont 200 à 300 ans, grâce à sa grande résistance physiologique et à son tempérament vigoureux, il peut réagir aux mutilations, résister aux incendies. Aiwal existe au Maroc et extrêmement rare en Algérie (Aurès). Cependant, le genévrier thurifère ne rejette plus de souche, sa reproduction est très difficile, un grand nombre d’arbres se trouvent dans l’impossibilité de produire en quantité suffisante des graines. Cette défaillance ou carence a été souvent signalée par les forestiers et les botanistes, qui ne semblent pas trouver de solutions concrètes. Etant une essence de montagne, c’est-à-dire d’altitude, il occupe les hauteurs et les cimes de montagnes. A 1 400 m d’altitude à Tibhirinen, à 2 000 m à Hit a Melel, t’kout et Sgag, on peut déduire que l’altitude est un facteur plus qu’important dans la répartition du thurifère. La régénération du thurifère est difficile, souvent inexistante, elle peut être cependant facilitée lorsque le chêne vert se mêle au sous-bois, sachant qu’un grand nombre d’arbres est dans l’impossibilité de produire une quantité de graines suffisante, mais ce n’est pas le seul souci, puisque l’action dévastatrice de l’homme reste le souci majeur. Pour le moment, c’est l’inverse qui est en train de se produire. En effet, et en plus des coupes sauvages et illicites qui prennent pour cible cette rareté, qui peut constituer une curiosité pour les touristes et visiteurs, il y a quelques années et sans crier gare, une station mobile d’agrégats a élu domicile dans un site quand bien même protégé. Les habitants et citoyens habitants des douars et dechras voisins sont entre étonnement et colère. En effet, une signalisation indique que la zone est protégée pour préserver l’arbre. Qui a autorisé en donnant le permis d’exploitation en plein site, le secteur des forêts est en silence radio et les mines font profil bas, nous disent les jeunes de Oued Taga qui cherchent à comprendre et trouver un interlocuteur qui, pour le moment, reste introuvable. Si par le passé, la main de l’homme a épargné au moins de la coupe sauvage et de la transformation en charbon cet arbre endémique, l’impunité et le recul de l’autorité ouvrent grand la porte au massacre. n