Du festif à la prise de conscience. Une fête du patrimoine immatériel, Yennayer, car c’est de cette cérémonie qu’il s’agit, semble donner ou redonner la dimension nationale, voire nord-africaine, à une pratique plurimillénaire connue par les habitants de cette partie du pays.


Le mérite revient plus particulièrement aux habitants des zones rurales et recluses qui ont su préserver vaille que vaille des rites, des pratiques et autres traditions rurales. Certains diront, l’espoir vient du douar (hameau). Ce n’est pas un vain mot et ce n’est pas uniquement pour la fête du Nouvel an berbère Yennayer, puisque d’autres pratiques de notre civilisation amazigh ont trouvé aussi refuge dans les montagnes et autres zones rurales à travers le Grand-Aurès : «tahamaghra n’tmenzouth» (la fête de l’automne) «thifsuione» (la fête du printemps) et bien d’autres rendez-vous et rencontres.
Après la préservation vient la vulgarisation et, plus particulièrement, le partage. En effet la célébration de Yennayer n’est pas un fait nouveau, mais l’ampleur qu’on commence à lui connaître est un vrai phénomène de société, alors qu’elle était limitée pendant longtemps à des zones plutôt berbérophones (variante chawia). A travers plusieurs wilaya des Aurès, Batna, Kenchela, Oum El Bouaghi, Tébessa, Souk Ahras, le mouvement associatif avait joué et joue encore le rôle de fil conducteur. Ce sont surtout des étudiants qui, durant les années 1980, avaient créé et lancé des associations à caractère culturel pour la prise en charge du riche patrimoine culturel amazigh dont jouit la région des Aurès. En effet, des associations dont les noms sont restés en mémoire, à l’exemple d’Izenzaren, Thamousni, ou encore les Amis de l’art et de la culture et bien d’autres ont contribué à la promotion de la culture amazigh de manière générale, chanson chawi, protection du patrimoine architectural, retour à la toponymie amazigh, et aussi la célébration des fêtes et cérémonie berbères dont Yennayer.
A travers le pays chawi, la topographie change et le relief aussi. De ce fait, les pratiques, us et traditions varient d’une région à l’autre, voire d’une tribu à l’autre et ça ne fait pas une divergence comme on l’a souvent fait croire, mais plutôt une richesse. Aussi la célébration du Nouvel an berbère au pays des Aïth Soltane et dans le mont Markunda par plus de 1 700 mètres d’altitude, n’est pas la même qu’à Mchounèche, pays du palmier dans le sud des Aurès, sachant que le fond et le principe restent les mêmes. Un nouvel an agricole commence, la nature change de rythme et plonge dans une certaine léthargie, le moment de faire des vœux, proposer des offrandes, célébrer en famille une nouvelle page et espérer de meilleurs jours. Une forte et significative symbolique caractérise ce rituel des ancêtres plein de bon sens et ami de la nature, bien avant la découverte de l’écologie. Zora Sahraoui, jeune universitaire, originaire de Hidoussa, nous parle du retour de cette fête au sein de sa famille. «La plupart du temps on va chez N’nana (grand-mère) pour l’aider à faire le grand nettoyage. Toute petite, je me souviens que les adultes vont jusqu’à repeindre totalement notre ancienne maison et plus particulièrement la cuisine nettoyée à grands seaux d’eau. On change aussi les trois pierres de l’âtre à cette occasion et on prépare à manger au feu de bois. Le dîner était toujours copieux, préparé avec délicatesse et bien garni en viande, poulet de grain, surtout pas de poulet de batterie. Le soir, on déguste tighrifine (l’ancêtre des crêpes), que l’on appelle dans plusieurs régions du pays baghrir, et on clôture avec quelques contes et chants chaouis.» Dans une autre région des Aurès, plus exactement à Sefiane, pays de l’olivier, pays des Aith Soltane et Khoudhrene, la pratique est encore vivace plus que jamais, nous dit Bachir, un père de famille, militant invétéré et infatigable pour l’identité et la culture amazigh. Notre interlocuteur estime que célébrer cette fête est une forme de conciliation avec notre histoire et aucunement un repli. Il nous dit à ce sujet : «Chez nous, dans ma famille la plus large, nous n’avons jamais cessé de célébrer Yennayer, même quand nous n’étions qu’une poignée dans mon douar natal, dans les environs de N’gaous.» Et de rajouter : «Ce sont plutôt les femmes qui s’occupent de la préparation de cette fête. Aussi bien à la maison, où elles font un grand nettoyage, des fois refaire à la chaux les murs de la cuisine et ceux de la cheminée, en changeant les pierres qui servent de support. On emmène aussi les petits chez le coiffeur pour leur première coupe. Le soir, on se regroupe et on mange, le plus souvent, du couscous ou jerri (chorba). Une façon de recevoir le Nouvel an, selon les calculs agricoles. Dans notre région, cela coïncide avec la fin de la presse de l’huile, où durant toute cette période, les fellahs s’interdisent les injures ou les blasphèmes, sous peine d’avoir une mauvaise récolte l’année prochaine.»
Aussi bien dans la capitale des Aurès, Batna, où de nombreuses manifestations culturelles ont lieu, dans différents lieux et établissements sachant que le Haut-commissariat à l’amazighité est un des principaux partenaires de cette manifestation à laquelle il a grandement contribué à sa relance. Aussi dans les petites localités de la wilaya de Batna, à l’exemple de Taxlent, Thagouth, Tahememt, on annonce un riche programme à cette occasion. A Oum el Bouaghi, Aïn Kercha, Tébessa, Biskra, où l’université recevra les festivités de Yennayer avec au programme des conférences-débats et une présentation des nouvelles publications de dictionnaires, manuels et guides en tamazight des maisons d’édition Anzar.