Dans son cinquième roman «Au vent mauvais», Khaouter Adimi embrasse l’histoire de l’Algérie des années 1920 jusqu’à l’été 1992, d’abord à travers le récit de Tarek, puis celui de Leïla. «Un vent mauvais» nous offre, dans un style limpide, un roman puissant et poignant qui parcourt les soubresauts d’un siècle d’histoire. L’auteure rend aussi un bel hommage au grand écrivain Abdelhamid Benhedouga qui, en 1971, publiait «le Vent du Sud».

Par Dominique Lorraine
«Quel est le premier homme à avoir eu l’idée saugrenue de s’installer ici, nul ne saurait le dire. La région n’avait rien à offrir». Tarek, Leïla et Saïd grandissent dans un village de l’Est de l’Algérie, El Zahra.
Le trio inséparable, malgré leurs différences, y grandit. Tarek, berger, est un garçon timide et chérissait sa mère aimante, veuve, muette. La famille de Saïd, son frère de lait, est plutôt aisée et rêve d’un destin brillant pour ce fils chéri. «Les deux garçons se suffisaient à eux-mêmes. Ils n’avaient pas d’autres amis. […] Le jour de leur dixième anniversaire, Tarik et Saïd avaient craché par terre, topé dans la main l’un de l’autre et crié «à la vie, à la mort !» avant d’imiter le hurlement du loup en bombant le torse.»
Leila, qui partage leurs jeux et leurs escapades et dont ils sont secrètement amoureux, va, par contre, voir ses rêves de liberté brisés, puisque son père, un religieux rigoriste, la marie à 14 ans à un homme âgé et brutal. Mais bravant les médisances, l’adolescente le quittera avec son enfant, pour se réfugier chez Safia, potière et guérisseuse bienveillante du village.
Au printemps 1941, Tarek est enrôlé de force par l’armée française pour aller combattre en France et servir de chair à canons face aux troupes allemandes. Le même sort sera réservé à Saïd.
Chair à canons
S’en suivra un épisode peu connu, peu glorieux (et peu raconté) commis par la puissance coloniale de l’époque. De retour de cette guerre, les soldats algériens, marocains et tunisiens rescapés de féroces batailles, seront littéralement parqués à Versailles dans l’attente d’un hypothétique retour au pays.
Là, ils sont victimes du racisme de citoyens français bien ingrats : «Je vais bientôt regretter le front, renchérit un soldat marocain, au moins, à ce moment-là, on nous traitait avec un peu de respect.»
Après une mutinerie pour protester contre leurs misérables conditions, ils sont finalement expulsés de France et à Tarek de retourner à El Zahra en décembre 1944. Il y retrouve Leïla, qu’il épousera. Saïd qui s’était pourtant installé à Alger ne s’invitera pas à ces noces, malgré les lettres pressantes de Tarek. Un premier coup de canif à leur amitié…
Survient, en novembre 1954, la guerre d’indépendance pour se libérer du joug colonial. Tarek y prend activement part. A son épilogue et pour faire vivre sa famille qui s’est agrandie de trois filles, Tarek va emprunter le parcours de bien des immigrés.
«Les gens pensent que quand on a fait la guerre et qu’on a survécu, c’est terminé. Moi, j’ai fait deux fois la guerre, deux fois je suis rentré chez moi, mais je suis plein de poussière et je n’arrive pas à m’en débarrasser. Elle est entrée dans ma tête et dans mon cœur. C’est le vent mauvais qui l’apporte, cette fichue poussière qui jamais ne me lâche.»
Hasard du destin, de retour à Alger, Tarek prend part, en 1966, à une troisième bataille, mais sur un plateau de cinéma cette fois, celui de «la Bataille d’Alger» de Gillo Pontecorvo comme assistant. Une fois la fiction mise en boîte, Tarek retournera pour quelques années en France dans une usine de la région parisienne, un travail pénible, ingrat et peu considéré. Il décide donc de débarquer à Rome chez Pontecorvo, qui lui avait donné son adresse et qui lui trouvera un emploi de gardien d’une magnifique villa à Rome, peuplée de sculptures et de peintures, «temps suspendu dans une trajectoire tourmentée». Un télégramme de Leïla – Il faut que tu rentres immédiatement – met fin à cette période enchantée et à son étonnant et passionnant récit qui sera suivi de celui de Leïla. Leïla commence alors son histoire. «Le soir où j’ai quitté la maison de mon premier mari en emmenant mon fils». Un acte de courage qu’on lui fit payer cher : «Si les sages avaient pu, ils m’auraient peint le mot “divorcée“ sur le front et m’auraient chassé. Ils ne m’ont jamais pardonné d’avoir repris ma liberté». Puis poursuivant : «Quand tu es revenu, j’ai pensé que je pourrais enfin relever la tête et que sur mon front on pourrait peindre “mariée“». Leïla a un caractère bien trempé, elle est bien déterminée à échapper à la rude existence des femmes de la campagne, cantonnée à l’éducation des enfants et aux tâches ménagères. Mais Leïla, le poste radio collé à l’oreille, est décidée à s’instruire, car «le Président [Boumediène] répétait inlassablement que nous devions apprendre à lire et à écrire». Mais que la vie est dure quand le mari est loin et qu’il faut faire face seule aux pénibles aléas du quotidien ! Tout en revenant cependant sur les absences de Tarek et aux cicatrices de la guerre : «Aurais-tu rejoint le F.L.N sans la Seconde Guerre mondiale ? Peut-être pas. Peut-être que tu aurais cédé à la peur, mais la guerre, la Grande Guerre t’avait broyé, avait fait de toi un soldat.».
Un évènement imprévu va bouleverser la vie de Leïla. En 1972, Saïd, devenu écrivain, publie un roman inspiré de son enfance et dont ils sont les personnages. Pour Leïla, c’est insupportable de voir sa vie et celle de Tarek étalée au grand jour :

Rêver à vie différente
«J’aurais dû savoir que des années plus tard, Saïd reviendrait dans ma vie. Et la honte aussi.» Elle considère que Saïd a violé son intimité en livrant par les mots aux habitants d’El Zahra ses sentiments et son corps tout entier.
Et peu importe que Saïd se soit, d’une certaine manière, justifié lors d’une conférence de presse : «Pour autant, ce livre, je l’ai écrit comme un hommage à Leïla, c’est-à-dire comme un hommage à toutes les femmes de ce pays, pour les encourager et les inciter à réclamer plus de liberté, à refuser les diktats de la société et à rêver à une vie différente.»
D’où ce télégramme expédié à Tarek, le sommant de rentrer immédiatement et lui intimant, sitôt arrivé de partir habiter à Alger, où ils se fondront dans un certain anonymat. «Je suis Leïla, je suis Leïla sans aucun doute et Leïla habite Alger. Je suis Leïla», va-t-elle répéter inlassablement pendant des années.
Bien plus tard, dans les années quatre-vingt-dix, durant la décennie rouge, ils reprendront le chemin inverse pour fuir les attentats à Alger et se réfugier à El Zahra avec leurs enfants.
«C’est donc cela être écrivain ? Couper, montrer, imaginer des souvenirs. Prendre des albums de photos et fouiller dedans ? Créer une histoire à partir de petits bouts ? Changer les dates, mélanger des évènements ? Créer à partir de rien», se disait Leïla. Mais ne serait-ce pas plutôt Kaouther Adimi, l’auteur, qui s’interroge sur son métier d’écrivain ? Prendre des personnages de son enfance comme sa grand-mère, évoquer les étapes marquantes de son pays natal avec des figures historiques comme Boumediène, Yacef Saadi ou Mohamed Boudiaf, pour écrire cette grande fresque sur l’Algérie, à fleur d’âme. Kaouther Adimi avec «Un vent mauvais» nous offre, dans un style limpide, un roman puissant et poignant qui parcourt les soubresauts d’un siècle d’histoire qui ont broyé les vies de Tarek et Leïla. Elle rend ainsi un bel hommage au grand écrivain Abdelhamid Benhedouga qui, en 1971, publiait «le Vent du Sud». D. L.

«Au vent mauvais», Khaouter Adimi,
éd. Du Seuil (Paris) & éd. Barzakh (Alger), 2022