La démission de l’ex-chef de l’Etat Abdelaziz Bouteflika, mardi 2 avril, ne semble pas amorcer le début de décantation attendue. Bien au contraire ! Au septième vendredi d’appel au changement et à la fin du régime en place, la mobilisation ne faiblit pas. Les revendications populaires portent maintenant sur le refus net d’un début de transition avec le gouvernement Bedoui et le président du Sénat, Abdelkader Bensalah, comme chef de l’Etat par intérim.

Par Wafia Sifouane et correspondants
A Alger, loin de se contenter du départ du Président, les manifestants ont appelé, hier, au départ de ceux qu’ils ont baptisés les 3B, à savoir le Premier ministre Noureddine Bedoui, le président du Sénat, Abdelkader Bensalah et celui du Conseil constitutionnel, Tayeb Belaïz. A la place de la Grande-Poste, épicentre des manifestations hebdomadaires, les manifestants se sont positionnés dès la matinée. Difficile de donner un nombre mais la mobilisation a été très forte surtout qu’elle intervient après la victoire arrachée mardi dernier. Quant aux slogans scandés, hier, tous les acteurs de la scène politique actuelle on en eu pour leur grade.
De l’appel au départ du gouvernement de Bedoui fraîchement formé, à l’appel au jugement de la «bande» citée par le chef de l’état-major Ahmed Gaïd Salah. Même ce dernier n’a pas échappé aux slogans des manifestants dont certains ont réclamé le départ. L’humour, arme incontournable des marcheurs du vendredi, était aussi de la partie, à l’instar d’un jeune homme brandissant une énorme banderole sur laquelle on pouvait voir les têtes de nombreuses personnalités contestées avec l’inscription « wanted » « recherché ». Toujours fidèle à son caractère pacifique, la manifestation d’hier a été marquée par de nombreux actes de générosité et de solidarité entre les citoyens. Des bouteilles d’eau ont été distribuées aux manifestants, certains ont eu droit même à des sucreries. Seul bémol de la journée, l’intervention musclée de la Gendarmerie dont certains éléments ont empêché les manifestants d’accéder à Alger et procédé à des jets de bombes lacrymogènes. Jouissant d’habitude d’une forte popularité chez les jeunes manifestants, Rachid Nekkaz, l’ex-candidat à la présidentielle, a été hué par la foule qui a scandé «Nekkaz dégage». Peu après la prière du vendredi, ils étaient encore plus nombreux à rallier les troupes de manifestants à Alger Centre, venant de différents quartiers de la capitale, Belouizdad et Bab El Oued. Arborant l’emblème national au côté du drapeau amazigh, les manifestants ont prouvé encore une fois qu’ils étaient plus qu’unis. Ils n’ont d’ailleurs pas omis de dénoncer toute ingérence étrangère en brandissant des messages hostiles à la France et aux Emirats arabes unis. Saluant l’initiative de l’Armée nationale populaire (ANP), qui a exercé un véritable forcing avec le gouvernement pour la démission d’Abdelaziz Bouteflika, le peuple a demandé hier à l’ANP de juger « la bande » mais de le laisser seul mener sa révolution pour une véritable transition démocratique.
« Pour une transition par le peuple et pour le peuple ! »
A Tizi Ouzou et pour le 7e vendredi consécutif, la rue s’est fortement mobilisée. Une marée humaine, où les femmes et les jeunes étaient omniprésents, a investi les artères. Toujours festifs, et portant des drapeaux aux couleurs nationales et amazighes, les marcheurs affichaient une détermination sans faille pour la poursuite du combat pacifique entamé par les manifestants de Kherrata et relayé le 22 février 2019 pour dire non au 5e mandat de Bouteflika et réclamer le départ du système. Pour les manifestants que nous avons interrogés, le départ de Bouteflika n’est qu’une victoire partielle. Pour aboutir, le processus révolutionnaire doit se traduire par le départ de « tout le système » et de tous les « hommes qui l’ont façonné ». A cette revendication, s’ajoutent d’autres mots d’ordre qui traduisent les nouvelles préoccupations des citoyens qui s’adaptent à la nouvelle réalité politique induite par le départ du désormais ex-président de la République.
«Pour une transition par le peuple et pour le peuple ! » ; « Pour une transition sans le pouvoir » ; « Non aux trois B. » (allusion à Belaïz, Bedoui, Bensalah), protestent certains marcheurs. «Ni Salah ni Bensalah», écrivent d’autres qui font allusion au départ de Gaïd Salah qui se gardent, néanmoins, de stigmatiser l’ANP. A Boumerdès, des milliers de citoyens sont sortis dans la rue pour exiger le départ total du système politique en place, réclamer l’article 07 de la Constitution, ainsi que le départ du gouvernement Bedoui. «C’est le peuple qui doit mener la transition et non les hommes du système », criaient les manifestants. Des emblèmes aux couleurs nationales et amazighes flottaient alors que des groupes de jeunes menés de derboukka et karkabou fêtaient le départ de Bouteflika avec des chants patriotiques.
«Nous réclamons le départ de Bensalah, Bedoui et Belaïz, Yetnahaw Gaâ, on réclame l’application des articles 07 et 08 », «nous sommes un peuple uni, Berbère, Chaoui, Arabe, Mzabi ou Sahraoui, nous sommes des frères », sont entre autres les slogans brandis par des manifestants qui revendiquent la souveraineté au peuple. A Bejaïa, plusieurs dizaines de milliers de manifestants ont investi la rue, encore une fois contre le système politique.
En effet, la population béjaouie ne semble pas près de lâcher prise après la démission du président de la République, Abdelaziz Bouteflika, et la nomination du nouveau gouvernement sous la houlette de Noureddine Bedoui. Les manifestants qui sont revenus, hier, à la charge dans les rues de la capitale des Hammadites, ont tenu à exprimer leur rejet de la solution préconisée par le chef d’état-major de l’armée, Ahmed Gaïd Salah, qui appelle à l’activation immédiate des articles 7, 8 et 102 de la Constitution algérienne. Car pour eux, l’application de l’article 102 mènera vers la désignation de l’actuel président du Sénat, Abdelkader Bensalah, comme chef de l’Etat pendant une période de 90 jours. Or, la rue ne veut plus de « ces hommes du système qui ont cautionné les 20 ans de règne de Bouteflika ». C’est ce qui ressort en tout cas des slogans scandés par les marcheurs de Béjaïa.
«Pouvoir assassin», «Ulac Smah Ulac», «système dégage», «le peuple veut la chute du régime», «non au gouvernement de Bedoui»… sont les principaux mots d’ordre de la manifestation qui s’est déroulée, comme d’habitude, dans le calme. Seule fausse note, l’ancien président du RCD, le Dr Saïd Sadi, qui voulait se joindre à la marche au niveau du rond-point de Naceria, a été chassé par un groupe de manifestants qui criaient «dégage ! On ne veut pas de toi». Après quelques minutes de bousculades entre ces jeunes en colère et les partisans du Dr Sadi, celui-ci a fini par se retirer de la foule. Imposante marche également à Sétif, en dépit du froid glaciel qui caractérise la capitale des Hauts-Plateaux ces derniers jours.
Pour le premier vendredi sans le président Bouteflika et le septième vendredi depuis le début de cette manifestation le 22 février 2019, une dizaine de milliers de personnes se sont rassemblées devant le siège de la wilaya pour réclamer le départ de tout le système en place. « Notre objectif est de dégager tout le système et pas seulement le président de la République. Il est temps aussi pour que le nouveau gouvernement partie aussi », nous dira un des manifestants.
Les manifestants ont scandé des slogans contre le nouveau gouvernement. Aussi, des pancartes et banderoles sur lesquelles on pouvait lire« l’Algérie est une République et pas un royaume », « Bedoui dégage », « Bensalah dégage » et « Belaïz dégage ».
Par ailleurs, les manifestant n’ont pas manqué de saluer l’Armée populaire de soutenir « El-Hirak ». Ces derniers n’ont pas manqué d’appeler à l’application de l’article 7 et 8 de la Constitution pour rendre la souveraineté au peuple. Les manifestants ont aussi réclamé le départ de tout le système pour pouvoir construire une nouvelle Algérie. Aussi, les manifestants ont scandé des slogans contre des partis politiques notamment le FLN et le RND.
Colère joyeuse
et pacifique
A Annaba, la mobilisation a été requinquée par cette première victoire qu’est la démission d’Abdelaziz Bouteflika. Pas moins de 150 000 personnes ont marché pour exprimer leur détermination à «dégager» le système et ses « résidus ». Cette importante mobilisation vient après un léger essoufflement constaté lors des deux derniers vendredis (22 et 29 mars). La démission de M. Bouteflika du poste de président de la République n’a pas été suffisante pour apaiser la «colère joyeuse et pacifique» des manifestants qui ont exprimé encore une fois leur souhait de voir une « Algérie libre et démocratique ». Les slogans n’ont pas beaucoup changé par rapport aux semaines dernières. L’accent a, cependant, été mis sur le départ des «3B» : Abdelkader Bensalah, Tayeb Belaïz et Noureddine Bedoui. D’autres revendications à l’image de «le peuple veut que le clan soit jugé» ont aussi été exprimées par les manifestants qui ont, encore une fois, prouvé leur civisme et leur pacifisme. A Constantine, cela devait être la « fête » pour les trois « B », Belaïz, Bedoui, et Bensalah. Les trois personnages ont été, en effet, au centre des revendications des manifestants voulant accélérer leur départ comme cela l’a été dans pratiquement toutes les protestas à travers le pays.
Il y eu quand même un quatrième « B », Bouchouareb du FLN «boucadena» (celui qui a cadenassé l’accès à l’hémicyle Zighoud-Youcef), qui en a pris pour son grade, tout comme le « FLN dégage ». Les trois ministres originaires de Constantine dans le gouvernement Bedoui ont aussi été d’actualité dans ce septième vendredi de contestation, même si des dépassements ont été constatés quant aux « infos » affichées. Il y a même eu quelques slogans remerciant Gaïd Salah pour son coup de main pour le Hirak, mais le priant néanmoins de partir, « y’rouhou gaâ ».
Nous avons aussi remarqué la présence de plusieurs Algériens vivant en Europe et à Montréal qui sont venus grossir les rangs des manifestants, des affiches garantissant leur fidélité au Hirak local.
Dire qu’il y avait beaucoup de monde, où qu’il y en avait plus que le vendredi précédent serait une lapalissade, tant la foule grossissait heure après heure, la météo étant subitement devenue clémente après la tempête de grêle de la veille. L’on se promet de « revendredire » la semaine prochaine si les trois « B + 1 », le gouvernement et ses ministres « opportunistes » et les partis dits d’opposition seront toujours là.
Le gouvernement Bedoui décrié
A Mila, les habitants ont, encore une fois, battu le pavé pour demander le « changement radical du système » en place. Ils étaient des dizaines de milliers à marcher pacifiquement à travers les rues brandissant l’emblème national et des banderoles hostiles aux hommes « illégitimes » dirigeant actuellement le pays, à l’instar de Bedoui, Bensalah et Belaïz.
« Tatnahaw gâa » a résonné pendant tout le temps qu’aura duré la marche. Les partis de l’Alliance et les richissimes hommes d’affaires ont également eu leur lot d’hostilité en ce septième vendredi de Hirak. Les marcheurs ne veulent plus entendre parler de ces gens-là et se disent prêts à continuer de marcher pacifiquement jusqu’à la
« victoire finale ». Autre dénominateur commun de tous les marcheurs durant ce vendredi :
« Chaâb, djeich khawa khawa ». A El Tarf, hommes, femmes et enfants sont sortis en masse pour réclamer le départ de tous ceux qui symbolisent le régime de Bouteflika. Ils scandaient sans interruption « Bensalah dégage », « Belaïz dégage », ainsi que plusieurs noms de présidents ou secrétaires de parti. Les marcheurs ont aussi répondu à la lettre de l’ex-président de la République Abdelaziz Bouteflika. Certains lui ont pardonné, d’autres non. S’agissant des partis qui ont cautionné le cinquième mandat, les contestataires sont unanimes pour dire qu’ils ont trahi le peuple. Signalons enfin que la mobilisation a été plus imposante que les six autres semaines.
A Tlemcen, depuis le mémorable
« 22 février », la population de la cité des Zianides marche pour
« vendredire », à l’instar des autres wilayas. La mobilisation populaire maintient le cap, sans baisser les bras. « FLN, RND, dégagez ! »,
« Ouraghi, Acimi, dégagez ! »(deux potentats du pouvoir local parallèle, ndlr), sont scandés parmi la foule bigarrée. Des milliers de manifestants de tout âge et toutes catégories sociales sans distinction ont brandi également le slogan du jour : « B.B.B » barré, rimant avec « Système, dégage ! ». A Sidi Bel Abbès, et comme chaque vendredi, la mobilisation n’a pas faibli et des milliers de femmes, hommes et mêmes des vieilles et des vieux sont sortis dans la rue dans une marche pacifique. Les marcheurs levant le drapeau national se sont rassemblés à la place du 1er Novembre 1956 et ont sillonné le centre-ville et plusieurs artères pour exiger le « jugement de la mafia » et le « changement radical du gouvernement », répétant « koul djoumoua khardjine », « 102 mais sans eux ». A Ghardaïa, ils étaient des milliers à battre le pavé pour le 7e vendredi de suite. Ils ont tous applaudi les décisions de l’Armée tout en rejetant toutes les figures du système.